OBSERVATIONS CLINIQUES
En octobre 1952, se produisit au Centre de Formation de la Marine à Hourtin (Gironde), une épidémie caractérisée par l'apparition de syndromes méningés. Devant le fait qu'en février et avril de la même année, une épidémie de méningococcies graves avait sévi dans cette base, les malades furent immédiatement dirigés sur l'hôpital Robert-Picqué à Bordeaux. Grâce à l'obligeance de M. le Médecin Principal GEYER, du Médecin-
Commandant FARGEOT et du Médecin-Capitaine GRENIER DE CARDENAL, nous avons pu, à partir du 20 novembre, voir ces malades et nous charger des recherches virologiques.
En tout, 9 malades furent hospitalisés respectivement les 20 et 24 octobre, les 6, 12 (deux cas), 14, 17, 19 et 20 novembre. Le cas du 19 novembre s'avéra rapidement, après une ponction lombaire qui ramena un liquide purulent avec de nombreux polynucléaires et des diplocoques Gram négatifs, être une méningite cérébro-spinale à méningocoques. Ce sont les observations des huits patients pour lesquels aucun diagnostic n'avait
été porté, que nous nous proposons de résumer ici.
B.. François, 18 ans, matelot sans spécialité.
Ce malade est entré dans le service le 20-10-52 avec le diagnostic de « syndrome méningé ».
Ses antécédents personnels révèlent : Coqueluche, rougeole et oreillons. Ï a subi la vaccination T.A.B.D.T. au milieu et à la fin du mois de septembre.
Depuis le 15-10, il se sent fatigué et le met sur le compte de son incorporation récente (début septembre). Brusquement, le 18-10, après une compétition sportive, il ressent des douleurs considérables dans les membres inférieurs.
19-10: Des céphalées fronto-orbitaires et par moment occipitales, font leur apparition. En même temps, anorexie, état saburral des voies digestives, nausées. Dans la journée, de violentes rachialgies dans la nuque ct la région lombaire se déclarent.
20-10: Apparition d'un syndrome méningé type qui provoque son hospitalisation. À son entrée dans le service, le malade se présente comme un sujet fatigué, répondant difficilement aux questions, un peu obnubilé mais cependant présent. Il se plaint de céphalées, rachialgies et de constipation ; il na pas vomi.
À l'examen, on note: Raïdeur très marquée de la nuque. Signe de Kernig et de Brudzinski; les réflexes abdominaux semblent abolis, les autres réflexes sont normaux.
La température est de 37"8. L'examen des différents appareils ne révèle rien d'anormal.
RC Tie,
Le fond d'œil montre un œdème papillaire bilatéral, qui disparaît les jours suivants. Pas de tubercule choroïde. La ponction lombaire ramène un liquide clair, non hypertendu, où l'on trouve: Alb. 0,40; CI. 7,02; Sucres, 0,72, ainsi que 65,5 éléments par mm. * à la cellule de Nageotte dont 86 %, de lymphocytes. Pas de B.K. dans le culot de centrifugation. Une culture et une inoculation pour recherche de B.K. sont pratiquées (tous ces examens s'avèreront négatifs par la suite). L'intradermo-réaction à la Tuberculine est négative.
Craignant une méningite tuberculeuse, un traitement comprenant streptomycine-P.A.S, Isoniazide et streptomycine intra-rachidienne, est institué, qui durera jusqu'au 12 novembre. La température montera à 38° le 21 octobre, redescendra à 37° le 23, puis restera oscillante autour de ce chiffre avec quelques petits clochers de temps à autres, dont un à 38°2 coïncidant avc l'arrêt des antibiotiques.
Une ponction lombaire a été pratiquée tous les jours (avant l'injection de produits médicamenteux) jusqu'au 11 novembre, puis à nouveau les 16 ct 20 novembre. Au cours de ces 24 ponctions lombaires, dont il serait fastidieux de donner ici les résultats détaillés, le nombre d'éléments par mm après un clocher à 96 le 23-10 est redescendu à 35 le 27-10 en même temps que l'on trouvait 0,9 d'albumine et 5,4 de chlorures (seule fois ca Îles chlorures ont été trouvés au-dessous de la normale), puis après un nouveau clocher à 65 retombe à 10 le 30-10 en même temps que l'albumine est tombée à 0,40. Dès ce moment, la courbe du nombre des éléments devient anarchique, décrivant des hauts et des bas mais restant constamment au dessus de 15 éléments. L'albumine, après être montée jusqu'à 0,7 le 10-11 redescendra à 0,35 le 12-11.
De ces résultats, l'on constate que le liquide céphalo-rachidien est redevenu normal dès la cessation de la thérapeutique intra-rachidienne qu'impliquait la crainte d'une méningite tuberculeuse: en effet, le 12-11, l'on trouvait 14,5 éléments par mm* (75 % de lymphocytes) et 0,34 gr. d'albumine par litre.
D... Pierre, 18 ans, apprenti marin. Entre dans le service le 24-10-52 avec le diagnostic de « syndrome méningé ». Rien à signaler dans ses antécédents : a reçu 2 injections de T.A.B.D.T. en septembre et octobre. À l'incorporation, le 1°" septembre, sa cuti-réaction était positive, sa radiographie pulmonaire normale.
