LA DESCENTE
Deux jours après l'entretien que David Kérulaz avait eu avec Jean d'Arramonde, toute la partie de l’armée anglaise campée près du village de l’Ange- Gardien fut embarquée sur les vaisseaux.
Un matin cette flotte s’ébranla et remonta le Saint-Laurent.
À l'avant du premier navire se trouvaient le général Wolf et son état-major.
Un peu plus loin, assis sur un amas de cordages roulés, était Jean d’Arramonde, gardé par quatre soldats et par le lieutenant Garnley.
Le gentilhomme béarnais se tenait la tête entre jes mains dans l'attitude d’un coupable repentant. Er réalité, il cherchait dans son esprit actif comment, le moment venu, il pourrait se tirer des mains de ceux qui le surveillaient de si près et qui avaient l'ordre de lui loger une balle dans la tête s’il tentait de s'échapper.
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Ce voyage dura une partie du jour.
Le général Wolf le connaissait bien, ce trajet qu'il avait fait tant de fois pour inspecter les positions de l'ennemi, cherchant toujours si, dans cette barrière de granit et de fer que lui opposait le génie de Montcalm, 1l ne trouverait pas un passage où il pût faire pénétrer son armée.
On passa devant la grande île d'Orléans ravagée par les Anglais, puis devant la pointe de Lévy où se trouvait une autre partie de l’armée de Wolf et où étaient établies les puissantes batteries qui bombardaient Québec.
Enfin, à un détour du fleuve, on aperçut au loin sur la rive gauche un étincellement de toits métalliques, un amas de murs blancs qui se réflétaient dans les eaux du grand fleuve, de hardis clochers s’élevant de distance en distance au milieu de constructions bizarres — clochers silencieux et qui se dressaient mélancoliques dans le ciel, comme pour attester que, malgré les boulets anglais, la capitale de la Nouvelle-France était encore debout, fière, invincible !
La flotte s'étant rapprochée, Jean d’Arramonde reconnut le vaste port de Québec, l'endroit où l’A/batros avait abordé le 1% mai 1799; il vit aussi que toutes ces belles maisons du quai qu'il avait admirées étaient percées de grands trous noirs, comme des cadavres éventrés qui se soutiennent les uns contre les autres dans l'horreur d’un champ de bataille.
La flotte passa, saluée par les batteries anglaises placées le long de la rive droite.
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Le général Wolf, les deux mains crispées sur le pommeau d’or de sa canne, attachait sur Québec le regard fixe et ardent de l'aigle qui convoite une proie magnifique.
En ce moment on lisait plus que jamais sur ce visage austère et pâle l’inflexible résolution de vaincre. On sentait dans ses lèvres serrées, dans l'expression de ses yeux dont les paupières ne bataient pas, cette opiniâtreté formidable qui vient à bout de tous les obstacles.
Jean d’Arramonde éprouva une fois encore un ‘risson d'inquiétude en voyant de quelie façon James Wolf regardait Québec et cette côte de granit que jusqu'à présent il n’avait pu franchir.
Un détour du fleuve cacha la capitale de la Nouvelle-France.
Alors se dressa la ligne uniforme des falaises inaccessibles brisées çà et là par le haut, comme un mur qui s'écroule, et donnant passage à un flot d'herbes et de feuillage, chevelure ondoyante que le vent soulevait en passant.
De grands oiseaux noirs sortaient des trous de ee mur immense et, volant lourdement, venaient frapper du bout de leurs grandes ailes les cordages des vaisseaux anglais.
Le courant était rapide, le vent contraire. La flotte avançait lentement.
Enfin Jean d’Arramonde vit que les falaises s’abaissaient par une pente douce.
« Nous devons approcher de l’anse du Foulon, » pensa-t-1l.
Il se leva, appuya ses deux mains sur le bastin-
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gage et interrogea la côte d’un regard anxieux.
En effet, une demi-heure après, on aperçut au loin, au bas de la ligne de rochers où elle se détachait comme une nappe d’eau, la petite plage de sable où Jean d’Arramonde et Gaston de Saint- Preux s'étaient embarqués quelques mois auparavant£,
Comme ce temps lui parut loin! Que d'événements depuis ce jour où, brûlant d’impatience, il s'était élancé sur les pirogues des Abénaquis pour aller demander à M. de Montcalm de quelle façon Saint-Preux et lui allaient se couper la gorge!
Il ne put s'empêcher de sourire en songeant à ces choses si près de lui et pourtant si lointaines.
« Ah! se dit-il, tu n'étais qu'un fou, mon pauvre d'Arramonde. »
« Mais es-tu plus sage à présent? » se demandat-il en contemplant de son fin regard de Gascon les Anglais entre les mains desquels son étourderie l'avait jeté.
N'importe! Malgré tout il était plein de confiance. Une sorte de pressentiment lui disait qu'avant la fin du jour il ne serait plus le prisonnier des Anglais.
Il n'aurait pas voulu changer de situation avec M. de Saint-Preux.
« Etpourtant, pensa-t-il, il aura un beau rôle tout ||
à l'heure, lorsque, grâce à moi, il précipitera tous
ces Anglais dans le Saint-Laurent... Qui m'aurait |#
dit qu’un jour je lui rendrais un pareil service? Eh! mordious, c’est de bon cœur, vraiment!.., Il l’a bien gagné. Voilà trois semaines qu’il se morfond en haut de cette falaise, tandis que moi... Ah ! je