‹ Le grand vaincu [microforme]Chapitre 17 sur 85 · IMAGE EVALUATION TEST TARGET (MT · texte numérisé non relu

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sâtres cachaient son menton; sa lèvre supérieure était découverte, selon une coutume bizarre que les Américains de nos jours ont conservée.

Le calme de cet homme en face de la mort, l’indifférence avec laquelle il avait accueilli les paroles rassurantes de Saint-Preux, avaient exeilé la curiosité du jeunc gentilhomme.

« Êtes-vous grièvement blessé? demanda-t-il en revenant vers l’ Anglo-Américain.

— J'ai le bras traversé d’un coup de baïonnette et j'ai une balle ici, » répliqua le blessé qui s’exprimait dans une sorte de patois moitié anglais moitié français.

Entr'ouvrant alors sa chemise brune, 1l montra sur sa large poitrine velue une sorte de trou noir où le sang s’élait coagulé.

« Cette balle a-t-elle été extraite ?

— Oui, je l'ai retirée moi-même avec la pointe de mon couteau.

— De quelle contrée êtes-vous?

— De la Virginie.

— Vous êtes ‘de ce pays qui a commencé lag guerre contre nous, il y a cinq ans, en envahissant nos possessions à main armée.

— La terre d'Amérique est à tout le monde, répliqua le Virginien d’un ton rude; c’est au plus fort à y faire sa place. Nous n'avions plus de terrain pour nos plantations de tabac, il a bien fallu en chercher hors de chez nous. Vous vous défendez, vous avez raison et vous vous défendez bien... Mais nous sommes plus nombreux et mieux armés. Dans quelques mois, le Canada nous appartiendra et nous

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irons planter notre tabac sous les murs de Québec. La terre est fameuse par là, dit-on. »

En achevant ces mots, le Virginien se roula dans son manteau et refusa de répondre aux autres questions que Saint-Preux essaya de lui adresser, touchant les forces et la position des armées anglaises.

Le lendemain, Saint-Preux passait devant la salle

basse du blockhaus où étaient réunis les blessés, lorsqu'il vit Léveillé accourir vers lui.

La fisure du digne garçon était toute bouleversée.

« Eh bien! lui dit son maître, qu’as-tu donc?

— Vous vous rappelez le Virginien, ce grand blessé roux qu’un de vos soldats voulait tuer et auquel vous avez sauvé la vie...?

— Oui: eh bien?

— Eh bien, il a disparu.

— Disparu!

— Tout à l’heure, lorsque je suis entré dans la salle où sont les blessés anglais, sa place était vide,

— Às-tu interrogé ses camarades?

— Oui, monsieur le baron.

— Que t’ont-ils dit?

— Ils ont refusé de répondre.

— Mais cet homme était blessé, il n’a pu aller bien loin.

— Sa blessure ne le privait que d’un de ses bras. Quant à la balle qu’il avait reçue dans la poitrine,

elle ne l'empêchait pas de souffler comme un pho- |que en dormant... Il a de bonnes jambes et l’haleme solide; il doit avoir fait du chemin pendant la

nuit! »

Saint-Preux congédia Léveillé d’un geste, puis, baissant la tête d’un air rêveur, il se mit à réfléchir sur ce nouvel et grave incident.

« Cet homme nous a trahis, pensa-t-1l ; il court arrêter la retraite des Anglais et les prévenir que nous sommes décimés, privés de munitions, de vivres.. Mais ce commandant m'a donné sa parole de retourner au fort Edouard... Voudra-t-il se déshonorer en manquant à son serment? »

Il réfléchit encore quelques instants, puis reprit à voix haute:

« Dans trois jours, les Anglais seront devant nous!... Eh bien, j’aime mieux cela, nous ne mourrons pas sottement dans ce maudit fort, comme des renards pris au piège, et nous pourrons du moins vendre chèrement notre vie. »

il Saint-Preux ne se trompait malheureusement 1e pas.

A1 Les plaintes des soldats et les menaces qu'ils proféraient contre les blessés anglais avaient appris au Virginien que le fort manquait de vivres et de poudre. Îl avait aussitôt résolu de rejoindre la garnison anglaise, de révéler au commandant Smith la détresse des Français et de lui faire reprendre le chemin du blockhaus.

Ses blessures étaient peu graves, et, d’ailleurs, la fièvre qu’elles avaient allumée dans son sang semblait surexciter encore son énergie naturelle.

Pendant deux jours il mit prudemment en réserve une partie des vivres qui lui étaient donnés et les cacha dans une sorte de sac en loile qui lui servait d'oreiller.