Le 23-10-52, le malade se sent fatigué et nauséeux ; puis surviennent des céphalées violentes avec rachialgies et vomissements. Sa température est de 38"4. Il est dirigé sur l'hôpital Robert-Picqué.
24-10-52: À l'entrée dans le service, le malade répond mal aux ques-
po
tions, mais n'est pas obnubilé. Il présente des signes méningés nets : Céphalées, raideur de la nuque, signe de Kernig et de Brudzinski. Pas de constipation, le poumon et le cœur sont normaux. La température de 38°1 va tomber les jours suivants et se maintenir aux environs de 37° à partir
du 27-10.
Tous les signes cliniques ont disparu le 2-10-52. Examens complémentaires :
25-10-52 : P.L. : 26,6 éléments par mm dont 75 % de lymphocytes. Alb.: 0,70. CI: 6,66. Sucres: 0,88. Pas de B.K. dans le culot de centrifugation.
27-10-52 : PL: 50,8 éléments par mm’, dont 79 % de lymphocytes. Fond d'œil: congestion de la papille. Pas de tubercule choroïde.
31-10-52 : P.L.: 19,2 éléments par mm“, dont 91 % de lymphocytes. Ab 4055 2Cl 6/80.
Deux autres ponctions lombaires pratiquées les 6 ct 12 octobre, révèlent un liquide absolument normal.
D... Serge, 17 ans, apprenti marin. Entré le 6-11-52 dans le service avec le diagnostic de « syndrome méningé ». Dans ses antécédents seuls sont à signaler la rougeole et les oreillons. Sa cuti-réaction négative en novembre 1951, s'est avérée positive le 15-9-52.
Le 1-10-52, à midi, le malade se sent fiévreux et se rend à l'infirmerie : température, 40°. Le lendemain, une angine se déclare. Le 4-11, la température qui était tombée, remonte à 38°, puis le lendemain le malade se plaint de céphalées fronto-orbitaires violentes, de courbatures et de rachialgies. Il ne vomit pas et ne présente pas de constipation; sa température monte à 40° et il est hospitalisé.
6-11-52: À l'entrée dans le service, le sujet paraît fatigué, mais non obnubilé et présente des rachialgies violentes, de la raideur de la nuque mais pas de signe de Kernig. Ses réflexes sont normaux, sa température est de 40°. Il présente une angine pultacée, ses amygdales sont grosses et congestives. Les autres appareils ne présentent rien à signaler. Le 10-11, le malade est apyrétique et tous les signes méningés ont disparu.
Examens complémentaires :
6-11: P.L. : Liquide clair, 85 éléments par mm“, dont 78 % de lymphocytes. Alb. 0,28. CI. 6,20. Sucres, 0,60. Fond d'œil: papillite discrète à gauche ; pas de tubercule choroïde.
12-11: P.L.: 15 éléments par mm* dont 69 % de lymphocytes. 14-11: PL: 0,4 éléments par mm.
À. Jean-Marie, 19 ans, app'enti marin. Entré le 12-11-52 dans le service, avec le diagnostic de « Syndrome méningé et angine pultacée Rien à signaler dans ses antécédents. Le 10-11, le sujet présente une amygdalite bilatérale, puis peu à peu apparaissent des signes méningés qui provoquent son envoi à l'hôpital.
À son entrée dans le service, le malade est assez fatigué, mais non obnubilé ; il n'a pas vomi. Il se plaint de céphalées et à l'examen, on constate de la raideur de la nuque et un signe de Kernig. Sa température qui était de 39°3 le matin atteindra 41° le soir pour redescendre à 38° le lendemain et redevenir normale le 15-11, en même temps que disparaîtront les signes cliniques.
C.. André, 18 ans, apprenti marin. Entré dans le service le 12 novembre 1952 pour « Syndrome méningé ». Dans ses antécédents, on révèle les oreillons il y a deux ans. Le 11 novembre dans la nuit, le malade est pris brusquement de céphalées fronto-occipitales violentes et de vomissements. Le lendemain, sa température est à 40° et il présente des céphalées, vomissements, en même temps qu'une rhinite et de la dysphagie. Il est hospitalisé.
À l'entrée dans le service, le malade est prostré, nébuleux mais non absent. Il présente une douleur occipitale violente, de la raideur de la nugue et un signe de Kernig. Par ailleurs, tout est normal; son pouls est à 100, sa température de 40°5 descendra le lendemain à 38°], puis restera aux environs de 37° à partir du 15-11, tandis que les signes cliniques disparaîtront.
H.. Roger, 18 ans, apprenti marin. Entré dans le service pour « Syndrome méningé avec angine pu:tacée et écoulement nasal purulent >». Rien à signaler dans ses antécédents. Le 3-11-52, le malade se plaint de douleurs à la déglutition, de malaise général et se sentant fiévreux, se rend à l'infirmerie où l'on constate une angine putacée et une température de 39°9. Cette angine persiste quelques jours malgré la thérapeutique. Le 8-11, le malade présente des céphalées persistantes ainsi qu'un écoulement nasal purulent; on pense à une sinusite, mais dans les jours qui suivent, les céphalées constantes et l'apparition de raideur de la nuque et de rachialgies, provoquent son hospitalisation.
