I. Plaidoirie de M« Chenu, juillet
HENRY CÈARD, PESSIMISTE RÉSIGNÉ ISJ
philosophe. Une de leurs récréations, avec Malbar, consistait à se provoquer mutuellement, l'un commençant une période que l'autre, sur le champ, finissait de mémoire, sans jamais se tromper. Tous deux communiaient en Flaubert avec uneferveurdont ils se raillaient quelquefois par habitude de narguer leurs sentiments intimes et de dissimuler, sous de l'ironie, leurs vénérations les plus profondes.
Le goût des réalités, le souci des petits faits significatifs, la préoccupation de ne pas se laisser leurrer par les apparences furent l'apanage des écrivains naturalistes. Ces qualités, on les trouve au même degré dans rÉducation sentimentah que dans Terrains à vendre. Au début, Edmond de Concourt et Zola influencèrent M. Henry Céard, le premier par le tarabiscotage de la phrase, le second par la rectitude du plan et la sécheresse de ses premières œuvres ; puis Gustave Flaubert, donc il s'assimila, non pas exactement la sonorité du gueuloir, mais la façon de représenter une idée par une image matérielle et de rendre les pensées objectives. Comme Custave Flaubert, qui peint ses personnages par petites touches, en choisissant les traits nécessaires, M, Céard possède ce rythme cadencé, ce balancement de la phrase, ces comparaisons qui entrent dans l'esprit, cette manière de rejeter l'adverbe en fin de phrase, tout ce qui donne à la prose française moderne sa force, son élégance et sa puissance d'évocation.
Et l'on pourrait recueillir, au courant de la plume, quelques analogies entre les deux écrivains. C'est ainsi que Flaubert dit :
Bourgeoise déclassée, elle mentait à son rôle,, car elle
124 HENRY CÈARD, PESSIMISTE RÈSlGNi
devenait sérieuse, et même, avant de se coucher, mon- ••"■" '""'ours un peu de mélancolie comme il y a des cyprh ■ des cabartts.
t chez M. Henry Céard :
;ndroits où l'on s'amuse gardent, des gaîtés qu'ils ., quelque chose de cet air de maussaderie et lue la continuité du rire donne aux visages des vieux
ême dans VÉduiation sentiineniale :
mées passaient et il supportait le désœuvrement itelligence et l'inertie de son cœur...
is Terrains à vendre :
Hestoudeau et M"' Vincent Trois supportaient latience la solitude de leur maison et te désœude leurs personnes...
des iî^«fMà(acte in, dernière répliquede la der-
ne) rappelle la dernière phrase de ï' Éducation :
à ce que nous avons eu de meilleur, dit Frédéric.
les Résignés, deux fiancés, longtemps séparés irconstances, se retrouvent sans joie et ne se
que pour obéir au souvenir de leur idylle s. La mère de la jeune fille est présente : elle e cette résignation :
, à table, mes enfants ! Et, tout à l'heure, je vous e du vin de ma noce. Cest encore ce qu'elle a eu
;nry Giard aime parfois, dans l'intimité, à ima-
gîner un chapitre de Madame Bovary ou de P Éducation que Flaubert aurait pu écrire. Et, souriant à demi, à demi ému, M. Céard pastiche, en se jouant, l'épisode qu'il invente. — « Tout cela est fecile, dit-il avec une modestie charmante, comme pour s'excuser, maintenant que Flaubert nous l'a montré... »
En 1878, M. Henfy Céard fît à Gustave Flaubert, rue du Faubourg-Saint-Honoré, une visite qu'il raconte ainsi :
J'entrai seul dans le salon plein de l'ombre des persiennes fermées. Profitant du tête-à-tête, je dis à Flaubert mon admiration profonde pour V Éducation Sentimentale, entre tous, à mon sens, son chef-d'œuvre le plus extraordinaire.
Alors Flaubert, haussant encore sa grande taille, me regardant de ses yeux bleus où luisait un reflet d'acier, me dit avec une tendresse presque brutale :
— Ainsi, vous aimez ça, vous ?
— Oui, répondis-je, avec une humble fierté.
— N'empêche, continua Flaubert, c'est un livre condamné, mon bon ami, parce qu'il ne fait pas ça.
Et, joignant ses mains longues et élégantes dans leur robustesse, il simula une construction en pyramide :
— Le public veut des œuvres qui exaltent ses illusions, tandis que V Éducation Sentimentale.,.
Il renversa ses grandes mains, fit le geste que tous les rêves renversés tombaient dans un trou sans espoir; je le soupçonnais très ému de mon mince éloge.
La critique que Gustave Flaubert faisait pour son œuvre, on pourrait la reprendre pour Terrains h
LÉON HENr OU LES divertissement:
tiyf''cv^, ■M<y^'u- it^cT&j- , -t^tL^y^ ^ uim^\
Les écoles n'ont jamais existé en tant que groupement esthétique... C'est tellement ainsi que les maîtres ont toujours été en discussion avec leurs soi-disants élèves... Seulement, autrefois, on prenait une étiquette pour être agréable i un maître.
(Déclaration de Léon Hennique à Amédée Boyer 1909)
Un communard rentre à Paris après l'amnistie. Sa femme, qui Ta cru mort, s'est remariée avec un boucher. Tout d'abord, le communard proteste et veut reprendre sa femme. Mais il se rend compte bien vite que les années vécues en Calédonie l'ont, par le fait, rayé du nombre des vivants. Usé, découragé, il comprend qu'il est de trop dans cette maison et il s'éloigne...
