I. Notes. Huysmans à Hambourg
accusa naguère les écrivains naturalistes d'avoir « méconnu la France ». — Jugement sommaire.
Pour ne parler que de J.-K. Huysmans, artiste nerveux et discord, on peut objecter qu'il ne se piquait pas, comme nos doctrinaires de la tradition, de Êiire des démonstrations psychologiques à l'appui de telle ou telle vérité ; les grands problèmes sociaux ne le préoccupaient guère, l'exposition des idées le rebutait ; il ne s'en cachait pas et se contentait de rapporter, de son mieux, ce qu'il avait vu, ce qu'il avait ressenti. C'était un homme sans théories ; son procédé était purement analytique.
Le peintre Cézanne, féru du procédé littéraire cher à Zola et à ses amis, ne manquait pas, lorsqu'on lui présentait un livre nouveau, de demander :
— « Y a-t-il de l'analyse, là-dedans ? » Et il se défendait d'accorder un seul instant d'attention à l'ouvrage qui n'offrait pas un caractère exclusif d'observation directe et nettement analytique de la première page à la dernière.
Huysmans avait, pour son travail personnel, adopté un parti pris semblable. — « Je ne fais que ce que je vois, ce que je sens, ce que j'ai vécu », inscrit-il en tète d'une réédition de Marthe en 1879. Jusqu'au bout, il demeura fidèle à cette esthétique ; et, môme lorsqu'il tenta d'expUquer, après Creuzer, la symboUque chrétienne, il ne fit que reproduire, par l'analyse persévérante, ce qu'il avait vu, lu ou senti, ce qui s'offrait à son observation extérieure avec un relief assez apparent.
C'est pourquoi, du Drageoir à épices aux Foules de Lourdes, ses livres sont autant de chapitres de l'examen de conscience scrupuleux d*un seul personnage qui, devant la vie, ne cesse de considérer lui-même et toutes choses du point de vue analytique. Il fut ainsi fidèle à la discipline que s'étaient imposés tacitement les naturalistes : être les transcripteurs rigoureux de la vie du moment. Il a, pour sa part, ' exprimé en émotif, en atiémo-nerveux, avoue-t-il luimême en 1884, dans les Hommes d* Aujourd'hui — (sous la tendre signature de A, Meunier ^^ — l'esprit de son époque et le sien propre.
D'où il résulte que» sous ses apparences de com-. plexe et paradoxal personnage, il n'est pas difficile à surprendre dans l'intimité de sa pensée. De plus, il est sympathique comme ces êtres qui, dès la première entrevue, se devinent tout d'une pièce. Le style de la plupart de ses livres le montre aussi naturaliste après qu'avant la conversion et, chez le naturaliste du début on peut aisément discerner les manifestations d'un mystique qui ne s'ignore pas complètement.
« Le ciel s'étendait comme un surplis immense. » Vous pensez que cette métaphore est extraite de La Cathédrale ou de YOblat. Point ; elle se trouve dans les Sœurs Vatard (édition de 1879, page m).
Un écrivain catholique, M. Raymond Vroncourt, a pu, judicieusement, constater que le peintre Cyprien Tibaille (ce personnage qui, dans les mêmes Sœurs Vatard et dans En Ménage, parle souvent au
I. Les Hommes d* aujourd'hui, Vanier éditeur, 110263 (Voir notes) a Huysmans a signé le texte du pseudonyme d*A. Meunier » écrit M. Descaves dans sa préface aux Pages clmsies.
nom de l'auteur) avait « une manière bien chrétienne d'envisager les sites » lorsque, dans la banlieue parisienne, « dans cette campagne dont l'épiderme meurtri se bosselé comme de hideuses croûtes, dans ces routes écorchées où des traînées de plâtre semblent la farine détachée d'une peau malade, il voyait une plaintive accordance avec la douleur du malheureux, rentrant de sa fabrique, éreinté, suant, moulu, trébuchant ».
Cette manière jugée bien chrétienne par un érudit critique, Huysmans la reconnut toujours pour sienne. Il ne consentit jamais à renier complètement son passé, non plus qu'à sacrifier ses premiers livres^.
« Comment apprécier, d'ailleurs, l'œuvre d'un écrivain, si on ne la prend pas dès ses débuts, si on ne la suit pas à pas », écrit-il dans la pré&ce d'Arebours ( édition illustrée 1903 ), « comment surtout se rendre compte de la marche de la grâce dans une âme si l'on supprime les traces de son passage, si l'on efface les premières empreintes qu'elle a laissées ! »
Suivant le conseil qu'il nous donne lui-même, prenons donc Huysmans à ses premières empreintes, en 1874, alors qu'il prélève sur ses économies de petit fonctionnaire les firais d'édition du Drageoir à épie es.
En une journée de flâne, le voici musardant dans les rues d'un village de Picardie, au bord de la mer. Il remarque avec émotion, sur la route « les lumières des petites chapelles élevées par les marins à la Vierge protectrice ».
C'est son premier salut littéraire à la Notre-Dame des Sept-Douleurs qui, par la suite, doit se rappeler