À l'entrée dans le service, le malade se plaint de céphalées, d'asthénie,
d'inappétence et présente de la raideur de la nuque, des rachialgies et un léger signe de Kern:g. Sa température est de 37°9; tous les autres appareils
examinés sont normaux.
Les signes cliniques s'amenderont rapidement et la température rede-
viendra normale quatre jours après.
C.. Yves, 17 ans, apprenti marin. Hospitalisé le 17-11-52 pour « Syndrome méningé avec angine >». Ses antécédents révèlent la rougeole ainsi que des angines fréquentes. Le 16-11, apparaissent successivement, un violent mal de gorge empêchant la déglutition, des céphalées fronto-orbitaires, des douleurs du rachis surtout au niveau de la nuque et des lombes, et des vomissements. À linfirmerie, on constate une température à 40°4, et de la raideur de la nuque. Le malade est dirigé sur l'hôpital Robert-Picqué.
Le 17 et le 18, les mêmes signes persistent, les autres appareils demeurent normaux. La température, de 40° descend à 39°, puis 38°. Un hémogramme révèle une leucocytose de 19.500 avec polynucléose (89 %).
Le 19-11, les amygdales restent grosses, mais sans douleur à la déglutition. Le sujet est souple et ne ressent plus de douleurs à la flexion. Les céphalées ont disparu. La température est de 37"7.
N.. Guy, 19 ans, apprenti marin.
Le jeudi 20-11 au matin, ce malade se plaint de transpirations, céphalées, vertiges et lipothymies. Il va à l'infirmerie et se couche avec une température de 37°. Le lendemain, le sujet se plaint de maux de gorge et se sent fiévreux. Il présente une angine érythémateuse et a une température de 39°6. Dans la journée apparaissent des rachialgies avec raideur de la nugue et torticolis douloureux. Il présente en outre une douleur du psoas des deux côtés rendant la station debout impossible, des nausées, de l'inappétence et de la constipation.
Ce malade survenant après plusieurs cas de méningite lymphocytaire, est immédiatement hospitalisé.
Le 23-11 les mêmes signes persistent mais le lendemain tout semble rentré dans l'ordre. Seuls, le torticolis et la douleur du psoas persistent mais très atténués ; la gorge reste un peu douloureuse. La température est redevenue normale,
LT ie
Recherches virologiques
Le 21 novembre 1952, un premier échantillon de sang fut prélevé à tous les malades qui ont fait l'objet des observations précédentes ; un échantillon des selles des 4 cas les plus récents fut également prélevé. Un deuxième prélèvement de sang fut effectué le 16 décembre 1952.
Sur les 4 prélèvements de selles, 3 s'avérèrent contenir un virus, provoquant la paralysie et la mort des souriceaux inoculés et présentant, par le caractère des lésions anatomo-pathologi-
ques, les caractéristiques d'un virus du groupe Coxsackie.
Les huit échantillons doubles de sérum, furent testés sur les antigènes groupe À, types 1, 2 et 3, pour la recherche des
anticorps fixant le complément.
— 4 se sont avérés positifs avec l'antigène type 1, avec augmentation du taux des anticorps dans le deuxième prélèvement.
— 1 s'est avéré positif pour l'antigène type 1, avec diminution
du taux des anticorps dans le deuxième prélèvement. — 3 se sont avérés négatifs avec les trois antigènes.
De plus, une réaction de neutralisation a été pratiquée avec les sérums tardifs des observations n° 5 et n° 8, sur les souches isolées chez ces malades. Dans les deux cas, une neutralisation
du virus homologue a été mise en évidence.
Tous ces résultats sont groupés dans le tableau suivant :
Te
TaBLEaAU III
: ; Fixation Date d Virus : , Malades Meet. dans les du complément ns
| lisation selles ee B.. François 20-10-52 ? — — ?
Obs nl (D... Pierre 24-10-52 | ETS Sn ?
ORObS na2 | D... Serge 6-11-52 ? — — D ÉRODs In 23 | Le nan. Eee, CR PR) IS TEE Ven 0 Le | ‘A. Jean-Marie | 12-11-52 Da LE 0 EE Ne MRAOES En 4 | C.. André (2-11:=52 + 2) | | * Obs. n° 5 IH... Roger 14-11-52 ne AISNE ?
M rObsent6 | C.. Yves DIN A ERRNRe ?
ObS."n°7 | IN. Guy 2DP 11-52 le ER ET
Obs. n° 8
À Augmentation du taux des anticorps.
Ÿ Diminution du taux des anticorps.
? Examen non pratiqué.
Interprétation des résultats
Le fait que le malade de l'observation n° 8 ait été trouvé porteur d'un virus C, mais n'ait pas présenté dans son sérum d'anticorps déviant le complément pour les souches groupe À, types 1, 2 et 3, alors que ce même sérum neutralise la souche