L'ESPION
Huit jours après ces événements, un étranger pauvrement vêtu ct portant sur son épaule un bâton au
bout duquel pendait un paquet de hardes vint frapper un soir à la porte de la petite auberge que le père Joseph tenait dans le village de l’Ange-Gardien, situé au nord de Québec et où se trouvait le quartier général des forces anglaises.
La nuit était sombre ; aucun scintillement d'étoiles ne piquait la voûte du ciel.
Grâce à cette obscurité profonde, l'étranger avait pu pénétrer dans le village encombré de troupes anglaises et se glisser le long des murailles sans éveiller l'attention des sentinelles.
Arrivé sur la place de l’église, il avait paru hésiter un instant sur la direction qu'il devait suivre.
Mais le vent qui soufflait avec force ayant fait crier sur sa tringle de fer rouillé l'enseigne dela petite auberge, cette circonstance avait permis à l'inconnu de reconnaître qu'il était arrivé devant la maison du père Joseph, terme de son voyage.
Un premier coup discret frappé à la porte de l’auberge étant demeuré sans résultat, il saisit son bâton et heurta les petits carreaux verdâtres d’une fenêtre peu élevée.
Au bout de quelques minutes, il entendit un grincement, et la fenêtre s’entr'ouvrit.
— L'auberge est fermée, dit alors une voix rude ; vous reviendraz demain matin; je n'ai plus ni vin ni
cau-de-vie...
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— Père Joseph, écoutez-moi; un seul mot... dit l'étranger.
— Que voulez-vous ?
— Ne pouvez-vous me donner l'hospitalité pour la nuit?
— Mon auberge est pleine d’Anglais... — Et l’aubergiste grommela quelques mots que l'inconnu ne put entendre, mais qui, d’après le ton dont ils étaient prononcés, ne ressemblaient guère à une bénédiction. — Je ne puis vous recevoir.
—- Comment, père Joseph, vous ne me reconnaissez pas?
— Eh! Ia nuit est si noire qu’une chatte ne verrait pas ses petits. Venez demain matin, nous renoucrons connaissance... Bonsoir !
Et la fenêtre grinça de nouveau sur ses gonds.
L'inconnu, qui était tenace, introduisit son bâton entre les deux battants et paralysa les efforts que l'aubergiste faisait pour la fermer.
— Jour de Dieu ! s’écria le père Joseph en haussant le ton... Voulez-vous, oui ou non, me laisser dormir en paix ?
— Non, mon brave Joseph, répliqua l'étranger avec bonne humeur ; je suis sûr que tu ne dormirais pas en paix si tu savais que, grâce à ton obstination, ton ami Jacques Borel passe la nuit sur la place de l’église, à la belle étoile.
— Jacques Borel! fit l'aubergiste ; que ne le disais-
tu tout de suite ? Chut! ne fais pas de bruit, pour ne pas réveiller ces coquins en habit rouge. Je vais t'ouvrir et tu coucheras dans ma chambre.
Quelques instants après, la porte de l'auberge s’ouvrit et l’homme qui avait pris le nom de Jacques Borel voyait devant lui l'aubergiste enveloppé d’une sorte de long manteau de laine brune sous lequel il dissimulait une petite lanterne.
— Attention! dit-il tout bas à l'oreille de l'étranger; cette salle basse est remplie de soldats... entends-tu comme ils ronflent, les gueux? Prends garde de marcher sur eux et de les réveiller.
Et avec mille précautions le père Joseph et son hôte ayant franchi les grands corps étendus sur la terre battue de la salle atteignirent un petit escalier en bois qu’ils montèrent doucement.
Arrivé à l’étage supérieur, l'aubergiste fit entrer Jacques Borel dans une petite chambre carrée, meublée d’un lit et d’une table ; au fond, on apercevait les carreaux verdâtres de la petite fenêtre à travers laquelle les deux hommes avaient parlementé quelques instants auparavant,
Après avoir soigneusement fermé la porte à double tour, le père Joseph revint vers son hôte en disant :
— Figure-toi, mon brave Jacques, que j'ai la tête tellement perdue depuis que les habits rouges sont dans notre pauvre village, que je n'avais pas reconnu
ta voix. Ainsi, tu viens de là-bas ?.. Tu t'es toujours bien porté ?.…
Et le père Joseph, tendant la main au nouveau venu, éleva en même temps sa lanterne pour voir le visage de son ami:
— Grand Dieul,. s'écria-t-il en laissant tomber la lanterne sur la table, tu n'es pas Jacques Borel!... tu m'as trompé !.. Mais qui es-tu donc ?... que viens-tu faire ici ?.. Pourquoi as-tu pris le nom du soldat de M. de Frontenac, mon ancien camarade ?.., Parle, réponds, ou sinon.
{1 allongea en même temps sa main robuste vers un couteau grand ouvert sur la table,
Sans répondre, l'étranger rejeta le manteau rapiécé qui couvrait ses épaules, posa sur la table le grand chapeau de feutre rougi par le temps qui cachait ses traits et découvrit la taille élégante et le visage hardi de Jean d’Arramonde.
