‹ Le grand vaincu [microforme]Chapitre 77 sur 85 · SCENE PER ONE PT PR · texte numérisé non relu

SCENE PER ONE PT PR

Au même instant, toute l’armée demeura immobile comme son chef, rivée au sol. On entendit le bruit de ces cinq mille crosses de fusil frappant la terre avec un roulement prolongé.

L'armée anglaise était parvenue à quelque distance de Québec, au sommet d’un plateau assez élevé qui descendait en pente douce vers la ville.

Elle attendait que l’armée française vint répondre à son cartel et s'engager avec elle dans ce duel sanglant, décisif, d’où devait dépendre le sort de la Nouvelle-France.

Cette attente solennelle fut de peu de durée.

Malgré l’inévitable confusion résultant d’une surprise, le marquis de Montcalm avait donné des ordres si nets, si rapides, qu’en peu d’instants toute l'armée dont il pouvait disposer fut sur pied.

Malheureusement, cette armée était peu nombreuse : quatre mille hommes au plus, la plupart miliciens ou sauvages.

Après la victoire de Montmorency, üun grand nombre de Canadiens, croyant la campagne terminée, étaient retournés aux champs pour faire la moisson. Les compagnies d'élite de l’armée avaient été détachées. Trois mille hommes, sous les ordres de M. de Bougainville, étaient au cap Rouge, à quatre lieues au-dessus de Québec; un millier d'hommes restaient à côté des rapides du Saint-Laurent avec

M. de Lévis. Autant, à peu près, gardaient le camp de Beauport.

Du haut du plateau d'Abraham, Wolf fixait son regard sur cette partie de la plaine d’où, à chaque instant, 1l croyait voir déboucher l’armée française.

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Enfin, au bout d’une heure environ, il aperçut au loin un nuage de poussière qui s'étendait peu à peu, comme une fumée légère entraînée par le vent, le long de la bande claire de l'horizon.

Quelques étincelles fort vives Jjaillirent de ces nuages vaporeux et grisâtres.

L'imagination surexeitée de James Wolf crut aperrevoir l'épée de Montcalm, qui, précédant l’armée, flamboyait au soleil.

Mais ces étincelles devinrent plus nombreuses. On eût dit les mille facettes d’un miroir allongé à perte de vue.

Alors Wolf sortit de son immobilité rêveuse. D’un mouvement brusque il se retourna, et, montrant la ligne qui grandissait au loin :

« Les Français! » s’écria-t-1l.

Les officiers qui l’entouraient se dispersèrent pour porter ses ordres. Des voix fortes et brèves s’élevèrent dans le silence de cette belle matinée d’automne.

L’un des bataillons anglais fit quelques pas en une seule masse, pour prendre une meilleure position derrière un pli de terrain. Le premier rang mit un genou en terre, l’arme inclinée. On entendit un froissement de fer; les baguettes glissaient légèrement dans les fusils qu’on chargeait et faisaient comme un susurrement métallique qui se répereuta sur toute la ligne.

Cependant, la petite armée de Montcalm avançait en toute hâte. On commençait à distinguer nettement l’uniforme blanc et bleu des soldats, les vè-

tements sombres des Canadiens, les plumes multicolores des sauvages.

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Elle marchait en bon ordre dans son bizarre et pittoresque accoutrement, qui tranchait d’une façon si singulière avec la régularité du front anglais, uniformément écarlate.

Montcalm, à cheval, examinait de son œil d'aigle la position des Anglais et choisissait à l’avance, dans les replis de terrain qui se déroulaient devant lui, les endroits les plus favorables pour piacer sa petite armée.

Tout en marchant, il donnait ses ordres.

À sa droite se trouvait un taillis de broussailles qui s’étendait fort en avant ; à sa gauche s’élevaient des buttes et des buissons épais.

Il résolut de placer là les volontaires canadiens, d'en mettre quinze cents sur la droite et le reste sur la gauche.

]1 disposa les cinq bataillons de troupes de terre au centre et les coupa de quelques pelotons de Canadiens, cachés derrière des bouquets de bois.

Ouinnipeg et ses sauvages placés en avant, à vingt pas du front des troupes, devaient se jeter dans les premières trouées que les balles françaises feraient au milieu des rangs anglais.

-La hache à la main, les yeux ardents, les narines dilatées comme s’ils eussent respiré à l’avance l’odeur du sang, les Peaux-Rouges, marchant à l’avantgarde, justifiaient bien ce surnom de « chiens de guerre des Français » que les Anglais leur donnaient.

Ces dispositions rapidement prises, la marche de l’armée s’accéléra.

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Ces braves gens allaient à l’ennemi d’un pas ferme et résolu.

Leur regard assuré, confiant, se portait tantôt sur les lignes anglaises, tantôt vers leur général qui, marchant devant eux, semblait leur montrer le chemin de la victoire.

