I. La Revue hebdomadaire, 14 novembre
dans la villa de Médan, de caractère aussi pompeux, aussi disparate que le logis de la rue de Boulogne et qui amusait Guy de Maupassant^
Il y avait une dizaine d'années que le traité de Francfort avait été signé ; des livres sur la guerre paraissaient de tous côtés ; Villemer et Delormel régnaient au café-concert ; il n'était pas une ropiance qui ne se terminât par un couplet sur la revanche : La Ferme aux fraises; C'est un oiseau qui vient de France ; Ils ont brisé mon Violon,,,, tout le répertoire d'Amiati triomphait aux carrefours. Nous ne pourrions aujourd'hui citer seulement les titres des romans ou nouvelles de la même inspiration ; mais, à cette époque, on ne les citait que trop, et les six amis ne manquaient pas de dauber sur cette littérature. De là, vint leur idée première de publier un livre nettement différent de ceux qui étaient alors en vogue. La réalisation de ce projet était d'autant plus facile que chacun des six écrivains avait dans ses cartons ce qu'il fallait.
I. « ...L'habitatiçn, une tour carrée au pied de laquelle se blottit une microscopique maisonnette, comme un nain qui voyagerait à côté d'un géant, est située le long de la ligne de rOuest. Zola travaille au milieu d'une pièce démesurément grande et haute qu'un vitrage donnant sur la plaine éclaire dans toute sa largeur. Et cet immense cabinet est aussi tendu d'immenses tapisseries, encombré de meubles de tous les temps et de tous les pays. Des armures du moyen âge, authentiques ou non, voisinent avec d'étonnants meubles japonais et de gracieux objets du xviiie siècle... r> (Emile Zola, par Guy de Maupassant, p. 28).
V Attaque du Moulin avait déjà paru dans Le Messager de V Europe; Sac-au-Dos^ de J.-K. Huysmans avait été publié à Bruxelles, dans V « Artiste » de Théodore Hannon ; Hennique tenait prête sa nouvelle : L'Attaque du grand Sept ; Alexis travaillait à la sienne : Après la Bataille; La Saignée avait été publiée dans le « Slovo » de Saint-Pétersbourg; seule Boule de Suif fut composée expressément pour l'édition Charpentier.
On écarta bien des titres avant d'en trouver un satisfeisant. L'Invasion Comique, proposée par Huysmans, fut rejetée pour des raisons patriotiques... Après beaucoup d'essais et de paroles, sentimentalement on choisit à l'unanimité cette appellation bourgeoise. Les Soirées de Médan, parce que, dit M. Céard, elle rendait hommage à la chère maison où M""^ Zola nous traitait maternellement et s'égayait à faire de nous de grands en&nts gâtés.
Un certain dîner chez le restaurateur Trapp n'était pas étranger non plus à la volonté du groupe de s'affirmer ainsi par une manifestation collective.
Chez Trapp, à l'angle du passage du Havre et de la rue Saint-Lazare, le lundi i6 avril 1877, sur l'initiative de Maupassant, les cinq auxquels s'était joint Mirbeau, avaient convié à dîner Gustave Flaubert, Edmond de Concourt et Emile Zola. Cette réunion avait été commentée avec aigreur par la presse. Des menus fantaisistes avaient été publiés, dans le goût de celui-ci, imaginé par la République des Lettres :
Potage a purée Bovary ».
Truite saumonée à la « fille Elisa ».
Poularde truffée à la « Saint- Antoine ».
Artichauts au « Cœur simple ». *
Parfait « naturaliste ».
Vin de « Coupeau ».
Liqueur de V « Assommoir ».
Les revues avec les journaux avaient raillé les cinq inconnus dont la prétention était de fonder une nouvelle école littéraire. Une école ? Soit : tout le bruit fait autour d'eux les amena à s'en proclamer agressivement les fidèles. Le combatif Zola ne demandait qu'à riposter, en son nom et au nom de ses amis^. Il le fit dans Le Voltaire et, jusqu'en 1879, ce journal, largement ouvert au groupe naturaliste, défendit la « doctrine », puisque « doctrine » il y avait... Enfin, le 17 avril 1880, pour le lancement des Soiràs, Maupassant «écrivit dans le Gaulois un article dont la fantaisie, quelque peu mystificatrice, ne fut pas comprise et aggrava le scandale ^.
1. Dès 1860 Zola avait eu Tidée de grouper autour de lui quelques amis, de former une société « artistique » (Voir Correspondance, livre I, p. 1 12. Lettre à Baille, juillet 1860). « Nous serons quatre fondateurs, dit-il, vous deux (Baille et Cézanne), moi, Pajot. Nous serons excessivement difficiles pour recevoir de nouveaux membres... Nos réunions hebdomadaires, par exemple, seraient employées à se communiquer les uns aux autres les pensées que Ton aurait eues. Le but surtout de cette association serait de former un puissant faisceau pour l'avenir, de nous soutenir mutuellement, quelle que soit la position qui nous attende. » — Ce qu'il n'avait pu réaliser avec ses camarades d'enfance devait se retrouver en partie dans le groupe de Médan.