‹ Le grand voyage du pays des HuronsChapitre 26 sur 57 · SN PU · texte numérisé non relu

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que de ce bled d’Inde boüilly en eau, cela sert de boisson et de mangeaille, et nous || nous trouuions fort-bien de ne point manger de sel, aussi estionsnous pres de trois cens lieuës loin de toute eau salée, de laquelle eussions pu esperer du sel. Et à mon retour en Canada, ie me trouuois mal au commencement d’en manger, pour lavoir discontinué trop long temps; ce qui me faict croire que le sel n’est pas necessaire à la conseruation de la vie, ny à la santé de Phomme.

Nostre pauure Cabane pouuoit aouoir enuiron vingt pieds de longueur, et dix ou douze de large, faicte en forme d’vn berceau de jardin, couuerte d'escorce par tout, excepté au faiste, où on auoit laissé vne fente et ouuerture exprez pour sortir la fumée : estant ainsi acheuée de nous-mesmes au mieux qu’il nous fut possible, et auec quelques haches que nous auions apportées, nous fismes vne cloison de pieces de bois, separant nostre Cabane en deux : du costé de la porte estoit le lieu où nous faisions nostre mesnage, et prenions nostre repos , et la chambre interieure nous seruoit de Chapelle, car nous y auions dressé vn Autel pour dire la saincte Messe , et y serrions encore nos ornemens et autres petites commoditez, et || de peur de la main larronnesse des Sauuages nous tenions la petite porte d’escorce, qui estoit à Ja cloison, fermée et attachée auec vne cordelette. A l’entour de nostre petit logis nous accommodasmes vn petit jardin , fermé d’vne petite palissade, pouren oster le libre accez aux petits enfants Sauuages , qui ne cherchent qu’à mal faire pour la plus-part : les pois, herbes, et autres petites choses que nous auions

semées en ce petit jardin, y profiterent assez bien ù encore que la terre en fust fort maigre, comme l’vn des pires et moindres endroicts du pays.

Mais, pour auoir faict nostre Cabane hors de saison, elle fut couuerte de tres-mauuaise escorce, qui se decreua et fendit toute, de sorte qu’elle nous garantissoit peu ou point des pluyes qui nous tomboient par tout, et ne nous en pouuions deffendre ny le iour ny la nuict, non plus que des neiges pendant l’hyuer, de laquelle nous nous trouuions par-fois couuerts le matin en nous leuant. Si la pluye estoit aspre, elle esteignoit nostre feu, nous priuoit du disner, et nous causoit tant d’autres incommoditez , que ie puis dire auec verité , que iusqu’à ce que nous || y eussions vn peu remedié, qu’il n’y auoit pas vn seul petit coin en nostre Cabane, où il ne pleust comme dehors, ce qui nous contraignait d'y passer les nuicts entieres sans dormir , cherchans à nous tenir et ranger debout ou assis en quelque petit coin pendant ces orages.

La terre nuë ou nos genoüils, nous seruoient de table à prendre nostre repas, ainsi comme les Sauuages, et n'auions non plus de nappes ny seruiettes à essuyer nos doigts, ny de cousteau à couper nostre pain ou nos viandes : car le pain nous estoit interdict , et la viande nous estoit si rare, que nous auons passé des 6 sepmaines, et deux ou trois mois entiers sans en manger, encore n’estoi-ce quelque petit morceau de Chien, d’Ours ou de Renard, qu’on nous donnoit en festin, excepté vers Pasques et en l'Automne, que quelques François nous firent part de leur chasse et gibier. La chandelle de quoy nous nous seruions la nuict, n’estoitque de petits cornets d’escorce de Bou-

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leau , qui estoient de peu de durée, et la clairté du feu nous seruoit pour lire, escrire, et faire autres petites choses pendant de longues nuicts de l’hyuer, ce qui n'estoit vne petite incommodité.

| Nostre vie et nourriture ordinaire estoit des mes-

mes mets et viandes que celles que les Sauuages vsent

ordinairement , sinon que celles de nos Sagamités estoient vn peu plus nettement accommodées, et que nous y meslions encore par-fois de petites herbes, comme de la Marjolaine sauuage, et autres, pour luy donner goust et saveur , au lieu de sel et d’espice ; mais les Sauuages s’apperceuants qu’il y en auoit, ils n’en vouloient nullement gouster, disant que cela sentoit mauuais, et par ainsi ils nous la laissoient mangeren paix, sans nous en demander, comme ils auoient accoustumé de faire lors qu’il n’y en auoit point, et nous leur en donnions volontiers, aussi ne nous en refusoient-ils point en leurs 'Cabanes quand nous leur en demandions, et eux-mesmes nous en offroient souuent.

