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tousiours sur la terre nuë par les champs, marcher auec grand trauuail dans les eaux et lieux fangeux, et en quelques endroicts par des rochers et bois obscurs et touffus, souffrir les pluyes sur ie dos, toutes les iniures des saisons et du temps, et i: morsure d'vne infinie multitude de Mousquites et Cousins, auec la difficulté de la langue pour pouuoir s'expliquer suffisamment, et manifester ses necessitez, et n’auoir aucun Chrestien auec soy pour se communiquer et consoler au milieu de ses trauaux, bien que d’ailleurs les Sauuages soient toutesfois assez humains (au moins l’estoient les miens) voire plus que ne sont beaucoup de personnes plus polies et moins sauuages ; car me voyant passer plusieurs iours sans pouuoir presque manger de leur Sagamité, ainsi sallement et pauurement accommodée, ils auoient quelque compassion de moy, et m'encourageoient et assistoient au mieux qu’il leur estoit possible, et ce qu'ils 65 pouuoient estoit peu de chose : || cela alloit bien pour moy, qui m'estois resous de bonne heure à endurer de bon cœur tout ce qu'il plairoit à Dieu m’enuover ; ou la mort, ou la vie : c’est pourquoy ie me maintenois assez ioyeux, nonobstant ma grande debilité, et chantois souuent des Hymnes pour ma consolation spirituelle, et le contentement de mes Sauuages, qui m'en prioient par-fois, car ils n’ayment point à voÿr les personnes tristes et chagrines, ny impatientes,/pour estre eux-mesmes beaucoup plus patiens que ne sont communement nos François, ainsi l’ay-ie veu en vne infinité d'occasions : ce qui me faisoit grandement rentrer en moy mesme, et admirer leur constance, et ‘le pouuoir qu’ils ont sur leurs propres passions, et
comme ils sçauent bien se supporter les vns les autres, et s’entresecourir et assister au besoin ; et peux dire auec verité, que j’ay trouué plus de bien en eux, que ie ne m'’estois imaginé, et que l’exemple de leur patience estoit cause que ie m'esforçois dauantage à supporter ioyeusement et constamment tout ce qui m'arriuoit de fascheux, pour l’amour de mon Dieu, et l'édification de mon prochain.
[| Estans donc par leschamps, l’heure de se cabaner venue, ils cherchoient à se mettre en quelque endroict commode sur le bord de la riuiere, ou autre part, où se pust aysement trouuer du bois sec à faire du feu, puis vn auoit soin d’en chercher et amasser, vn autre de dresser la Cabane, et le bois à pendre la chaudiere au feu, vn autre de chercher deux pierres plates pour concasser le bled d'Inde sur vne peau estendue contre terre, et apres le verser et faire boüillir dans la chaudiere; estant cuit fort clair, on dressoit le tout dans les escuelles d’escorces, que pour cet effect nous portions quant-et-nous auec des grandes cueilliers, comme petits plats, desquelles on se sert à manger cette Menestre et Sagamité soir et matin, qui sont les deux fois seulement que l’on fait chaudiere par iour, sçauoir quand on est cabané au soir, et au matin auant que partir, etencore quelquesfois ne le faisions-nous point, de haste que nous auions de partir, et par-fois la faisions-nous auant iour : que si nous nous rencontrions deux mesnages en vne mesme Cabane, chacun faisoit sa chaudiere à part, puis tous ensemblement les mangions l'vne apres l’autre, sans au || cun debat ny contention, et chacun participoit et à l’vne et à l’autre : mais pour moy ie
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me contentois, pour l'ordinaire, de la Sagamité des deux qui m'agreoit dauantage, bien qu'à l’vne et à Pautre il y eust tousiours des salletez et ordures, à cause, en partie, qu’on se seruoittous les iours de nouuelles pierres, et assez mal-nettes, pour concasser le bled, ioint que les escuelles ne pouuoient sentir gueres bon : car ayans necessité de faire de l’eau en leur Canot, ils s’en seruoient ordinairement en cette action : mais sur terre ils s’accroupissoient en quelque lieu à l’escart auec de l’honnesteté et de la modestie qui n'auait rien de sauuage.