— Que cel^ ne nous empêche pas au moins d'aller « boire un verre », dit alors le nouveau mari à l'ancien, après lui avoir montré que, dans cette aventure, il n'y a de la faute de personne.
Sans rancune contre la fatalité, ils allèrent ensemble « boire un verre »...
Et leur sortie fut saluée par les acclamations de toute la salle que n'avaient pu émouvoir ni Made-
134 HENNiaUE ou LES DIVERTISSEMENTS NATURALISTES
tnoiselle Pomme de Paul Alexis et Duranty ; ni Le Préfet, d'Arthur Byl; ni La Cocarde de Jules Vidal...
C'est que, sur cette donnée si simple qu'il avait prise dans la nouvelle de Zola — Jacques Damour — M. Léon Hennique avait construit un acte singulièrement fort et dont le dénouement disait, en quelques répliques ramassées, toute la résignation des braves gens du peuple.
Au succès de cette pièce (3o mars 1877)^ André Antoine devait en partie de pouvoir poursuivre sts « représentations d'essais », passage de l'Elysée des Beaux- Arts, puis à Montparnasse et aux Menus-Plaisirs.
Le Théâtre-Libre était lancé.
M. Léon Hennique contribua encore à assurer la vogue de cette nouvelle formule d'art par des ouvrages comme Esther Brandis et surtout La mort du duc d'Enghieti, œuvre très difFérente de cette première tentative.
Jouée le 10 décembre 1888, La mort du duc d'Enghien ouvrait une voie nouvelle au drame historique et l'historien du Théâtre-Libre, M. Thalasso, put écrire avec raison que « par l'exactitude des Êiits, la vérité des caractères, la rapidité- de l'action, ces trois tableaux font tomber comme château de cartes le drame historique de Scribe et de Dumas père... »
Dès lors, avec plus ou moins de bonheur, M. Léon Hennique applique la même simplicité de procédés aux Deux Patries, — dont les Concourt estimaient l'original prologue — à Reine de Rois, à L'argent d'autrui, à La menteuse, à la Petite Paroisse (ces deux dernières
I . Cette date est celle du premier spectacle du Théâtre Libre ; le 62e et dernier spectacle eut lieu le 27 avril 1896 (voir notes).
œuvres écrites en collaboration avec Alphonse Daudet) ' et jusqu'il des pantomimes (La rédemption de Pierrot; Le songe d'une nuit d'hiver; Pierrot sceptique et Pierrot à Stamboul.)
Le théâtre de M. Hennique est d'une exécution sobre et pleine. L'auteur se montre aussi soucieux du développement de la pensée que de la beauté de la forme. Soa ambition est de faire pénétrer dans le drame les qualités de sérieux du travail historique ou psychologique. Somme toute, il ne croit pas à l'antagonisme du théâtre et de l'histoire, du théâtre et du roman. Il s'efforce d'apporter dans l'un comme dans l'autre les mêmes libertés de vision avec les mêmes qualités d'investigation.
Une conversation qu'il eut avec Amédée Boyer' nous renseigne sur les opinions de Léon Hennique concernant le théâtre qui suivît 4a grande tentative d'Antoine.
« Le théâtre, dit-il, se renouvelle plus difficilement que le roman. D'abord on est tenu par le métier. Puis, au théâtre, plus que partout ailleurs, l'amour, cette éternelle chanson, joue le principal rôle. Enfin, c'est au théâtre qu'on est le plus astreint à serrer de très près la vie... Pour ma part mes préférences vont aux pièces d'Emile Fabre^ d'Henry Bataille et de Bouhélier... »
Aînsi,eni909,lespréférencesdeM. Léon Hennique, écrivain naturaliste, mais dramaturge, de La mort du duc d'Enghien, s'arrêtaient sur le lyrisme tourmenté d'un Henry BataiUe, la rhétorique symbolisante d'un Bouhélier, k puissance d'un Emile Fabre!
1. Enifuitf sur la littirature et les arts contetnforains (^igog).
136 HENNiaUE OU LES DIVERTISSEMENTS NATURALISTES
Curieuse confidence d'un homme indépendant^, rebelle aux interviews et peu favorable aux enquêtes.
Qui sait si à côté du narrateur de V Accident de M. Hébert, du cruel reporter de Benjamin- Ro^es, de Tinquiet romancier de Minnie Brandon, de l'exotique mémorialiste de Poeuf, ne se cache pas un troisième personnage, le vrai, que le romanesque de La dévouée, d'Elisabeth Couronneau et le pathétique du duc dEnghien nous révéleraient encore ?
Grand, barbiche et moustache grises, M. Léon Hennique ressemble à un officier supérieur qui aurait pris sa retraite avant Tâge. La rosette de la Légion d'honneur ajoute à cette ^ ressemblance. Fils d'un général d'infanterie de marine ^, Léon Hennique n'a pas manqué de peindre des militaires — ainsi que la plupart des naturalistes. — Nous lui devons l'officier Ventujol et ses amis dans l'Accident de M. Hébert, le soldat que l'on conduit au poteau d'exécution dans Poeuf, l'échaufïburée du Grand Sept...
Mais cet écrivain chez qui un lorgnon professoral adoucit un peu cet air officier qu'il tient de famille, ne témoigne point d'une sympathie particulière à ses héros, pas plus à ceux qui portent le dolman qu'aux bourgeois en redingote et aux gens
1 . M. Léon Hennique fit peu de journalisme, mais il fut le premier à parler de V Enfant de Jules Vallès (Le Voltaire, i« juin 1879) et, peu après, il publia dans ce même journal une importante étude sur le Malheur d'Henriette Gérard que Durant}' venait de rééditer chez Charpentier avec une préface de Zola.