PE
deuenue puante, à cause du long-temps que nous estions sur mer, et si le cidre ne me sembloit || point bon pendant ces indispositions, et encore moins pouvois-ie vser d’eau de vie, ny sentir le petun ou merluche, et beaucoup d’autres choses, sans me trouuer mal du cœur, qui m'estoit comme empoisonné, et souuent bondissant contre les meilleures viandes e. r7” schissemens : estre couché ou appuyé meucanc. j;uelque allegem. ”‘, lors principalement que la mer n'estoit point trop haute; mais lors qu’elle estoit fort enflée, j’estois bercé d’vne merueilleuse façon, tantost couché de costé, tantost les pieds esleuez en haut, puis la teste, et tousiours auec incommodité à l'ordinaire, que si on se portoit bien tout cela ne seroit rien neantmoins, et s’y accoustumeroit-on aussi gayement que les matelots : mais en toutes choses les commencemens sont tousjours diffciles, qui durent quelquesfois fort long-temps sur mer, selon la complexion des personnes, et la force de leurs estomachs.
Quelque temps apres auoir passé le Grand-Banc, nous passasmes le Banc-à-Vers, ainsi nommé, à cause qu'aux moluës qu'on y pesche, il s’y trouue des petits boyaux comme vers, qui remuent : et si elles ne sont si bonnes ny si blanches à || mon aduis. Nous passasmes apres tout ioignant le Cap Breton (qui estestimé par la hauteur de 45. degrez 3. quarts de latitude, et 14. degrez 50. minutes de declinaison de l’'Aimant) entre ledict Cap Breton et l'Isle Sainct Paul, laquelle Isle est inhabitée, et en partie pleine de rochers, et semble n'auoir pas plus d'vne lieuë de longueur ou enuiron; mais ledit Cap Breton que
nous auions à main gauche, est vne grande Isle en forme triangulaire, qui a 80. ou 100. lieuës de circuit, et est vne terre eslevée, et me sembloit voir l'Angleterre selon qu'elle se presenta à mon obiet, pendant les quatre iours que pour cause des vents contraires nous conuiasmes contre la coste : cette terre du Cap Breton est vne terre sterile, neantmoins agreable en quelques endroicts, bien qu’on y voye peu souuent des Sauuages, à ce qu’on nous dist. A la poincte du Cap, qui regarde et est vis-à-vis de l’Isle Sainct Paui, il y a n Tertre esleué en forme quarrée, et plate au-dessus, ayant la mer de trois costez, et vn fossé naturel qui le separe de la terre ferme : ce lieu semble auoiresté faict par industrie humaine, pour y bastir vne forteresseau dessus || qui seroit imprenable, mais l’ingratitude de la terre ne merite pas vne si grande despence, ny qu'on pense à s’habituer en Jieu si miserable et sterile.
Estans entrez dans le Golfe, ou grande baye St. Laurent, par où on va à Gaspé et Isle Percée, etc., nous trouuasmes dés le lendemain l’Isleaux Oyseaux, tant renommée pour le nombre infiny d’oyseaux qui l'habitent : elle est esloignée enuiron quinze ou seize lieuës de la Grand’Terre, de sorte que de là on ne la peut aucunement descouvrir. Cette Isle est estimée en l’esleuation du Pole de 49. degrez 40. minutes. Ce rocher ou Isle, à mon aduis, plat un peu en talus, et a enuiron vne petite lieuë de circuit, et est presque en oualle, et d'assez difficile accez : nous auions proposé d’y monter s’il eust faict calme, mais la mer vn peu trop agitée nous en empescha. Quand il y faict vent, les oyseaux s’esleuent facilement de terre, autre-
sle en de cirit voir obiet, vents : cette moins y voye t. A la e l’Isle quarostez, e:ce aine, bit im-
ite pas
bituer
ye St.
» Ctc., seaux, 1x qui ze ou là on t estinutes.
