‹ Le grand vaincu [microforme]Chapitre 52 sur 85 · RS · texte numérisé non relu

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La défaite de Montmorency, en lui révélant la vigueur incroyable de la petite armée française, lui donnail des craintes sérieuses touchant l'issue de cette campagne.

Québec bombardé, à moitié détruit, ne se rendait pas. L'armée de M. de Montcalm, solidement retranchée, semblait invincible. Il ne fallait pas songer à la tourner ni à la déloger, par la force, de la position inexpugnable où elle s’était établie au nord de la ville.

La pensée qu'il serait peut-être contraint de botire en retraite avec ses forces énormes, sa floite puissante, sa formidable arüllerie, torturait l'âme ardente et ambitieuse de James Wolf.

Pendant plusieurs jours, ses vaisseaux remontèrent et redescendirent le Saint-Laurent, de l'ile d'Orléans au cap Rouge.

Le général se tenait debout à l'avant d’un navire, cherchant anxieusement si, au milieu de cette ligne de falaises qui se dressaient devant lui comme une muraille, 1] n’y aurait pas un point où il pül tenter une descente. Il avait à ses côtés un officier de marine, Jeune comme lui, a rdent co mme lui, et qui devait illustrer un jour le nem qu'il portait.

Mais le capitaine Cook avait beau multiplier ses sondages, calculer la baisse que chaque marée produisait dans les eaux du grand fleuve, 1l ne trouvait sur la côte aucun point où une armée nombreuse püt aborder sûrement et gagner les hautes terres situées au sud de la capitale du Canada.

Le général Wolf était désespéré. On allait atteindre le mois de septembre; encore quelques semaines el les glaces envahiraient le Saint-Laurent, Sa flotte

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= ‘) (QUI VOUS À DONNÉE L'ORDRE DE FUSILLER CES PRISONNIERS ? » DIT LE GÉNÉRAL WOLFF.

serait donc condamnée, et son armée, abandonnée au milieu d'un pays pauvre et dévasté, serait décimée par la misère et les maladies.

Ltait-ce là ce qu'il avait promis à William Pitt, le grand ministre anglais, le jour où, prenant Île À commandement de ses troupes, il avait juré de répa- LE :: rer les fautes des généraux qui l'avaient précédé et de conquérir le Canada à l'Angleterre? h :

Par son amour de la gloire, par la noblesse de son | | caractère et l’élévalion de ses sentiments, James FE Wolf était le digne émule de Montcalm. él

Qu'on juge ce que dut souffrir un pareil homme Æ le jour où, voyant que tout allait être perdu, il h donna à son armée l’ordre de reprendre le chemin de ses vaisseaux |

Sa déception devait être d’autant plus grande qu'il avait pour lui la force, le nombre et de plus l'appui assuré de la métropole, tandis que le général français, abandonné par une politique coupable,

n'avait, pour défendre la colonie française, que des ressources dérisoires. ||

Mais les hommes qui, dans de telles circonstances, L. ne désespèrent pas n’en sont que plus héroïques, | ct tel était le marquis de Montcalm.

Le long règne de Louis XV, si plein de hontes et de capitulations, ne devait pas avoir de tache plus déshonorante aux yeux de la postérité.

Un matin, Jean d’Arramonde vit à travers la petite lucarne de sa prison un mouvement inaccou- # tumé dans le camp des Anglais. |

Les soldats renversaient les abris de feuillage qu'ils s'étaient construits et brûaient la paille à demi

pourrie qui jusqu'alors leur avait servi de couche.

De grandes voitures pleines de vivres et de munitions se dirigeaient vers le village de l’Ange-Gardien, c’est-à-dire vers le Saint-Laurent. Des détonations sourdes retentissaient autour du eamp et l’on voyait de gros nuages de fumée s'élever au milieu des pierres et des débris de toute sorte projetés dans l’espace.

Les Anglais détruisaient. les retranchements de Jeur camp et s’apprètaient à battre en retraite dans la direction de leurs vaisseaux.

