LES ADIEUX DU COMMANDANT SMITII
Lorsque le soleil se leva le lendemain le pavillon français flottait au sommet du blockhaus.
Les fusils des défenseurs du fort étaient réunis en faisceaux sous la garde des sentinelles françaises.
Alors les Anglais purent compter avec étonnement le nombre de leurs vainqueurs.
Le court et sanglant combat qui lui avait assuré la possession du fort avait coûlé à Saint-Preux une vingtaine de ses soidats. Son délachement était donc réduit à une cinquantaine d'hommes. Les Anglais étaient plus du double, mais l’atiaque furieuse des Français leur avait fait perdre près de soixante combattants.
Une heure après le lever du soleil, Saint-Preux ordonna à ses hommes de prendre les armes et de former la haie.
Les soldats anglais reprirent leurs fusils et, conduits par le major, leur commandant, commen-
* cèrent à défiler tandis que leurs tambours voilés batlaient tristement la marche.
« Monsieur, dit le commandant Smith en s’adressant à Saint-Preux, je vous recommande mes blessés.
— Soyez persuadé, monsieur, qu’ils seront traités comme les nôtres, » répondit le gentilhomme fran- Çais.
Et, saluant de la pointe de son épée :
« Adieu, monsieur, dit-il avec courtoisie.
— Non, répliqua l'officier anglais toujours fraid et impassible, non, monsieur, au reroir ! »
La garnison anglaise sortit du fort et se dirigea vers le sud.
Sa longue ligne, qui se détachait comme un serpent énorme et ondoyant au milieu des hautes herbes de la prairie, s’amincit peu à peu, puis disparut.
« Eh bien! mon brave Kérulaz, que pensez-vous de tout ceci? dit alors Saint-Preux en frappant gaiement sur l'épaule du chasseur de bisons. Nous voici, comme vous l’avez annoncé, maîtres du fort Sainte-Anne! En vérité, ce commandant anglais s’est rendu avec une bonne grâce tout à fait remar-
Mi quable. »
Al Le chasseur de bisons secoua la tête.
Al « Les Anglais sont des gens prudents, dit-il. Ce
| commandant à compris que ses soldats surpris et
| terrifiés par notre attaque si soudaine ne pourraient
M! défendre le fort et allaient être égorgés comme des |
moutons. C’est pourquoi il vous a rendu son épée et vous a prié de faire cesser le combat. Mais vous avez
ss voilés entendu le mot qu'il vous a jeté en partant. Îl re-
viendra.
en s’a- 4 — Eh! je m'en doute bien, dit Saint-Preux, mais ; ide mes 7 je l'attends. | 4 ff — Il reviendra avec des forces considérables, car | at traités (ces coquins-là ne tentent jamais un coup à moins | me fran- 7 | l'être dix contre un. { É- N — Nous tâcherons de nous garder mieux qu'ils À * ne l'ont faitet de bien employer les canons qu'ils 1 } « nous ont laissés. » | î urs froid ? Saint-Preux achevait à peine ces mots, lorsque | » “ tout à coup un bruit épouvantable déchira les airs. | e dirigea . Le sol trembla sous leurs pas, les lourdes palissades ! ï
craquèrent, une pluie de pierres, de débris de toutes | sortes, tomba autour d'eux; une épaisse fumée les |
enveloppa. On eût dit qu'un volcan, entr'ouvrant 1 soudain la terre, venait de lancer des torrents de 1 laves et de cendres brûlantes. Me
» un serss hautes puis dis-
nsez-Vvous Saint-Preux et le chasseur de bisons s'étaient il rappant jetés dans une sorte de casemate qui servait d’abri L ns, Nous aux sentinelles du fort, | s du fort Tous deux étaient pâles; une sueur froide perlait il plais s'est sur le front de ces deux hommes intrépides. | FER « La poudrière vient de sauter, dit David d’une Î voix creuse. Voilà la surprise que nous réservail le H
commandant anglais. » ‘ Saint-Preux s'élança aussitôt hors de l'abri où il ;
dit-il. Ce 4 | rpris et e L s'était réfugié. 1h purraient . Ilrencontra cinq ou six soldats noirs, sanglants (fl mme des les vêtements brûlés, qui criaient : | R n épée et 4 « De l’eau! de l’eau! le fort est en feu! » (À ous avez Il fit aussitôt le tour du blockhaus. De longucs \
ilammes, sortant de l’immense trou noir et béant de la poudrière, léchaicnt les parois de la tour.