Puis, prenant un escabeau de bois sur lequel il s’assit et appuyant son coude sur la table :
— M. de Frontenac m'a dit que je pouvais compter ‘ sur vous, fit-il en attachant un clair regard sur le visage du vieil aubergiste ; il m'a dit qu'au temps où il commandait un bataillon du régiment de la Reine il n'avait pas de meilleur soldat que vous et que si vos blessures ne vous avaient contraint à prendre cette auberge, vous seriez en ce moment aux pre-
miers avant-postes, prêt à fairele coup de feu contre les Anglais.
— (Ça, c'est vrai! s'écria le vieux brave dont le visage bronzé s’anima... mais...
— Évcoutez-moi, Sachant que je devais arriver ici pendant la nuit pour éviter les sentinelles anglaises, M. de Frontenac m'a conseillé de vous demander l'hospitalité et de prendre le nom de son soldat Jacques Borel, votre ancien camarade, afin que vous me fassiez entrer chez vous sans difficulté... Mais je vous ai trompé, je suis officier sous les ordres de M. de Montcalm, je me nomme le marquis d'Arramonde et il n’y a de réel dans tout ceci que ma présence chez vous et le service que je viens vous demander.
Cette déclaration si nette et si confiante amena une expression de profonde surprise sur la physionomie du vieux soldat.
— Un officier de Sa Majesté, dans ce village, au milieu des Anglais!... Ah! monsieur... monsieur le marquis !.…
— Pouvons-nous parler librement ici? demanda d'Arramonde du même ton rapide et bas et sans s’inquiéter desexclamations d’étonnement de l’aubergiste. — Ces murs ont deux pieds d'épaisseur et la porte est en chène bardé de fer... Je me suis retiré exprès dans cette petite pièce, afin de pouvoir jurer tout mon soûl contre les Anglais. et je vous réponds que je n'en donne du matin au soir.
— Bien.
Et tandis que l'aubergiste posait lestement sur la lable une bouteille poudreuse, du pain et un reste de pâté qu’il avait été chercher dans un petit placard, et auxquels le gentilhomme béarnais s’empressa de jaire honneur :
— Vous devinez ce que je viens faire ici, n'est-ce pas? poursuivit Jean d’Arramonde. M. de Montcalm veut être renseigné sur les forces des Anglais qui ont débarqué sur cette côte. Vous avez entendu sans doute le bombardement de la ville?
— Ah! monsieur, dit l'aubergiste avec tristesse, quelle horrible chose !.. Pendant la journ“2, c’est un roulement de tonnerre continuel... et souvent, la nuit, je me réveille en sursaut, croyant toujours entendre ce maudit canon... Dites-moi... notre pauvre belle ville de Québec doit être ruinée ?
— Non;la basse ville a beaucoup souffert. plus de douze cents maisons ont été détruites.
— Douze cents maisons, bon Dieu !
— Mais le reste tient bon; et, aussi vrai que voici un excellent pâté, les Anglais n’entreront pas à Québec tant que M. de Montcalm et son armée garderont la ville.
— Ah! M. de Montcalm! quel homme! quel soldat ! Si l’on n’était pas percé de blessures comme une vieille écumoire, comme on aimerait à aller là-bas, avec les camarades, tirer quelques cartouches en son honneur!
— Les Anglais n'auront jamais Québec de vive force, continua Jean d'Arramonde en reposant son verre sur la table... Mais notre général craint une ruse... Voyant que tous leurs efforts pour le faire sortir des retranchements sont inutiles, les Anglais peuvent avoir recours à quelque invention diabolique. Bref, je ne viens pas seulement compter le nombre des soldats, père Joseph ; je viens encore savoir quelles sont les intentions des officiers et quel est le plan de campagne du général Wolf,
Ces paroles débitées avec ce ton d'assurance et de ‘hardiesse qu: était particulier au gentilhomme béarnais mirent le comble à la stupéfaction du digne aubergiste.
Il regarda d'Arramonde qui achevait tranquillement son frugal repas et se gratta la tête d'un air embarrassé, comme s'il se fût demandé si ce gentilhomme avait bien tout son bon sens.
-— Dites-moi, fit Jean d'Arramonde en repoussant de l8 main l'assiette et la bouteille entièrement vides, pouvez-vous m'indiquer dans quelle maison du village sont logés le général Wolf et son état-major ?
— Ils ont pris logement chez un nommé Pierre Dargonne, maître forgeron.
— Bien; connaissez-vous ce Pierre Dargonne?
— Oui, certes.
— Est-ce un homme sûr?
-- J'en réponds comme de moi-même,
— Il faudra que vous trouviez un prétexte pour rrintroduire chez lui, père Joseph. Une fois dans la place, je saurai bien me tirer d'affaire et remplir la mission que M. de Montcalm m'a confiée. — Mais, pour le moment, je meurs de fatigue et de sommeil ; ya-t-il dans votre auberge un coin où je puisse reposer?
— Mon Dieu ! monsieur le marquis, dit le bon aubergiste avec un peu d’embarras, je n'ai que cette chambre et ce lit à vous offrir.
— Mais vous, père Joseph?
— Oh! moi, j'irai dans la grange où j'ai justement rentré du foin nouveau aujourd’hui, Je dormirai là comme un roi...