Ils faisoient par-fois chaudiere de bled d’Inde non concassé, et bien qu’il fust tousiours fort dur, pour la difficulté qu'il y a à le faire cuire, il m'agreoit dauantage au commencement, pour ce que ie le prenois grain à grain, et par ainsi ie le mangeois nettement et à loisir en marchant, et dans nostre Canot. Aux endroits de la riuiere et des lacs où ils pensoient auoir du poisson, ils y laissoient traisner apres eux vne ligne, à l’ain de laquelle ils auoient accom-
68 modé et lié de la peau || de quelque grenouille qu'ils
auoient escorchée, et par-fois ils y prenoient du poisson, qui seruoit à donner goust à la chaudiere : mais quand le temps ne les pressoit point, comme lors qu'ils descendoient pour la traicte, le soir ayans cabané, vne partie d’eux alloient tendre leurs rets dans la riuiere, en laquelle ils prenoient souuent de bons poissons, comme Brochets, Esturgeons et des Carpes, qui ne sont neantmoins telles, ny si bonnes, ny si grosses que les nostres, puis plusieurs autres especes de poissons que nous n'auons pas par deçà.
Le bled d'Inde que nous mangions en chemin, ils
Palloient chercher de deux en deux iours en de certains lieux escartez, où ils l’auoient caché en descendans, dans de petits sacs d’escorces de Bouleau : car autrement ce leur seroit trop de peine de porter tousiours quant-et-eux tout le bled qui leur est necessaire en leur voyage, et m'estonnois grandement comme ils pouuoient si bien remarquer tous les endroicts où ils l’'auoient caché, sans se mesprendre aucunement, bien qu’il fust par-fois fort esloigné du chemin, et bien auant dar: les bois, ou enterré dans le sable.
[| La maniere etl’inuention qu’ils auoient àtirer du feu, et laquelle est pratiquée par tous les peuples Sauuages, est telle. Ils prenoient deux bastons de bois de saulx, tillet, ou d’autre espece, secs et legers, puis en accommodoient vn d’enuiron la longueur d’vne coudée, ou peu moins, et espaiz d’vn doigt ou d’enuiron, et ayans sur le bord de sa largeur vn peu caué de la poincte d’vn cousteau, ou de la dent d’vn Castor, vne petite fossétte auec vn petit cran à costé, pour faire tomber à bas sur quelqu: bout de meiche, cu chose propre à prendre feu, la poudre reduite en feu, qui deuoit tomber du trou : ïis mettoient la poincte d'vn autre baston du mesrae bois, gros comme le petit doigt, ou peu moins, dans ce trou ainsi commencé, et estans contre terre le geroûil sur le bout du baston large, iis fournoient l’autre entre les mains si soudainement et si longtemps, que les deux bois estans bien eschauffez, la poudre qui en sortoit à cause de cette continuelle agitation, se conuertissoit en feu, duquel ils allumoient vr bout de leur corde seiche, qui conserue le feu comme meiche d’arquebuze : puis apres auec vn peu de menu bois
70 sec ils faisoient || du feu pour faire chaudiere. Mais
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il faut noter que tout bois n’est propre à en tirer du feu, ains de particulier que les Sauuages sçauent choisir. Or, quand ils auoïent de la difficulté d’en tirer, ils deminçoient dans ce trou vn peu de charbon, ou vn peu de bois sec en poudre qu'ils prenoient à quelque souche : s’ils n'auoient vn baston large, comme ji’ay dict, ils en prenoient deux ronds, et les lioient ensemble par les deux bouts, et estans couchez le genoüil dessus pour les tenir, mettoient en. tre-deux la poincte d'vn autre baston de ce bois, faict de la façon d’vne nauette de tissier, et le tournoient par l’autre bout entre les mains, comme ÿay dict.
Pour reuenir donc à nostre voyage, nous ne faisions chaudiere que deux fois le iour, et n’en pouuant gueres manger à la fois, pour n’y estre encore accoustumé, il ne faut pas demander si ie patissois grandement de necessité plus que mes Sauuages, qui estoient accoustumez à cette maniere de viure, ioint que petunant assez souuent durant le iour, cela leur amortissoit la faim.
