‹ Le grand vaincu [microforme]Chapitre 68 sur 85 · VENGEANCE · texte numérisé non relu

VENGEANCE

Une dizaine d'officiers au costume simple et sévère étaient debout autour d’une grande table jonchée de cartes et de papiers.

Un autre groupe d'hommes, vêtus d'habits de velours galonnés d’or et coiflés de perruques poudrées, se tenaient dans un des coins de la pièce.

Dès qu’il aperçut d’Arramonde, M. de Montcalm qui était parmi les officiers vint vers lui la main tendue et lui dit avec bonne humeur :

« J'ai prié M. le marquis de Vaudreuil de vous faire entrer sur-le-champ, monsieur, car Je sais que vous n'aimez pas à faire antichambre. »

Puis s'adressant au gouverneur général, qui se trouvait près de lui :

€ Monsieur, dit-il, je vous présente M. d’Arramonde, un de mes meilleurs officiers dont j'ai déjà eu l’occasion de vous parler à propos de l'affaire de Montmorency. Monsieur, continua-t-il en se tour-

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nant vers le jeune officier, je suis ravi que vous ayez pu vous tirer des mains des Anglais. M. de Fronlenac vient de nous dire que vous nous donneriez d’utiles renseignements sur le combat qui s’est engagé celte nuit près de l’anse du Foulon. Le conseil vous entendra avec intérêt, »

Jean d’Arramonde s’inclina, et, entrant au milieu du cerele formé par les principaux officiers de l’arméce, il raconta ce qui lu était advenu pendant les derniers jours de sa captivité et comment il avait été assez heureux pour faire tomber l’armée du général ennemi dans une embuscade adroitement préparée.

Monsieur, dit le marquis de Vaudreuil, votre conduite sera signalée à Sa Majesté, qui, j'en suis sûr, la récompensera comme elle le mérite. Je serais heureux si, dès maintenant, 1l m'était possible de faire quelque chose qui vous fût agréable; quelque faveur que vous me demandiez, je vous promets de vous l’accorder.

— Je suis profondément reconnaissant à Votre Excellence des marques d'estime qu’elle veut bien me donner, dit Jean d’Arramonde. Son approbation est la meilleure récompense que je puisse solliciter pour moi... Mais, poursuivit-il en saisissant avec beaucoup d'à-propos l occasion qui se présentail, puisque vous voulez bien me permettre, monseigneur, de faire un appel à votre bienveillance, je l'implorerai en faveur d’un homme loyal et courageux, qui m'a élé d’un grand secours pour mener à bonne fin cette entreprise et qui, en ce moment, expie dans un cachot le malheur d’avoir déplu à lun de vos subalternes. »

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Un mouvement se fit parmi les messieurs galonnés qui se trouvaient à l’une des extrémités de la salle et qui étaient les principaux intendants et fournisseurs de l’armée, que M. de Vaudreuil avait convoqués pour donner au conseil des renseignements sur la situation des vivres.

« Quel est cet homme? demanda le marquis de Vaudreuil. Que voulez-vous dire, monsieur ?

— Cet homme se nomme David Kérulaz, répliqua Jean d’Arramonde.

— David Kérulaz! s'écria le marquis de Montcalm. Que lui est-il donc arrivé?... Ne nous avezvous pas dit tout à l'heure que c’était lui, le brave garçon, qui vous avait aidé à correspondre avec M, de Saint-Preux?

— Mon récit n’était pas tout à fait exact, monsieur le marquis; David Kérulaz a, en effet, reçu mes instructions; 1} s’est mis courageusement en route pour parcourir la longue distance qui sépare le camp anglais de l’anse du Foulon... Mais, comme il traversait Québec, il a été arrêté par des inconnus, jeté en prison, et, sans un secours providentiel, l’avis important dont Je l’avais chargé ne serait pas parvenu à M. de Saint-Preux.

— Qui donc a osé mettre la main sur David le chasseur, sur le plus brave, le plus loyal, le plus lidèle de nos Canadiens?

— Je l'ignore... on m’a parlé d’un certain intendant... »

Un homme se détacha alors du groupe qui tenait conseil à voix basse à quelques pas des officiers. Il s’avança d’un pas lent et cauteleux jusqu’à la table

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où Montcalm appuyait son poing fermé, et, s'approchant de M. de Vaudreuil :

« Monseigneur, dit-il, c'est moi qui ai demandé que ce David soit arrêté, et, avec votre permission, je demande maintenant qu'il soit jugé. »

Montcalm se retourna à moilié. Son regard dédaigneux s’abaissa sur le misérable personnage qui intervenait,

« Ah! c’est vous, monsieur Varin? dit-1l avec mépris. Ainsi, dans une pensée de vengeance personnelle, vous avez fait arrêter David Kérulaz au moment même où 11 accomplissait une mission d’où dépendait le salut de l’armée,

— Cet homme m'a insullé... Publiquement, il m'a traité de voleur... »

Il y eut sur les lèvres de tous les officiers un sourire qui n'échappa point à l'œil perfide de l’intendant.

« Enfin, dit-11 en devenant pourpre de colère, il m'a... oui, messieurs, il m'a frappé!!! »

Le sourire s’accentua. En ee moment, le groupe qui se lenait à distance se rapprocha peu à peu. M. Bigot, l’intendant général, voulut prêter à son subdélégué appui de lascendant qu'il avait su conquérir sur le trop faible gouverneur de Québec.

€ Monsieur le marquis, dit-il en s'adressant à M. de Vaudreuil d’un ton pénétré, cet homme, que l’on ose défendre devant vous, a outragé dans là personne de M. Varin le corps des intendants toul entier... Parti de si bas, l’outrage est peu de chose, mais il vous paraîtra tout à fait sensible si ce misé-

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M. de Montcalm ne put rester maître de lui. Emporté par sa vivacité naturelle, 11 frappa la table du poing, et, dardant sur le groupe des intendants son regard étincelant :°

« Soyez tranquilles, messieurs, s'écria-t-il, un moment viendra où justice sera faite, où tous les coquins seront châtiés! En attendant cette heure, que j'appelle de tous mes vœux, je ne souffrirai pas qu'un homme dont le dévouement et le courage ont été si utiles à l’armée que je commande soit emprisonné sous je ne s? quel prétexte, »

Varin fit un mouvement ; M. Bigot lui mit la main sur l'épaule pour le calmer.

Cependant le marquis de Montcalm avait pris une feuille de papier et une plume qu'il tendit à M. de Vaudreuil.

« Monsieur, dit-il, veuillez, je vous prie, signer un ordre pour que David Kérulaz soit mis sur-lechamp en liberté... Mes officiers, — qui ont pu apprécier souvent ses services, qui, dernièrement cricore, Jui ont dû de sortir sains et saufs d’un infâme guct-apens, — mes officiers se joignent à moi pour demander sa grâce. »

Les vaillants lieutenants de Montcalm, Lévis, Bougainville, Senezergues, firent un signe d’assentument et, se tournant vers les intendants, leur jetèrent de méprisants regards de défi.

M. de Vaudreuil était visiblement embarrassé. Il roulait entre ses doigts la plume que lui avait tendue Montcalm. I lui en coûtait de mécontenter Bigot

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