L'ASSAUT
Bientôt, trois coups de sifflet retentirent dans le silence de la nuit.
Il y eut quelques secondes d'attente, — un siècle!
Enfin, un grincement se fit entendre, puis un bruit de chaines, et on vit le tablicr noir du pontlevis se détacher de la palissade et descendre lentcment peu à peu.
Les Anglais, protégés par leurs éclaireurs del:wares et par les sentinelles placées dans la prairie, ne pouvaient soupçonner une si audacieuse tentalive.
., Ils se laissèrent prendre au piège habilement préparé par le chasseur canadien.
L’extrémilé du pont-levis n’était plus qu’à deux pieds du bord du fossé sur lequel 11 allait retomber, lorsque tout à ceup un cri déchirant, sauvage, re- ‘téntit dans la plaine silencieuse.
David se retourna brusquement. Malgré tout son courage, Saint-Preux devint pâle.
« Nous sommes perdus! » pensa-t-il,
Ce cri retentit de nouveau, sonore et prolongé comme l'appel désespéré de quelque trompette fanlastique. |
Léveillé, qui était venu se placer aux côtés de son maître, fut atterré. Il avait reconnu cette voix discordante, C'était celle du mulet, son fidèle compagnon, qui, abandonné à trente pas de distance, poussait vers le ciel des cris à réveiller une | armée.
Le pont-levis fut promptement relevé, et en
} même temps plusieurs soldats anglais parurent au-
} dessus de la palissade.
5 « Qui vive? » dit l’un d'eux.
David Kérulaz essaya de payer d’audace.
« Prince-George, » répondit-il.
C'était le mot d'ordre.
« Que voulez-vous? Qui êtes-vous? Pourquoi vous
Dprésentez-vous devant le fort à cette heure de la
uil, avec des voitures et des mulets ?
— Savez-vous l'anglais? demanda rapidement
David à Saint-Preux.
— Non.
— Eh bien! nous sommes perdus, alors.
— Donnons l'assaut.
— Soit.
— Comment franchir ce fossé ? |
— Attendez. |
| . lépondez ou nous faisons feu ! s’écria un des | oldats.
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— Couchez-vous! » commanda Saint-Preux à ses hommes.
Quelques coups de fusil retentirent, tirés au hasard dans l’obscurité de la nuit.
Pendant ce temps, David Kérulaz avait couru à la voiture aux bagages.
Il détacha les deux montants de la charrette qui étaient faits en forme d'échelle et les apporta au bord du fossé.
Il revint ensuite vers Saint-Preux.
« Par ici, s’écria-t-il; ces maudits Écossais sont allés réveiller la garnison et lui faire prendre les armes. Mais la nuit est noire, et avec un peu de hâte et d’audace tout peut encore se réparer ; nous avons des échelles, donnons l'assaut.
— Lu avant! dit Saint-Preux, qui se redressa en brandissant son épée.
— En avant! » répétèrent les soldats.
On courut au fossé. Les montants de la charrette furent dressés tout debout sur le bord du talus, puis on les laissa retomber et ils allèrent s’appuyer sur le milieu de la palissade. |
« Bravo, Kérulaz! s’écria Saint-Preux enthou- “ siasmé. Mais vos échelles seront-elles assez solides ? !
— Je n’en sas rien. Voulez-vous que je passe le M premier? » 4
Saint-Preux écarta en souriant le brave chasseur, MR et, s'élançant sur ce pont fragile : ?
« Vive la France! mes enfants, s’écria-t-1l en se tournant vers ses soldats le visage enflammé d'ardeur. Le fort est à nous! »
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sur le bord du fossé, le fusil chargé, la baïonnette
au bout du canon. Ah! si la nuit n'avait pas été si
noire, quels ravages la mitraille anglaise aurait pu
faire dans cette masse d'hommes réunie en un
groupe compact derrière son jeune chef!
À Mais les Anglais semblaient frappés de folie.
On les entendait s'appeler, courir dans le fort;
"0" on distinguait la voix des officiers, les Jurons énergiques dont ils secouaient la paresse de leurs
+ hommes encore à moitié endormis.
Soudain une grande lueur, rouge et brillante " comme un éclair, parut au sommet de la tour.
Une détonation retentit.
Îls venaient de tirer un coup de canon à mitraille "7 pour balayer la plaine, car ils croyaient avoir de- 7 vant eux toute l’armée de M. de Montcalm.
| Saint-Preux avait franchi la palissade et se trouà vait dans la première enceinte; une vingtaine de - ses soldats l'avaient suivi. Les Anglais qui gardaient … ce retranchement poussèrent des cris d’épouvante et …. voulurent fuir. Mais les Français s’élancèrent à leur ME poursuite. Quand ils revinrent, quelques instants ME après, leurs baïonnelles étaient toutes sanglantes. & Bientôt la compagnie de Royal-Roussillon se E Lrouva réunie au complet dans la première enceinte 0 circulaire du fort Sainte-Anne.
