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LE TÉMOIGNAGE DE GODEFROID KURTH

Il y a quelques années, à l'occasion du jubilé de Vhistorien belge Godefroid Kurth, nous présentions aux lecteurs de la Revue cette grande personnalité de savant et de lutteur (1). Kurth, dans toute son œuvre historique, unissait à des scrupules d'érudition minutieuse un don permanent d'éloquente synthèse; on trouvait en lui ces deux qualités qui sont rarement réunies chez un même homme : la perspicacité pointilleuse du chercheur, et le souffle du généralisateur. Son Clovis, sa Sainte Clotilde, son Histoire poétique des Mérovingiens, ses Origines de la civilisation moderne, son Eglise aux tournants de l'histoire, nous montrent en lui une méthode de « chartiste » mise au service d'une âme d'orateur, et comment de la dissection mJme des a documents » il fait jaillir la vie. Ce fondateur d'un laboratoire historique

(1) Voyez la Revue des Deuœ Mondes du 15 janvier 1907.

était, tout en même temps, un homme d'action : il se mêlait intimement, non point à la vie parlement taire du parti catholique belge, mais à cette vie plus profonde, plus remuante, qui fermentait quotidiennement dans les associations démocratiques, dans les groupements ouvriers, et qui préparait à longue échéance les futures campagnes politiques: cet intellectuel aimait le contact des masses, tantôt pour ausculter l'âme nationale et tantôt pour l'entraîner.

Et c'était avec tout lui-même, avec sa connaissance approfondie de toutes les initiatives sociales du moyen âge chrétien, avec sa compréhension, toujours éveillée, des besoins populaires actuels, que Godefroid Kurth, dressant parmi les catholiques belges sa haute stature de tribun, leur apparaissait comme un docteur de générosité sociale,

La Grande Guerre surprit Godefroid Kurth en Belgique : il arrivait de Rome, où il était directeur de l'Institut historique belge; sous ses regards étonnés, accablés, la ruée allemande déferla. Ayant^ toujours voulu, d'une volonté très stricte, une Belgique impartiale entre la France et l'Allemagne, il avait toujours compté que cette Belgique serait respectée. Le crime germanique fut pour lui la plus affreuse déception. On ne pouvait l'accuser, certes, de malveillance préconçue pour ses mauvais voisins de VEst, Il avait toujours revendiqué l'autonomie linguistique pour les divers groupes

de populations qui formaient l'unité belge, et non point seulement pour les Flainands, mais aussi pour certains Belges de langue allemande, voisins des provinces rhénanes. Ses relations scientifiques avec un certain nombre de professeurs des universités allemandes lui étaient très chères; et l'un de ses meilleurs disciples, M. Kai^l Hanquet, saluait en Godefroid Kurth, au moment de son jubilé, le maître qui, en « gardant avec une fidélité jalouse la méthode française d'exposition », avait « introduit dans les universités belges la méthode d'investigation allemande ».

Tel était l'ouvrier d'histoire dont nous allons publier les ultima verba. Avec le peu de documents dont il disposait, mais avec toute l'acuité de sa vision et avec toute Vacuité de sa conscience, il fit pour une dernière fois œuvre d'historien, en racontant le guet-apens dont sa patrie était victime. Sous le joug allemand, son éloquence était devenue muette; mais dans le secret de son cabinet de savant, sa plume restait libre, et les pages qui suivent nous montrent l'usage qu'il fit de cette dernière liberté, jusqu'à son dernier souffle. Il commença ce travail « au fond d'un village brabançon, sans chemin de fer, sans poste, sans journaux, loin de toute bibliothèque, et ne pouvant communiquer avec Bruxelles qu'au prix de démarches et de passeports; » il n'eut d'abord à sa disposition, pour cette besogne, que « les journaux

allemands abandonnés par les troupes de passage». C'était dur, sous ce régime allemand, de rassembler des documents : lire des journaux, les colporter, les garder, pouvait entraîner la mort. Godefroid Kurth, quand même, ne voulait pas attendre pour écrire; il tenait à « parler tôt pour empêcher les légendes de la calomnie de prendre racine dans les esprits », et puis, peut-être pressentait-il qu'il fallait parler tôt parce que la mort allait venir tôt... Et dans les chapitres successifs qu'il jeta sur le papier, on le vit appliquer aux perfides arguments de V Allemagne ses méthodes sévères de critique historique, et poursuivre la thèse du Hohenzollern, et celle de Bethmann, et celle de Jagow, avec le même souci d'examen scientifique que s'il se fût agi de quelque fraude commise dans un lointain passé. C'est au nom même de ses procédés d'historien qu'il demandait des comptes aux bourreaux. Et cédant à sa naturelle éloquence, il montrait ensuite, en un grand tableau d'histoire, ce qu'avait été l'âme belge vis-à-vis du guet-apens.

Une fois achevé ce manuscrit, Godefroid Kurth ne le conserva pas : son ami M. Bâcha l'emporta, pieusement, à la bibliothèque royale de Bruxelles, et l'y mit à l'abri des regards ennemis, La veuve de Godefroid Kurth a bien voulu nous en donner communication. Le ministre Beernaert déclarait naguère que le Manuel d'histoire de Belgique de Kurth était un « merveilleux abrégé » d'histoire

nationale : l'héroïsme belge, tel que l'a décrit et commenté Kurth, ajoute à ce a merveilleux abrégé » une page plus merveilleuse encore.

Georges Goyau. (1).

(1) Revue des Deuœ Mondes, l®"" mai 1919.

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