L’humanité de mon hoste estoit remarquable, en ce que n'ayant pour toute cou- || uerturequ’vne peau d’Ours à se couurir, encore m’en faisoit-il part quand il p'euuoit la nuict, sans queie l’en priasse, et mesme me disposoit la place le soir, où ie deuois reposer la nuict, y accommodant quelques petits rameaux, et vne petite natte de jonc qu’ils ont accoustumé de porter quant-et-eux en de longs voyages, et compatissant à ma peine et foiblesse, il m'exemptoit de nager et de tenir l’auiron, qui n’estoit pas me deschar-
is ger d’vne petite peine, outre le seruice qu’il me fai- qu du soit de porter mes hardes et mon pacquetaux Saults, i ?] nt bien qu'il fust desia assez chargé de sa marchandise, Hal en et du Canot qu'il portoit sur son espaule parmy de 4] ni, si fascheux et penibles chemins. {4 | tà Vn iour ayant pris le deuant, comme ie faisois or- ‘LL ge. dinairement, pendant que mes Sauuages deschar- 1 | les geoient le Canot, pource qu’ils alloient (bien que HUE Ju- chargez) d’vn pas beaucoup plus viste que moy, et | 1] en - m'approchant d’vn lac, ie sentis la terre bransler | #1 | is, sous moy, comme vne Isle flottante sur les eauës ; et (EE ur- de faict, ie m'en retiray bien doucement, et allay 4 ’ay | attendre mes gens sur vn grand Rocher là auprés, 4 | de peur que quelque inconuenient ne m’arri- || uast : 72 (| 4 1 fai- il nous falloit aussi par-fois passer par de fascheux {fl ant bourbiers, desquels à toute peine pouuions-nous reti- | ac- ; rer, et particulierement en vn certain marais ioignant IE SOIS vn lac, où l'on pourroit facilement enfoncer iusques LU qui par-dessus la teste, comme il arriua à vn François D: int qui s’enfonça tellement, que s’il n’eust eu les jambes ‘41 eur | escarquillées au large, il eust esté en grand danger, 4 à encore enfoncça-il iusques aux reins. On a aussi quel- 4 en : ques-fois bien de la peine à se faire passage auec la | 14 eau teste et les mains parmy les bois touffus, où il s’y en 14 and rencontre aussi grand nombre de pourris et tombez sme les vns sur les autres, qu’il faut enjamber, puis des r la | rochers, pierres, et autres incommoditez qui aug- , et 4 mentent le trauail du chemin, outre le nombre infiny de | de Mousquites qui nous faisoient incessamment vne pa- tres-cruelle et fascheuse guerre, et n'eust esté le soin na- 1 que ie portois à me conseruer les yeux, par le moyen
ar- d'vne estamine que j’auois sur la face, ces mes-
chants animaux m’auroient rendu aueugle beaucoup de fois, comme on m'auoit aduerty, et ainsi en estoitil arriué à d’autres, qui en perdirent la veuë par plu-
73 siursiours, tant leur picqueure et morsure est || veni-
meuse à l’endroict de ceux qui n'ont encore pris l'air du pays. Neantmoins pour toute diligence que ie pus apporter à m'en deffendre, ie ne laissay pas d’en auoir, le visage, les mains et les iambes offencés. Aux Hurons, à cause que lé pays est descouuert et habité, 1l n’y en a pas si grand nombre, sinon aux forests et lieux où les vents ne donnent point pendant les grandes chaleurs de l’Esté.
Nous passasmes par plusieurs Nations Sauuages ; mais nous n’arrestions qu'vne nuict à chacune, pour tousiours aduancer chemin, excepté aux Epicerinys et Scrciers, où nous seiournasmes deux iours, tant pour nous reposer de la fatigue du chemin, que pour traicter quelque chose auec cette Nation. Ce fut là où ie trouuay le Pere Nicolas proche le lac, où il m’attendoit. Cette heureuse rencontre et entre-veuë nous resiouyt grandement, et nous nous consolasmes auec quelques François, pendant le peu de seiour que nos gens firent là. Nostre festin fut d’vn peu de poisson que nous auions, et des Citroüilles cuittes dans l'eau, que ie trouuay meilleures que viande que j’aye iamais mangée, tant j’estois abbatu et extenué de ne-
74 cessité,||et puis faliut partir chacun separement à
l’ordinaire aucc ses gens. Ce ;euple Epicerinyen est ainsi surnommé Sorcier, pour le grand nombre qu'il y en a entr’eux, et des Magiciens, qui font profession de parler au Diable en des petites tours rondes et separées à l’escart, qu'ils font à dessein, pour y receuoir
les Oracles, et predire ou apprendre quelque chose de leur Maistre. Ils sont aussi coustumiers à donner des sorts et de certaines ma..dies, qui ne se guerissent que par autre sort et remede extraordinaire, dont il y en a, du corps desque's sortent des serpents et des longs boyaux, et quelquefois seulement à demy, puis rentrent, qui sont toutes choses diaboliques, et inventées par ces malheureux Sorciers : et hors ces sorts magiques, et la communication qu'ils ont auec les Demons, ie les trouuois fort humains et courtois.