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Puis, lorsqu'il jugea que ses forces étaient suffiamment revenues pour lui permettre de supporter es fatigues d’une longue marche, il se leva pendant h nuit, passa son sac autour de son cou, et sortit oucement du blockhaus.

La nuit était obscure.

D Le Virginien connaissait toutes les issues du fort, 1] savait aussi où étaient placées les sentineiles, … franchir les palissades, se glisser ensuite dans . les hautes herbes de la prairie sans éveiller l’attenlion des soldats placés en faction, fut un jeu pour Cet homme adroit et résolu.

Une fois libre,” il se mit courageusement en arche.

Le détachement anglais avait laissé des traces dien visibles de son passage; il était facile de les Suivre; les herbes foulées et flétries indiquaient élairement le chemin.

Le Virginien ne s'arrêta, pour ainsi dire, ni jour | nuit. Une grande gouide de rhum à laquelle il isait souvent appel surexcitait ses forces et les npêchait de défaillir.

}Entin, vers le déclin du second jour, il aperçut hJoin des flammes vives dans la prairie. C’était Mampoment de ses anciens compagnons.

n'avait plus qu'un mille à parcourir pour indre ce camp. Mais pourrait-il y arriver ?

es jambes étaient enflées par cette marche exces- 5 son bras, qui depuis deux jours n'avait pas Mapansé, lui causait d’atroces souffrances ; la plaie fa poitrine le brülait cruellement, ses tempes alent avec force; il lui semblait que des torrents

de plomb fondu cireulaient lourdement dans se veines gonflées. |

Tout à coup un nuage passa devant ses yeux, i chancela comme un homme ivre et tomba dans le hautes herbes, la face contre terre.

Une sorte de râle aigu s’échappait de sa poitrine,

Mais son inébranlable volonté survivait à cu andantissement complet de ses forces.

Il frappait du front la terre humide; sa mai droite, la seule dont il pût se servir, étreignai puissamment les herbes ; des mots entrecoupés sor: taient de ses lèvres contractées par la souffrance à brülées par la fièvre :

« Allons, vieux Jackson, disait-il, encore un der” nier effort et tu seras arrivé... et tu pourras mouri au milieu de tes camarades au lieu de crever dan la prairie comme un jaguar blessé... Relève-toi « marche !... dix minutes, seulement dix minutes! Je n’y vois plus... Où suis-je? Je n'aperçois plu les feux des camarades... Se sont-ils remis « route?... Ah! s'ils savaient! S'ils pouvaient m'er. tendre !.. »

Il tendit sa main crispée vers le sud; un cri rar que, effrayant, sortit de sa poitrine desséchée et perdit dans le silence de la nuit.

Il prêta l'oreille; aucune voix ne lui répondit.

« Malédiction! murmura-t-il. Ils sont tr loin!... »

Il se tut pendant quelques instants. Tout à coup il baissa la tête, ses lèvres se serrèrent convulsire

ment, et ses gros sourcils se contractèrent.

Comme s'il eût rassemblé les suprêmes ressources

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le son énergie défaillante, sa large main s’enfonça lans la terre humide, son bras se roidit de nouveau omme un ressort vigoureux...

Il se relèva.

Mais ses yeux étaient toujours couverts d’un nuage, son sang bouillonnait près de ses tempes.

Au bout d’un instant, il vacilla et retomba lour-

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rces. ement à genoux. ‘ humide: sa main Alors, prenant sa gourde avec un geste fébrile, [h servir, étreignai Jackson le Virginien versa dans son gosier desséché [A : ts entrecoupés sor les dernières gouttes de la liqueur de feu. ar la souffrance & + Puis il déchira la manche de son bras blessé, “Saisit son coulcau et enfonça la pointe de l’arme acérée dans une de ses veines que la souffrance avait fuméfiée.

L Il attendit quelques instants; le sang ne coulait | AÈR | Enfin, un point noir apparut sur la peau bronzée fi de son bras; puis un jet de sang rouge et épais tomba à larges gouttes sur l’herbe de la prairie. Jackson regarda attentivement celte blessure; un purire étrange découvrit ses dents blanches. | | Il lui sembla que le rideau qui obscurcissait sa l | | puce s'entr'ouvrait peu à peu ; un soupir profond Î B'échappa de sa poitrine. | 1 Il vit distinctement Iles feux qui crépitaient au | he | |

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rades et tu pourras aller planter ton tabac dans l plaine de Québec!»

Il prit une poignée d'herbes, en fit un tampon qu’il appliqua sur la saignée; puis, détachant si cravate de toile, il se banda adroitement le bras «1! serra le nœud avec ses dents. |

Il s’avança ensuite d'un pas affermi dans la di. vection du camp anglais.

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