Mais les privations qu’ils enduraient depuis le commencement de ce siège impitoyable avaient creusé de longues rides dans le bronze de leurs visages. On sentait qu’ils ne soutenaient cette allure vive et martiale qu’à force de volonté opiniâtre. Leurs fusils, qu’ils avaient portés avec tant d’aisance pendant cinq ans d’un bout à l’autre de l’Amérique du Nord, semblaient maintenant bien lourds à leurs épaules fatiguées.

La veille au matin, pendant ce conseil où Jean d’Arramonde avait été introduit, les intendants avaient déclaré qu’il ne restait plus n1 vivres ni farine, et ces pauvres troupes avaient vécu comme elles avaient pu. La moitié des soldats n'avaient pas mangé depuis vingt-quatre heures.

N'importe ! Ils marchaient bravement, se sentant le coude et s'appuyant les uns contre les autres pour être plus forts.

Arrivés à portée des Anglais, ils firent halte.

Il y eut entre ces deux armées une seconde de silencieux recueillement, une sorte d’hésilation solennelle, comme celle qui se produit sur le terrain

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entre deux adversaires qui vont se livrer un combat à mort.

Puis, toul à coup, un roulement formidable éclata sur le front anglais au milieu de rapides éclairs et de flocons de fumée blanche.

La ligne française tressaillit comme si elle eût reçu un choc violent. Ses files régulières furent percées d’intervalles noirs, qui se refermèrent aussitôt.

Elle riposta par une vigoureuse décharge.

La bataille était engagée.

Pendant quelques instants, la fusillade éclata de part et d’autre, véhémente, pressée, bien nourrie.

Les Canadiens, embusqués à droite et à gauche dans les broussailles, faisaient subir des pertes cruelles aux Anglais par la précision de leur tir.

Mais les groupes des miliciens disséminés au milieu des cinq bataillons français ne purent supporter longtemps le feu de l’ennemi qu'ils recevaient à découvert.

Ils firent un mouvement en arrière.

Montcalm vit cette hésitation.

« En avant! en avant! » cria-t-il en montrant de la pointe de son épée les lignes anglaises.

Et, éperonnant son cheval, il se jeta au premier rang.

Au même instant il tressaillit sur sa selle, et son visage se couvrit d’une päleur subite.

« Général, vous êtes blessé ! s’écria d’Arramonde qui, à cheval près de lui, lui servait d’aide de camp.

— Ce n’est rien, monsieur, ce n’est rien! Allez rallier ces gens qui semblent céder du terrain. »

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Mais ses menaces, ses prières semblaient inutiles,

Habitués à combattre à couvert dans les bois, les Canadiens placés au milieu des troupes restaient comme poralysés, et, sans Lirer un coup de fusil, ils reculaient lentement devant la grêle de balles qui sifflait autour d’eux.

Leur hésitation se communiqua aux bataillons qui les encadraient,

Montcalm vit un peu de flottement dans le front de sa pelite armée.

« Courage, mes enfants, courage ! » cria-t-il en se retournant vers eux.

Mais aussitôt un cri de douleur sortit de ses lèvres.

Une autre balle venait de l’atteindre.

Sa main étreignit le poignet de Jean d’Arramonde qui était accouru vers lui.

Monsieur, monsieur, dit l’infortuné général, soutenez-moi, qu’on ne me voie pas tomber! »

Et il continua à donner des ordres, ilentraîna ses soldats sur ses pas, il courut aux Anglais.

Mais les deux blessures qu'il avait reçues étaient béantes. Le sang perçait son uniforme blanc et coulait en filets rouges le long de sa poitrine.

Un cri de désespoir sourd et prolongé courut au milieu du crépitement des fusils tirant sans relâche.

« M. de Montcalm est blessé !... M. de Montcalm est frappé à mort !... » s'écrièrent les soldats qui voyaient chanceler leur général, malgré les efforts surhumains qu’il faisait pour commander encore.

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Au même instant, de foudroyantes détonations relentirent sur une hauteur #oisine.

Les Anglais avaient pu amener avec eux quelques canons ; ils lançaient contre les Français hésitants, découragés, des volées de mitraille.

Ces troupes épuisées par la faim et par la fatigue d’une longue marche précipitée, voyant, au milieu des nuages de fumée qui semblaient lui faire un blanc linceul, leur général couvert de sang et chancelant sur son cheval, ne purent soutenir le feu effroyable qui fondait sur elles.

Elles reculèrent.

Chose étrange! ces soldats si aguerris, si disciplinés, qui, à Carillon et à Choragen, avaient marché à l'ennemi avec la rigidité d’une muraille de fer, se débandèrent en désordre dès qu'ils eurent fait un pas en arrière.

La panique les gagna, ils tombèrent effarés les uns sur les autres comme un troupeau affolé et cédèrent le terrain aux Anglais, qui, tirant toujours, avançaient lentement, sûrement, dans leur bel ordre de bataille.

Les Canadiens cachés dans les buissons, voyant que l’armée les abandonnait et qu’ils allaient être bientôt cernés par les bataillons anglais, lâchèrent pied à leur tour.

Malgré les efforts de Kérulaz qui se tenait à l’extrême droite avec ses meilleurs tireurs, ils suivirent le mouvement de recul précipité de toute l’armée.

