RUSE DE GUERRE
Le lendemain matin, dès que le jour parut, Jean d'Arramonde, qui s'était jeté tout habillé sur le lit de l'aubergiste, fut réveillé par les cris et le tumulte qui venaient de la salle basse de l'auberge.
C'étaient les soldats anglais qui annonçaient leur réveil en demandant du pain et de l’eau-de-vie.
Au bout de quelques instants, la lourde porte de chône tourna sur ses gonds et donna passage au père Joseph.
— Bonjour, monsieur le marquis, dit-il gaiement. Avez-vous bien dormi ?
— À merveille.
— Entendez-vous quel tapage ils font là-dessous, les gueux?... Mais ça ne me regarde pas... J'ai dit à mes deux garçons de leur donner tout ce qu'ils demanderaient.. et quand la cave sera vide il faudra bien qu'ils s’en aillent.
Puis, se rapprochant de d’'Arramonde :
— Mon officier, dit-il, j'ai du nouveau à vous apprendre.
— Parle !
— J'ai vu Pierre Dafgonne tout à l’heure.
— Bon!
— Le général anglaîs donne ce soir un diner à ses officiers.
— Très-bien!... M'as-tu fait inviter, au moins? ‘
— Non pas, répliqua le père Joseph en riant, mais j'ai pensé...
— Quoi donc?
— Mon Dieu! dit l'aubergiste en hésitant, je ne sais si vous consentiriez...
— Eh! tu me fais mourir avec tes lenteurs!... Tu as pensé, n'est-ce pas, qu'au moyen d’un déguisement je pourrais approcher de la table et écouter ce que diront les officiers anglais?
— En effet... mais ce déguisement...
— Je l'accepte d'avance,
— Pourtant...
— Je l’accepte, te dis-je; et dussé-je leur présenter les plats ou leur verser à boire.
— Vous feriez cela, mon officier ?...
— Mon brave, dit Jean d’Arramonde avec force, tu sauras qu'il ya plusieurs manières de faire la guerre. Certes, il est beau de combattre son ennemi face à face, en rase campagne, l'épée ou le fusil à Ja main; mais s’il y a du courage à braver les balles qui sifflent autour de vous et à marcher au pas de charge au devant des baïonnettes, il n’y en a pas moins, soisen sûr, à venir seul, sans armes, au milieu d’une armée nombreuse, pour arracher à l'âme qui fait mouvoir ce grand corps le secret de ses pensées et de ses intentions. Je viens de faire la guerre avec les sauvages et j'ai appris d’eux que lorsqu'on est le plus faible il faut avoir recours à la ruse... N’estce pas ainsi que le grand roi Henri, ce profond politique, ce génie si souple et si habile, a pu conquérir, à la tête d'une poignée d'hommes, son beau royaume de France? Je veux imiter mon Béarnais! Je ne me crois pas tout à fait un sot, je sais me retourner, j'entends bien la langue anglaise, et quand j'ai résolu de faire une chose, le diable ne m'en ferait pas démordre!... Je saurai pourquoi le général Wolf reste depuis quinze jours inactif, se contentant de bombarder stupidement une ville sans défense... je saurai quels sont ses projets, comment
il espère vaincre M. de Montcalm ct entrer à Québec. Mais tout cela, ce sont des paroles inutiles... venons au fait; tu me disais donc ?..
Le père Joseph, que la verve abondante de Jean d'Arramonde avait un peu étourdi, rassembla ses idées et répondit :
— Ce sera un grand souper ce soir, car tandis que les pauvres gens de Québec mangent une once de pain par jour et un morceau de cheval coriace, ici, ces messieurs ne se refusent rien. Pierre Dargonne a promis que son neveu Nicolas, un jeune homme à peu près de votre âge, viendrait aider les gens du général.
— C'est entendu et compris, dit d'Arramonde; je prendrai la place du neveu Nicolas : conduis-moi chez le forgeron.
— Pas encore, s’il vous plait, monsieur, dit le père Joseph en souriant. Il est à peine cinq heures du malin et le souper est pour six heures du soir.
— C'est vrai. Eh bien ! je vais aller flâner dans le village ; je reviendrai tout à l'heure déjeuner avec toi. Tu me présenteras à ton ami et nous prendrons nos mesures pour ce soir.
Jean d’Arramonde était enchanté du nouveau rôle qu'il jouait. Après la vie accidentée qu'il avait menée pendant deux mois dans les bois et dans les prairies, l'existence monotone du camp lui avait semblé insupportable.
Gaston de Saint-Preux l'avait quitté depuis quelques jours pour aller prendre le commandement d'un poste situé près de l’anse du Foulon, au sud de Québec, ct destiné à garder cette partie de la côte, où les Anglais auraient pu facilement débarquer.
D’Arramonde s'ennuyait et, pour se distraire, il avait demandé à M. de Montcalm l'autorisation de tenter une reconnaissance dans les lignes anglaises.
Le général français avait accepté avec pl'isir les offres de service de l’aventureux jeune homine, qui s'élait mis aussitôt en route après avoir changé de vêtements et s'être concerté avec son ancien ami M. de Frontenac, qui connaissait admirablement tout le pays voisin de Québec.
Jean d’Arramonde employa cette matinée à étudier la disposition du camp anglais, placé parallèlement à celui des Français dont il était séparé par la rivière Montmorency.
Il ne put pénétrer dans ce camp; mais d’après la nombre des tentes et des abris de feuillage il calcula que les troupes anglaises débarquées sur ce point devaient comprendre environ dix mille hommes, c’est-à-dire qu'elles étaient trois fois supérieures en nombre à la petite armée de M. de Montcalm.
IL constata en outre avec un amer chagrin que, tandis que les héroïques soldats de Montcalm manquaient de vivres, de vêtements et de souliers, grâce à l'indifférence ou à la scélératesse des intendunts,
les soldats anglais, bien équipés, bien nourris, semblaient à peine se ressentir des fatigues de la traversée et du débarquement.
A midi, Jean d'Arramonde revint à l'auberge de YAnge-Gardien. Il traversa la salle basse, remplie d'Anglais déjà ivres, et monta à la petite chambre où le père Joseph et son ami Dargonne le forgeron l’attendaient.
Il fut convenu que lc soir, vers cinq heures, Jean d'Arramonde, prenant le nom et le costume de Nicolas Dargonne, le neveu du forgeron, viendrait aider à servir Le repas que le général Wolf offrait à ses officiers.
— Je vous soubaite de réussir dans ce que vous désirez, monsieur, dit le brave forgeron en secouant la tête; mais ces gens-là se défient diantrement de nous, et je doute qu'ils parlent tant que vous serez là.
— Bah! je leur servirai si souvent à boire qu'il faudra bien que leurs langues se délient.. Ah! si j'avais quelques bouteilles de jurançon, je saurais vite le fond de leur pensée! Voilà un vin qui a vite raison des boudeurs !.. Notre roi Henri qui, grâce à mon grand-père, en avait bu avant de goûter le lait de sa nourrice, a parlé deux mois plus tôt que les autres enfants de son âge... et je puis dire que depuis il n’a pas démenti ce brillant début!
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