talus, esque s proer vn
faict iutre-
EE
ment il y en a de certaines especes qui ne peuuent presque voler, et qu'on peut aysement assommer à coups de bastons, comme auoient faict les matelots d’vn autre nauire, qui auant nous en auoient emply leur chalouppe, et plusieurs tonneaux des œufs qu’ils trouuèrentauxnids; mais ils y penserent tomber de foiblesse, pour la puanteur extrême des ordures desdicts oyseaux. Ces oyseaux pour la pluspart, ne viuent que de poisson, et bien qu’ils soient de diuerses especes, les vns plus gros, lesautres plus petits, ils ne font point pour l'ordinaire, plusieurs trouppes; ains comme vne nuée espaisse volent ensemblement au dessus de l’Isle, et aux enuirons, et ne s’escartent
que pour se’gayer, eslever et se plonger dans la mer :
il y auoit plaisir à les voir librement approcher et roder à l’entour de nostre vaisseau, et puis se plonger pour un long temps dans l’ear . cherchant leur proye. Leurs nids sont tellement arrangez dans l'Isle selon leurs especes, qu'il n’y a aucune confusion , mais un bel ordre. Les grands oyseaux sont arrangez plus proches de leurs semblables, et les moins gros ou d’autres especes, auec ceux qui leur conuiennent, et de tous en si grande quantité, qu’à peine le pourroit-on iamais persuader à qui ne l'auroit veu. l’en mangeay d'vn, que les Matelots appellent Guillaume, et ceux du pays Apponath, de plumage blanc et noir, et gros comme vne poule, auec vne || courte queuë et de petites aisles, qui ne cedoit en bonté à aucun gibier que nous ayons. Il y en a d'vne autre espèce, plus petits que les autres, et sont appellez Godets. I1 y en a aussi d’vne autre sorte, mais plus grands, et blancs, separez des autres en vn canton de l'Isle, et sont tres-diffi-
dm 90 0
ciles à prendre, pource qu’ils mordent comme chiens, et les appelloient Margaux.
Proche de la mesme Isle il y en a vne autre plus petite, et presque de la mesme forme, sur laquelle quelques-vns de nos Matelots estoient montezen vn autre voyage precedent, lesquels me dirent et asseurerent y auoir trouué sur le bord de la mer, des poissons gros comme vn bœuf et qu’ilsen tuerent vn, en luy donnant plusieurs coups de leurs armes par dessous le ventre, ayans auparauant frappé en vain vne infinité de coups, et endommagé leurs armes sur les autres parties de son corps, sans le pouuoir blesser, pour la grand? dureté de sa peau, bien que d’ailleurs il soit quasi sans deffence et fort massif. |
Ce poisson est appellé par les Espagnols Maniti, et par d’autres Hippotame, c'est à dire, cheual de riuiere, et pour moy ie le || prends pourl'Elephant de mer: car outre qu’il ressemble à vne grosse peau enflée, il a encore deux pieds qui sont ronds, avec quatre ongles faicts comme ceux d’vn Elephant, à ses pieds il a aussi desaillerons ou nageoires, auec lesquellesilnage, et les nageoires qu’il a sur les espaules s’estendent par le milieu iusques à la queué.
Il est de poil tel que le loup marin, sçauoir gris, brun, et vn peu rougeastres. Il a la teste petite comme celle d’vn bœuf, mais plus descharnée, et le poil plus gros et rude, ayant deux rangs de dents de chacun costé, entre lesquelles y en a deux en chacune part, perdant de la machoire superieure en bas, de la forme de ceux d’un jeune Elephant, desquelles cet animal s’ayde pour grimper sur les rochers (à cause de ces dents, nos Mariniers l'appellent la beste à la grand’-
chiens,
lus pele queln autre urerent ns gros 1y dondessous ne infiles aur, pour
s il soit
aniti, et riuiere, ner : car il a enongles ds il a ilnage, lent par
ir gris, comme oil plus chacun Le part, a forme animal de ces grand’-
RS re de CS SR EC PURE SEE PÉEA D x T ie ee it ES
dent). Il a les yeux petits, et les aureilles courtes, il est long de vingt pieds, et gros de dix, et est si lourd qu'il n’est possible de plus. La femelle rend ses petits comme la vache, sur la teïre, aussi a-elle deux mammelles pour les allaicter : en le mangeant il semble plustost chair que poisson, quand il est fraiz vous diriez || que ceseroit veau : et d'autant qu'il est des poissons cetases, et portans beaucoup de lard, nos Basques et autres Mariniers en tirent des huiles fort-bonnes, comme de la Baleine, et ne rancit point, ny ne sent iamais le vieil. Il a certaines pierres en la teste, desquelles on se sert contre les douleurs de la pierre, et contre le mal de costé. On le tuë quand il paist de Pherbe à la riue des riuieres ou de la mer, on le prend aussi auec les rets quand il est petit ; mais pour la difficulté qu'il y a à l’auoir, et lc peu de profit que cela apporte, outre les hazards et dangers où il se faut mettre, cela faict qu’on ne se met pas beaucoup en peine d’en chercher et chasser. Nostre Pere Ioseph me dit auoir veu les dents de celuy qui fut pris, et qu’elles estoient fort grosses, et longues à proportion.