Jean d’Arramonde ne pouvait en croire ses yeux. À chaque détonation il sentait son cœur sauter de joie dans sa poitrine. Il oubliait tout ce qu'il avait souffert durant celte affreuse captivité, 11 oubliait jusqu’à cette sombre perspective de la mort qui chaque jour se dressait devant lui... Les Anglais se déclaraient vaincus, ils renonçaient à prendre Québec, ils fuyaient !

Cramponné à la croix de fer qui fermait l'unique fenètre de sa prison, le gentilhomme béarnais considérait, l’ivresse dans l’âme, ces préparatifs d’un prochain départ, lorsque tout à coup la lourde porte lourna sur ses gonds rouillés et il s’entendit appeler.

Il se retourna vivement ; le licutenant Garnley était devant lui. Il put aussi apercevoir dans l'ombre de la porte les baïonnettes des soldats qui accompagnaient l'officier anglais.

« Que me voulez-vous ? demanda-t-il,

— Le général Wolf vous donne l’ordre de comparaitre devant lui

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— Eh! mordious! répliqua d’Arramonde en montrant les baïonnettes, vous avez derrière vous, monsieur, de trop bons arguments pour qu’on puisse refuser d’obérr... Marchons! »

Là-dessus, le jeune homme prit place au milieu des soldats. On lui fit traverser la cour de la ferme et on le conduisit dans le bâtiment situé de l’autre côté et occupé par James Wolf,

Le général anglais était seul dans une longue pièce meublée d’une lourde table de paysan, de quelques sièges grossiers et d’un pelit lit de camp.

Il se promenait à grands pas, les bras croisés. Son visage paraissait plus pâle encore que de coutume. Tout son être frêle et nerveux tressaillait comme s’il eût élé constamment secoué par les frissons de la fièvre.

Jean d’Arramonde s'arrêta au milieu de la pièce.

Les soldats anglais firent la haie contre le mur, l'arme au pied.

« Monsieur, dit le général Wolf en s’arrêtant tout à coup devant le gentilhomme français, lorsqu'il y a quelques jours je vous ai fait grâce de la vie, vous avez bien dû penser que je vous accordais simplement un sursis el que vous ne pourriez éviter la peine capitale à laquelle les lois de la guerre vous condamnent... »

Jean d’Arramonde s’inclina sans répondre.

« Le conseil que j'ai rassemblé ce matin a prononcé contre vous une sentence de mort. Cette sentence sera exéculée, demain, au lever du solil, »

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Le général Wolf fit encore quelques tours dans la pièce. Son regard semblait examiner, à la dérobée, l'effet que l'annonce de cette terrible décision avait produit sur le prisonnier.

Jean d’Arramonde n'avait pu réprimer un léger tressaillement. Il était à cet âge où l'espérance est vivace, où la mort apparaît comme une hypothèse hideuse, impossible. Ces quelques jours de répi! l'avaient plus fortement rattaché à l'existence. Et puis il lui semblait que c'était chose cruelle de mourir au moment où l’allégresse de la victoire allait retentir dans le camp français, au moment où la colonie sauvée, triomphante, allait renaître d'une vie nouvelle !.…

Le général anglais revint en face de lui.

« Il dépend cependant de vous, reprit-1l, d'éviter que cetle sentence soit exécutée. »

Et comme Jean d'Arramonde, tout surpris, l’interrogeait du regard.

« Vous devez connaître la côte de Québec, continua James Wolf. Il y a sans doute sur cette côte, au sud de la ville, un endroit où mon armée pourrait tenter un débarquement. $i vous vous engagez à guider nos vaisseaux à un point où 1l leur soil possible d'aborder sûrement, Je vous fais grâce de la vie...»

Jean d’Arramonde devint pourpre comme s’il eût reçu un soufflet sur la joue. |

Il se redressa, l'œil étincelant, et répondit avec une vivacité indignée :

« Général, vous me trouverez prêt à mourir demain malin! »

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