É. Sans perdre un instant, ces intrépides soldats, 2 rompus depuis longtemps à cette guerre d’embûches ct de surprises, cernèrent la seconde palissade et, Lenfonçant leurs sabres entre les troncs d’arbres, se à hissèrent sur ce marchepied improvisé et couron- | nèrent la position.
ER
Er LE GRAND VAINCU,
La scène qui suivit ne peut se décrire. Les Anglais, voyant apparaître l'ennemi de tous côtés, tirèrent au hasard, lancèrent des grenade:, ‘andis que l'artillerie du fort tonnait avec rage et eavoyait ses boulets dans la plaine déserte.
Pendant que les Français tombaient du haut de la palissade sur l'ennemi surpris et terrifié, et répondaient par des coups de baïonnette bien dirigés à cette bruyante et inutile mousqueterie, David Kérulaz tuait, avec sa terrible carabine, les artilleurs anglais que la lueur des pièces lui désignait.
Les mousquets crépitaient, et les balles venaient : frapper comme une grêle de plomb les palissades énormes. On entendait les cris de triomphe des assaillants, les hurlements de rage des Anglais. Des flammes s’échappaient des fusils et des canons; une âcre fumée tourbillonnait autour de ces groupes sanglants.
La voix des officiers retentissait au milieu de ce tapage infernal. Mais comment aurait-elle été écoutée par ces hommes affolés, à peine vêtus, à peine armés, et qui, sans pouvoir se défendre, se sentaient accablés de coups invisibles?
Saint-Preux, son épée rouge à la main, excitait encore l’ardeur de ses hommes. Tout à coup, il vit ouverte devant lui la porte de la tour qui s'élevait au milieu de cette seconde enceinte.
Il s’y précipita, suivi de quelques soldats, et monta rapidement son escalier étroit et sombre.
Arrivé au premier étage, il poussa une autre porte et pénétra dans une petite pièce carrée,
Une lampe achevait de brûler sur une table; les
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détonations qui secouaient la lourde tour faisaient vaciller sa faible lumière.
De l’autre côté de la table se tenait un officier anglais.
1 Cet officier, les bras croisés, effroyablement pâle, M regardait par une petite fenêtre la scène de carnage dont l'étroite enceinte du fort était le théâtre. ; En entendant la porte s'ouvrir, il se retourna froidement.
x « Rendez-vous! » cria Saint-Preux.
L'officier tira lentement son épée du fourreau, et, la jetant sur la table :
« Le fort Sainte-Anne est à vous, monsieur, ditil tranquillement. Ce massacre est inutile, et j'espère que vous le ferez cesser bientôt.
— Etes-vous le commandant du fort?
— Oui, monsieur; et vous êtes sans doute le commandant français”?
— En eflet.
— Mes compliments, monsieur; vos mesures ) étaient bien prises; vous nous avez surpris. »
4 Il jeta un nouveau coup d'œil à travers la petite 0 Au même instant, une balle vint siffler à son
orcille, passa près de Saint-Preux et alla s’enioncer dans la muraille opposée.
Re « Décidément, reprit l'officier avec la même assu- Un rance calme et froide, décidément nous avons perdu E la partie. Je vous rends le fort que Sa Majesté le Roi
L m avait chargé de défendre. J’espère que vous voudrez bien accorder à mes soldats les honneurs de la guerre.
— Vous aurez les honneurs de la guerre, monsieur.
— Bien.
— Vous me donnerez votre parole d’honneur de battre en retraite jusqu’au fort Édouard.
—- Je vous la donne.
— Les munilions et les vivres se trouvant dans le fort m’appartiendront.
— Accordé.
— Vous défendrez à vos hommes d’enclouer Îles canons.
— Je vous le promets. »
Et en même temps un singulier sourire glissa sar les lèvres de l'Anglais,
Quelques instants après, les deux officiers descendus dans l'enceinte du fort s'élançaient au milieu des combattants.
« Cessez le feu! criait Saint-Preux.
— Rendez-vous ! » commandait le major Smith à ses soldats.
Ces ordres plusieurs fois répétés calmérent la fureur des combattants.
Les coups de feu devinrent plus rares, puis cessèrent Lout à fait. Les éclairs des mousquets et des canons s’éleignirent.
Une heure après cette scène sanglante, un profond silence régnait dans le fort; ce silence n'était julerrompu que par les gémissements des blessés réunis dans une selle basse du blockhaus.
Harassés de fatigue, les Anglais désarmés dormaient près de la tour; les Français reposaient contre la palissade.
Un ruisseau de sang était entre eux.
monsieur.
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