Ce fut en ce village, où par mesgard, ie perdis, à mon tres-grand regret, tous les memoires que ravois faits, des pays, chemins, rencontres et choses remarquables que nous auions veuës depuis Dieppe en Normandie, iusques-là, et ne m'en apperceuz qu’à la rencontre de deux Canots || de Sauuages, de la Nation du Bois : cette Nation est fort esloignée et dependante des Cheueux Releuez, qui ne couurent point du tout leur honte et nudité, sinon pour cause de grand froid et de longs voyages, qui les obligent à se seruir d’vne couuerture de peau. Ils auoient à leur col de petites fraiscs de plumes, et leurs cheueux accommodez de mesme parure. Leur visage estoit peint de diuerses couleurs en huile, fort ioliuement, les vnsestoient d'vn costé tout vert, et de l’autre rouge : autres sembloient auoir tout le visage couuert de passements naturels, et autres tout autrement. Ils ont aussi accoustumé de se peindre et matachier, particulierement quand ils doivent arriver, ou passer par quelqu'autre Nation, comme auoient faict mes Sauvages arriuans aux Squekaneronons : c’est pour ce suiect qu'ils portent de ces
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peintures et de l’huile auec eux en voyageans, et aussi à cause des festins, dances, ou autres assemblées, afin de sembler plus beaux, et attirer les yeux des regardans sur eux.
Vne iournée, apres auoir trouué ces Sauuages, nous nous arrestames quelque temps en vn village 76 d’Algoumequins, et || y entendant vn grand bruit, ie fus curieux de regarder par la fente d’vne Cabane, pour sçauoir que c’estoit, là où ie vis au dedans (ainsi que l'ay veu du depuis par plusieurs fois aux Hurons, pour semblables occasions) vne quantité d'hommes, my-partis en deux bandes, assis contre terre, et arrangez des deux costez de la Cabane, chaque bande auoit deuant soy vne longue perche plate, large de trois ou quatre doigts, et tous les hommes ayans chacun vn baston en main, en frappoient continuellement ces perches plates, à la cadence du son des Tortuëées, et de plusieurs chansons qu’ils chantaient de toute la force de leur voix. Le Loki ou Medecin, qui estoit au haut bout auec sa grande Tortuë en main, commençoit, et les autres à pleine teste poursuyuoient, et sembloit vn sabbat et vne vraye confusion et harmonie de Demons. Deux femmes cependant tenoient l'enfant tout nud, le ventre en haut proche d'eux, vis-à vis du Loki, à quelque temps de là le Loki à quatre pattes, s’approchoit de l'enfant, auec des cris et hurlemens comme d’vn furieux Taureau, puis le souffloit enuiron les parties naturelles, et apres recommençoient || leur tintamarre et leur ceremonie, qui finit par vn festin qui se disposait au bout de la Cabane : de sçauoir que deuint l'enfant, et s’il fu: guery ou non, ou si on y adiousta encore
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quelqu'autre ceremonie, ie n’en ay rien sceu depuis, pour ce qu’il nous fallut partir incontinent, apres auoir repeu, et vn peu reposé.
De cette Nation nous allasmes cabaner en vn village d’Andatahouats, que nous disons Cheueux ou Poil leué, qui s’estoient venus poser proche la mer douce, à dessein de traicter avec les Hurons et autres qui retournoient de la traicte de Kebec, et fusmes deux iours à traicter et negotier auec eux. Ces Sauuages, sont vne certaine Nation qui portent leurs cheueux releuez sur le front, plus droicts que les perruques des Dames, et les font tenir ainsi droicts par le moyen d'vn fer, ou d’vne hache chaude, ce qui n’est point autrement de mauuaise grace; ouy bien de ce que les hommes ne couurent point du tout leurs parties naturelles, qu'ils tiennent à descouuert, auec tout le reste du corps, sans honte ny vergongne; mais pour les femmes, elles ont vn petit cuir à peu près grand comme vne seruiette, ceint à l’entour || des reins, et descend iusques sur le milieu des cuisses, à la façon des Huronnes. Il y a vn grand peuple en cette Nation, et la pluspart des hommes sont grands guerriers, chasseurs et pescheurs. Je vis là beaucoup de femmes et filles qui faisoient des nattes de ioncs, grandement bien tissuës, et embellies de diuerses couleurs, qu’elles traictaient par apres pour d’autres marchandises, des Sauuages de diuerses contrées, qui abordoiïent en leur village. Ils sont errans, sinon que quelques villages d’entr'eux sement des bleds d’Inde, et font la guerre à vne autre Nation, nommée Assitagueronon, qui veut dire gens de feu : car en langue Huronne 4ssista, signifie du feu,
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