QUÉBEC
Se tournant ensuite vers le paysan canadien :
« Mon ami, lui dit-1l, 1l faut que vous vous chargiez de traverser les lignes françaises, d'entrer à Québec et de remettre cette lettre à son adresse. Je vous avertis qu'il s’agit d'une chose de la plus grande importance. Du résultat de votre mission dépend la vie de ce jeune homme qui a pris l’autre jour votre défense et qui maintenant est mon prisonnier.
— En ce cas, général, dit le Canadien avec feu, je vous réponds que cette lettre sera remise, dusséje y laisser un bras ou une jambe !
— On va vous délivrer un sauf-conduit pour sorur de nos lignes. Allez et faites diligence. »
Le paysan canadien glissa la lettre dans un bissac de toile suspendu à son cou et sortit à grands pas de la ferme, heureux à la fois d’en être quitte à si
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LE MARQUIS D£ MONTCALM. 259 bon marché et de pouvoir s'acquitter envers le brave jeune homme qui l'avait défendu aux dépens de sa liberté et peut-être de sa vie.
Pendant le reste de la journée, Jean d’Arramonde ne fut pas sans éprouver une certaine anxiété.
Si, par impossible, David Kérulaz allait être empêché de remplir la mission qu'il lui avait confiée, la situation deviendrait terrible.
Gaston de Saint-Preux, recevant cette seconde dépêche, se retirerait de l’anse du Foulon, laissant la place libre aux troupes anglaises qui devaient débarquer.
Alors, tout serait perdu. La position de l’armée française serait tournée, le camp et la ville surpris et emportés avant d’avoir pu se mettre en défense...
Toutefois, en réfléchissant, d’Arramonde se rassurait. [l comptait assez sur la force et l'adresse de David, pour vaincre tous les obstacles qui pourraient l'empêcher d'arriver jusqu’à l’anse du Foulon,
Et puis, Saint-Preux interrogcrait évidemment le paysan canadien. Il saurait alors qu'au lieu de lui écrire librement, du camp de Beauport, Jean d'Arramonde lui expédiait cette lettre du camp des Anglais. Il apprendrait que son ami était le prisonnier de James Wolf, et, se défiant de quelque piège, il refuscrait d’obéir à un ordre aussi grave.
Eh! le général Wolf n'a pas songé à cela! »
se dit d’Arramonde en reprenant confiance.
Mais on à vu que le général Wolf y avait parfailement songé et que, pour éviter les questions que le commandant français ne manquerait pas d’a-
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dresser à l’émissaire, il avait envoyé ce dernier chez un juif allemand de Québec, Isaac Bitche, qui jouait, à l'insu des Français, le rôle d’espion pour le compte des deux armées et dont l'intervention ne pouvait être suspecte à M. de Saint-Preux.
Dans le billet qu’il avait ajouté à la lettre de d’Arramonde, Wolf ordonnait à l'Allemand de faire parvenir à Saint-Preux, par un homme à lui, le faux ordre de M. de Montcalm et de lui dire qu’il le tenait d’un officier du général français.
Jean d’Arramonde avait donc raison d’être inquict; David Kérulaz arrêté avant d’avoir pu atteindre l’anse du Foulon, c'était la ruine du hardi projet qu'il avait formé, c'était le débarquement des Anglais assuré et la perte inévitable de la vaillante armée de Montcalm.
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r pu attein- EN PRISON | e du hardi 3 ee. On avail enfermé David Kéruraz dans la même 14 cellule qui avait servi de prison à son frère. 4 À peine revenu de l’étourdissement où l'avait ss jeté une aventure si extraordinaire, le chasseur ca- | ti nadien commença à réfléchir sur ce que sa silua- { Ë üon avait de particulièrement critique. 4 4 Il s’inquiétait peu du sort qui lui serait réservé. | + Ses préoccupations étaient plus graves. Il se voyait | Ù empêché d’accomplir sa mission. Il songeait, la | |} rage dans le cœur, que ce misérable Varin allait \/ 11 frapper plus haut que lui et atteindre dans sa ven- ‘' 0 seance M. de Montcalm lui-même... | 4 Cependant, malgré ses angoisses, David Kérulaz | 4 restait toujours maître de lui. À
Dès que le jour parut, il chercha les moyens de s'évader.
Mas les murs de son cachot étaient épais, la porte inébranlable sous son armure de fer, et la petite ‘
fenêtre par laquelle filtrait le jour si élevée qu'il ne pouvait espérer l’atteindre, quand même il eût déplacé et mis debout le banc de pierre qui était l'unique siège de ce triste réduit.
Les bras croisés, le front penché, il tournait dans l’étroit cachot comme un lion dans sa cage.
Une sorte de fièvre s’emparait de lui. À tout moment il s’arrêtait agité par de violents frissons, le front couvert d’une sueur froide, le regard fixe.
Ce malheureux gentilhomme qui avait mis sa confiance en lui allait être déshonoré!... Il allait conduire les Anglais à la victoire en croyant assurer leur perte! Et cela c'était sa faute à lui, qui s’était laissé prendre comme un enfant.
Et 1l retombait sur le banc de pierre, enfonçait les mains dans ses cheveux et sentait des larmes de rage couler le long de ses poignets.
Tout à coup il entendit grincer un des gros verroux de la porte. Il tressaillit.
On venait le chercher, sans doute.
Mais alors on allait le conduire devant ses juges ; là 1] pourrait parler, 1l pourrait demander un sursis, le temps de courir à l’anse du Foulon; et puis il reviendrait se constituer prisonnier, et on Île condamnerait à mort, si l’on voulait, pour avoir bâtonné un intendant !
Toutes ces réflexions s’amoncelèrent dans son esprit pendant le court espace de temps que mit le gcôlier à tirer les verroux de la porte.
Il vit entrer un petit homme maigre et fluet qui portait un pain noir sous son bras et une cruche d'eau à la main.
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Le gardien mit la cruche à terre et le pain dans un trou pratiqué dans la muraille.
Puis 1l voulut sortir, mais David lui saisit le bras.
Le geôlier poussa un cri d’effroi.
«N'ayez pas peur, dit David, je ne veux pas vou: huire de mal.
— Vous étiez pourtant attaché cette nuit quand on vous a amené, murmura le vieillard dont les dents elaquaient.
— Oui; seulement, comme je me trouvais un peu serré là-dedans, je me suis mis à l'aise, répliqua le chasseur de bisons en montrant les débris de cordes et de courroies qui jonchaient le carreau humide. Mais ce n’est pas de cela qu'il s’agit. Écoutez-moi bien. Le geôlier en chef de cectte prison est François Taboureau, n'est-ce pas ?
— Oui.
— Eh bien! dites-lui que David Kérulaz, qu'il connaît bien, voudrait lui parler sur-le-champ. »
Le petit vieillard écarquilla les yeux comme s’il cùt essayé de percer l'ombre de la cellule.
« Vous êtes David Kérulaz, le fameux chasseur ? Mais quel crime avez-vous done commis, bon Dieu ?
— Peu importe. Dites à Taboureau de venir me voir, et, la prochaine fois que j'aurai de belles peaux de castor, je vous en promets quelques-unes, et vous pourrez remplacer par une veste bien chaude ks guenilles que vous avez sur le dos. »
Le vieux gardien glissa comme une souris dans l'entre-bâillement de la porte, dont il referma ensuite derrière lui les énormes verroux.
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