Au temps que les bois estoient en seue, nous faisions par-fois vne fente dans l’escorce de quelque gros Fouteau, et tenans au-dessous une escuelle, nous en receuions le ius et la liqueur qui en distilloit, laquelle nous seruoit pour nous fortifier le cœur lorsque nous nous en sentions incommodez : mais c’est neantmoins vn reme- || de bien simple et de peu d’effect, et qui affadist plustost qu'il ne fortifie, et si nous nous en seruions , c’estoit faute d’autre chose plus propre et meilleure.

Auant que de partir pour aller à la mer douce, le vin des Messes, que nous auions porté en un petit ba-

ril de deux pots, estant failly, nous en fismes d’autre auec des raisins du pays, qui estoit tres-bon, et boüillit en nostre petit baril , et en deux autres bouteilles que nous auions, de mesme qu’il eust pû faire en des plus grands vaisseaux, et si nous en eussions encore eu d’autres, il y auoit moyen d’en faire une assez bonne prouision, pour la grande quantité de vignes et de rasins qui sont en ce pays-là. Les Sauvages en mangent bien le raisin, mais ils ne les cultiuent ny n’en font aucun vin, pour n’en auoir linuention, ny les instruments propres : Nostre mortier de bois, et vaeseruiette de nostre Chapelle nous seruirent de pressoir, et vn Anderoqua, ou sceau d’escorce, nous seruit de cuue : mais nos petits vaisseaux n’estans capables de contenir tout nostre vin nouueau, nous fusmes contraincts , pour ne point perdre le reste, d’en faire du raisiné, qui fut aussi {| bon que celui que l’on faict en France, lequel nousseruit aux iours de recreation et bonne feste de l’année, à en prendre vn petit sur la poincte d’vn cousteau.

Pendant les neiges nous estions contraincts de nous attacher des raquettes sous les pieds , aussi bien que les Sauuages, pour aller querir du bois pour nous chauffer, qui est une tres-bonne inuention : car auec icelles on n’enfonce point dansles neiges, et si on faict bien duchemin en peu de temps. Cesraquettes, quenos Sauuages Hurons appellent Agnonra, sont deux ou trois fois grandes comme les nostres. Les Montagnais, Canadiens et Algoumequins, hommes, femmes, filles et enfans auec icelles suiuent la piste des animaux, et la beste estant trouuée, et abattue à coups de flesches et espées emmanchées au bout d’vne demye picque,

qu’ils savent dextrement darder : ils se cabanent, et là se consolent, et iouïssent du fruict de leur trauail, et sans ces raquettes ils ne pourroient courir PEslan ny le Cerf, et par consequent il faudroit qu’ils mourussent de faim en temps d’hyuer.

Pendant le iour nous estions continuellement visi- 105 tez d’vn bon nombre de Sau || uages, et à diuerses intentions ; car les vns y venoient pour l’amitié qu’ils nous portoient, et pour s’instruire et entretenir de discours auec nous : d’autres pour voir s'ils nous pourroient rien desrober,ce quiarriuoitassez souuent, iusqu’à prendrede nos cousteaux, cueilliers, escuelles d’escorce ou de bois, et autres choses qui nous faisoient besoin : et d’autres plus charitables nous apportoient de petis presens, comme du bled d'Inde, des Citroüilles, des Fezolles, et quelquesfois des petits Poissons boucanez, et en recompense nous leur donnions aussi d’autres petits presens, comme quelques aleines , fer à flesches, ou vn peu de rassade à pendre à leur col, ou à leurs oreilles; et comme ils sont pauures en meubles, empruntants quelqu’vn de nos chaudrons, ils nous le rendoient tousiours auec quelque reste de Sagamité dedans , et quand il arrivoit de faire festin pour un deffunct, plusieurs de ceux qui nous aymoient nous en enuoyoient, comme ils faisoient au reste de leurs parenset amys, selon leur coustume. Ilsnous venoient aussi souuent prier de festin; mais nous n’y allions 106 que le plus rarement qu’il nousestoit possible, || pour ne nous obliger à leur en rendre, et pour plusieurs autres bonnes raisons.

Quand quelque particulier Sauuage de nos amys venoit nous visiter, entrant chez-nous, la salutation

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estoit ho, ho, ho, qui est vne salutation de ioye, et la seule voix ho, ho, ne se peut faire que ce ne soit quasi en riant, tesmoignans par là la ioye et le contentement qu’ils auoient de nous voir; car leur autre salutation Quoÿe, qui est comme si on disoit : Qu'’estce , que dites-vous? se peut prendre en divers sens, aussi est-elle commune enuers les amys, comme enuers les ennemys, qui respondent en la mesme maniere Quoye, ou bien plus gracieusement Yatoro, qui est à dire, mon amy, mon compagnon, mon camarade, ou disent Attaquen, mon frere, et aux filles Eadsé, ma bonne amie, ma compagne, et quelquesfois aux vieillards Yaistan, mon pere, Honratinoron, oncle, mon oncle, etc.