Apercevant alors un énorme tonneau qui contenait la provision d’eau, il le renversa par un vigoureux effort. L’eau jaillit dans cetie fosse profonde, une épaisse colonne de vapeur s’éleva en sifflant dans l’air, les flammes devinrent moins ardentes et bientôt s’éteignirent.
Alors, saisissant par le bras un sergent qui accourait suivi de plusieurs hommes :
« L'appel, dit-il; faites l'appel! »
Les soldats furent aussitôt réunis.
Les visages bronzés de ces braves étaient couverts d’une päleur mortelle. Quelques-uns qui s'étaient trouvés près de la poudrière au moment de l’explosion tremblaient encore comme des enfants.
On fit l'appel.
Heureusement, lorsque la catastrophe avait cu lieu, presque tout le détachement était réuni dans la seconde enceinte pour regarder le départ des Anglais.
Dix hommes seulement manquèrent à l'appel.
« Nous ne sommes plus que quarante, » murmura Saint-Preux en baissant la tête.
Au même moment, quelqu'un lui loucha le bras.
C'était David Kérulaz.
« Que me voulez-vous, David? demanda le gentilhomme. Vous m'’apportez encore une mauvaise nouvelle, n'est-ce pas ?
— Hélas! oui, dit David à voix basse ; les provisions du fort se trouvaient près de la poudrière.
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L'explosion a tout détruit, nous sommes sans vivres |
— Écoutez, reprit vivement Saint-Preux, qui, loin de se laisser abattre par ce nouveau malheur, retrouva soudain dans cette situation désespérée toute son audace et tout son sang-froid; écoutez, mon brave David, croyez-vous que ce commandant anglais tiendra sa parole et retournera au fort Édouard ? »
Le chasseur de bisons hésita un moment.
« Oui, dit-il enfin, je le crois; non pas à cause
…. de la parole qu'il vous a donnée; mais, ainsi que } je vous l'ai dit, 1l ne voudra vous assiéger qu'avec
des forces considérables ; il ira chercher du renfort. — Bien, Combien lui faut-il de temps pour aller au fort Edouard?
— Quatre jours.
— Autant pour en revenir, plus vingt-quatre
heures pour rassembler des hommes et des vivres ;
il ne sera pas devant nous avant dix jours.
— C’est assez mon avis. Il n’a, d’ailleurs, aucune raison de se hâter, car il doit supposer que vous
“n'avez pas de secours à attendre.
— En effet. Eh bien, David, je vais faire un
£ nouvel appel à votre dévouement, »
Le chasseur de bisons s’inclina.
«Je désire que vous partiez immédiatement pour
£le camp de M. de Montcalm.
— J'y serai dans einq Jours.
— Vous lui direz ce que J'ai fait, comment je me
Bsuis rendu maître du fort; mais vous ne lui ca- Icherez pas que, privé de vivres et de munitions,
avec une compagnic réduite de moitié, je ne puis que me faire tuer ici, sans espoir de détendre la position contre l’ennemi nombreux qui va venir l'attaquer.
— Je dirai tout.
— M. de Montcalm décidera ce qu'il doit faire. Peut-être jugera-t-il inutile d'envoyer une seconde expédition contre ce misérable blockhaus à moitié détruit par l'explosion. Quoi qu'il arrive, affirmezlui que je ne me rendrai pas. Je mourrai à mon poste el je trouverai toujours assez de poudre dans les gibernes de mes soldats pour faire sauter ce qui reste du fort. »
Le chasseur de bisons jeta sa carabine sur son épaule avec le geste insouciant qui lui était habi- AUDE
« Votre commission sera faite, dit-1l simplement.
— Adieu, mon brave David, fit le jeune officier en tendant la main au chasseur de bisons.
— Non, non, monsieur, au revoir, » répondit David Kérulaz, qui cacha sous un sourire l'émotion qu’il ressentait en se séparant, pour toujours sans doute, de ce vaillant gentilhomme et de ses compagnons d'armes. “
Il laissa retomber sa lourde main dans la main que Sañri-Preux lui tendait; puis, tournant les talons, il s’avança à grandes enjambées dans la prairie.
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