Tandis que les troupes françaises pliaient sous ces gerbes de balles et de mitraille, les sauvages formant l'avant-garde, couchés à plat ventre der-

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LE MARQUIS DE MONTCALM. 297 rière une butte de gazon, continuaient à tirer sans relâche contre les Anglais, qui n'étaient plus qu’à quelques pas d’eux.

Ouinnipeg tourna la tête.

Il vit les Français vaineus, il comprit que M. de Montcalm était blessé.

Alors, poussant un cri guttural que ses guerriers répétèrent avec une sauvage énergie, il se dressa tout debout sa hache à la main.

Il tenait un jeune enfant serré contre sa poitrine.

C'était son fils.

I l'avait fait venir des bords fleuris de la rivière Chaudière, où étaient établis des wigwams de guerriers abénaquis.

L’Aigle-Noir savait qu’un combat suprême se

livrerait bientôt entre les Français et les envahis-

seurs anglais, Il voulait que l'enfant y assistât.

Si la victoire s'était dessinée en faveur des Francais, il l'aurait laissé à l'écart, abrité contre un rocher ou caché derrière le tronc noueux d’un arbre.

Mais les soldats de Montcalm reculaient ; c’était la défaite.

Il ne voulait pas que son fils vit la vaillante tribu dont il aurait élé un jour le chef tomber sous la domination de ce peuple anglais, dur, arrogant, qui, pour vaincre l’énergie des Peaux-Rouges, employait contre eux l’arme perfide des liqueurs de feu.

Il sentait que la nation rouge allait perdre à jamais l’appui de ces amis bons et généreux qui traitaient les pauvres Indiens comme des frères. Ouinnipeg jeta un long regard triste et désolé

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sur les Français qui fuyaient. En entendant le bruit de la fusillade, l’enfant était allé se tapir derrière un tertre de gazon, Écartant les hautes herbes avec ses petites mains, il regardait, de ses yeux noirs et luisants comme ceux d’un jeune loup, les lignes toutes rouges qui vomissaient la mort au milieu de grands nuages de fumée.

Tout à coup il poussa un cri d’effroi.

Une large main venait de le saisir. Îl se sentit serré contre la poitrine osseuse du chef abénaqui, il frissonna comme si cette main qui l'avait pris eût été celle de la mort. Et, en effet, il était condamné à mourir. Ouinnipeg ne voulait pas qu'il devint le chef d’une tribu d'esclaves.

L'enfant serra ses petits bras autour du cou du terrible chef. Il cacha sa tête sur l'épaule de son père et sentit sur son front l'impression d’un baiser rapide et brûlant.

D'horribles cris retentirent de tous côtés.

Ouinnipeg, brandissant sa hache énorme, venait de s'élancer contre les Anglais, suivi de toute sa tribu.

Puis, peu à peu, les hurlements des sauvages payurent s’apaiser. Les baïonnettes anglaises trouaient eurs poitrines et changeaient leurs clameurs de guerre en longs soupirs de douleur.

Bientôt, dans cette partie de la plaine, il n’y eut plus qu’un grand silence. Les Abénaquis sanglants, déchirés, jonchaient le sol.

Appuyé contre un quartier de roc, la tête baissée dans une sombre attitude, Ouinnipeg contemplait de ses regards à demi éteints le petit cadavre qu'il

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tenait sur son bras déjà raidi par l'approche de la mort.

Et, dans ce regard triste et doux, on lisait la consolation suprême de ne pas survivre, n1 lui ni les siens, à cette horrible journée.

Un peu plus loin, au pied d’un arbre au feuillage touffu et arrondi comme un dôme, un autre mourant était étendu.

C'était James Wolf, le jeune et enthousiaste général des Anglais.

Il souriait, lui aussi, à la mort.

Trois blessures mortelles lavaient atteint pendant la bataille.

Il était tombé entre les bras de ses aides de camp, qui, pieusement, l’avaient porté sous cet arbre et essayaient de consoler ses derniers instants.

Tout à coup une voix près de lui s'écria :

« Ils fuient!

— Qui? demanda-t-1}.

— Les Français. »

Un faible sourire passa sur ses lèvres violacées. Un soupir s’exhala de sa poitrine.

« Je meurs content, » murmura-t-1l.

Et il mourut".

4. « L'Angleterre prodigua au général Wolf tous les trésors de sa reconnaissance. Le Parlement retentit de son éloge ; Pitt prononça à la gloire du ( jeune héros » un discours célèbre, et proposa qu’on lui élevât un mausolée, ce qui fut décidé d'enthousiasme et agréé par le roi George II. Le corps de Wolf, amené de Québec, fut, au milieu d’une pompe magnifique, déposé à Greenwich, dans le monument que l'Angleterre lui avait élevé. West fit un tableau représentant la mort du jeune général, où se trouve son portrait fort

ressemblant, et ce portrait fut gravé par Woolett, « En 1827, lord Dalhousie, gouverneur du Canada, érigea dans le

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