[ls nous demandoient aussi à petuner, et plus souuent pour espargner le petun qu’ils auoient dans leur sac; car ils n’en sont iamais desgarnis : mais comme

la foule y estoit souuent si grande, qu’à peine auionsnous place en nostre Cabane, nous || ne pouuions pas

leur en fournir à tous, et nous en excusions , en ce qu’eux-mesmes nous traictoient ce peu que nous en auions, et cette raison les rendoit contens.

Vne grande invention du Diable, qui fait du singe par tout est que comme entre nous on saluë de quelque devote priere celui ou celle qui esternuë, eux au contraire , poussez de Satan , et d’vn esprit de vengeance, entendans esternuer quelqu’vn, leur salut ordinaire n’est que des imprecations , des iniures et la mort mesme qu’ils souhaitent et desirent aux Yroquois , et à tous leurs ennemys, dequoy nous les reprenions , mais il n’estoit pas encore entré en leur esprit que ce fust mal faict, d’autant que la vengeance leur est tellement coustumiere et ordinaire, qu’ils la

tiennent comme vertu à l’endroict de l’ennemy estranger , et non toutefois enuers ceux de la propre Nation, desquels ils sçauent assez bien dissimuler, et supporter vn tort ou iniure quand il faut. Et à ce propos de la vengeance ie diray que comme le General de la flotte assisté des autres Capitaines de nauires, eussent par certaine ceremonie, ieté vne espée dans

108 la rivière Sainct Laurens au temps de la || traicte, en la presence de tous les Sauuages, pour asseurance aux meurtriers Canadiens qui auoient tué deux Francois, queleurfaute leur estoitentierement pardonnée, et enseuelie dans l’oubly, en la mesme sorte que cette espée estoit perduë et enseuelie au fonds des eauës. Nos Hurons, qui sauent bien dissimuler, et quitiennent bonne mine en cette action , estans de retour dans leur pays tournerent toute cette ceremonie en risée, et s’en mocquerent, disans que toute la colere des François auoit esté noyée en cette espée , et que pour tuer un François on en seroit dores-nauant quitte pour vne douzaine de castors.

Pendant l’hyuer, que les Epicerinys se vindrent cabaner au pays de nos Hurons, à trois lieuës de nous, ils venoient souuent nous visiter en nostre Cabane pour nous voir, et pour s’entretenir de discours auec nous : car comme j’ay dict ailleurs, ils sont assez bonnes gens, et sçauent les deux langues, la Huronne et la leur, ce que n’ont pas les Hurons, lesquels ne sçauent ny n'apprennent autre langue que la leur, soit par negligence, ou pour ce qu’ils ont moins affaire de

109 leurs voysins, que leurs || voysins n’ont affaire d’eux. Ils nous parlerent par plusieurs fois d’vne certaine Nation à laquelle ils vont tous les ans vne fois à la

traite, n’en estans esloignez qu’enuiron vne Lune et demye, qui est vn mois ou six sepmaines de chemin tant par terre que par eau et riuiere. A laquelle vient aussi trafiquer vn certain peuple qui y aborde par mer, auec des grands basteaux ou nauires de bois ; chargez de diuerses marchandises » comme haches, faictes en queuë de perdrix, des bas de chausses, auec les souliers attachez ensemble » Souples neantmoins comme vn gand, et plusieurs autres choses qu'ils es- * changent pour des pelleteries. Ils nous dirent aussi que ces personnes-là ne portoient point de poil, ny à la barbe ny à la teste, (et pour ce par nous sur-nommez Testes pelées) et nous asseurerent que ce peuple leur auoit dict qu’il seroit fort ayse de nous voir, pour la façon de laquelle on nous avoit dépeinct en son endroict, ce qui nous fit coniecturer que ce pouuoit estre quelque peuple et nation policée et habituée vers la mer de la Chine, qui borne ce pays vers Occident, comme il est aussi borné de la mer Océane, enuiron les 40. degrez vers l'Orient, || et esperions y faire vn voyage à la premiere commodité auec ces Epicerinys, comme ils nous en donnoient quelque esperance, moyennant quelque petit present, si l’obedience ne m’eust rappellé trop tost en France : car bien que ces Epicerinys ne veulent pas mener de François seculiers en leur voyage, non plus que les Montagnais et Hurons n’en veulent point mener au Saguenay, de peur de descouurir leur bonne et meilleure traicte, etle paysoù ils vontamasser quantité de pelleteries : ils ne sont pas si resserrez en nostre endroict , sçachans desia par experience, que nous ne nous meslons d'aucun autre trafic que de celui des F

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