Le lendemain nous eusmes la veuë de la montagne, que les Matelots ont surnommée Table de Roland, à cause de sa hauteur , et les diverses entre coupures qui sont au coupeau, puis peu à peu nous approchasmes des terres iusques à Gaspé, qui est estimé sous la hauteur de 40. degrés deux tiers de latitude, où nous posasmes l’anchre pour quelques iours. Cela nous [| fut vne grande consolation : car outre le desir et la necessité que nous auions de nous approcher du feu, à cause des humiditez de la mer, l’air de la terre nous sembloit grandement soûef : toute cette Baye es-
ut DD mme
toit tellement pleine de Baleines, qu’à la fin elles nous estoient fort importunes , et empeschoient nostre repos par leur continuel tracas, et le bruit de leurs esuents. Nos Matelots y pescherent grande quantité de Homars , Truites et autres diuerses especes de poissons , entre lesquels y en auoit de fort laids, et qui ressembloient aux crapeaux.
Toute cette contrée de terre est fort montagneuse et haute presque par tout, ingrateetsterile, n’yayant rien quedes Sapiniers, Bouleaux, et peu d’autres bois. Dcuant la rade, en vn lieu vn peuesleué, on a fait vn petit jardin , que les Matelots cultiuent quand ils sont arriuez là, ils y sèment de l’ozeille et autres petites herbes, lesquelles seruent à faire du potage : ce qu’ily a de plus commode et consolatif, apres la pesche et la chasse qui est mediocrement bonne, est un beau ruisseau d’eau douce tres-bonne à boire, qui descend au port dans la mer, de dessus les || hautes montagnes qui sont à l’opposite , sur le coupeau desquelles me promenant par-fois, pour contempler l’emboucheure du grand fleuue Sainct Laurent, par lequel nous devions passer pour aller à Tadoussac : apres auoir doublé cette langue de terre et Cap de Gaspé, i’y vis quelques leuraux et perdrix', comme celles que ï’ay veuës du depuis dans le pays de nos Hurons : et comme ie désirois m’employer tousiours à quelque chose de pieux, et qui me fournit d’vn renouuellement de ferueur à la poursuite de mon dessein, ie grauois auec la poincte d’vn cousteau dans l’escorce des plus grands arbres, des Croix et des noms de IEsvs, pour signifier à Satan et à ses supposts , que nous prenions possession de cette terre pour le Royaume de Iesus-Christ,
nous re rers esité de poist qui
use et 1t rien s. Dc- 1 petit nt ar- :s her- 'ilya le et la 1 ruisend au tagnes les me heure us der douquelveuës me ie ose de de feris duec grands gnifier DOSSEShrist,
‘par recreation : aussi ne veulent-ils point que l’on se
et que doresnauant il n’y auroit plus de pouuoir , et que le seul et vray Dieu y seroit recogneu et adoré. Ayant laissé notre grand vaisseau au port, et donné ordre pour la pesche de la Moluë, nous nous embarquasmesdans une pinace nommée la Magdeleine, pour aller à Tadoussac, la voile au vent , et le cap estant doublé seulement au troisiesme || iour, à cause des des vents et marées contraires, nous passasmes tousiours costoyans à main gauche, la terre qui est fort haute, et ensuite les Monts nostre T'ame, pour lors encore en partie couuerts de neige, bien qu'il r:’y en eust plus partout ailleurs. Or les matelots qui ordinairement ne demandent qu’à rire et se recrec::, pour adoucir et mettre dans l’oubli les maux passez, fon: icy des ceremonies ridicules à l’endroict des nouveaux venus, ( qui n'ont encore pû estre empeschérs par les Religieux ) vn d’entr'eux contrefait le Pre:tre, qui feint de les confesser, en marmottant quelques mots entre ses dents, puis auec vne gamelle ou grand plat de bois , luy verse quantité d’eau sur la teste, auec des ceremonies dignes des Matelots; mais pour en estrebien-tost quittes, et n’encourir une plus grande rigueur, il se faut racheter de quelque bouteille de vin, ou d’eau de vie, ou bien ilse faut attendre d’estre bien mouillé. Que si on pense faire le mauuais ou le retif, l'on a la teste plongée iusques pa: sous les espaules, dans vn grand bacquet d’eau qui est là disposé tout exprez, comme je vis faire à vn grand garçon qui pensoit resister en la || presence du Capitaine, et de tous ceux qui assistoient à cette ceremonie; mais comme le tout se faict selon leur coustume ancienne,
mac