INTRODUCTION
La Belgique était jusqu'au 3 août 1914 le jardin de la civilisation européenne : elle n'en est plus aujourd'hui que le cimetière.
Ses villes sont détruites, ses villages brûlés, ses plus beaux monuments réduits en cendres, ses bibliothèques anéanties, ses habitants massacrés ou déportés en Allemagne ou réduits à la misère.
Pourquoi ?
Parce qu'elle a été fidèle au devoir.
Elle avait assumé devant l'Europe l'obligation de garder sa neutralité. Un jour, un des cinq protecteurs de cette neutralité lui a proposé un marché déshonorant : trahir la foi jurée en lui ouvrant une porte qu'elle s'était engagée à tenir fermée.
Elle a refusé : il l'en a châtiée.
Que tous les amis de l'humanité viennent voir
dans ce livre comment cela s'est fait.
S'il s'était borné au massacre, à la destruction
et à l'incendie, cela ne serait rien.
Nous y sommes habitués.
Pendant quatre siècles, nous avons été les souffre-douleur de l'Europe. Les champs des batailles internationales sont chez nous : les nations ont vidé leurs querelles sur notre sol; nous avons été foulés par les armées de tous les peuples, et les quatre-vingt-trois années de paix que nous avons goûtées de 1831 à 1914 n'ont été qu'un intermède heureux dans une longue chaîne d'infortunes imméritées.
Mais il n'a pas suffi à l'ennemi de nous accabler au point de ne nous laisser, selon la formule prussienne, que les yeux pour pleurer.
Nous avions tout sacrifié pour sauver notre honneur: c'est notre honneur qu'il a entendu nous enlever, semblable au bourreau antique qui violait sa victime avant de l'égorger.
Pendant qu'il nous bâillonnait pour empêcher le cri de notre douleur de retentir, il racontait à l'Europe nos prétendus crimes et s'employait à lui
démontrer que nous ne méritions pas le nom de nation civilisée, mais qu'on devait nous abattre conmie des bêtes fauves. Le gaz empoisonné qu'il a appelé à son secours sur les bords de l'Yser n'est rien auprès du gaz fétide de la calomnie dont il a accumulé les nuages sur notre malheureuse patrie.
Il n'a rien épargné: ni notre gouvernement, ni notre clergé, ni notre paisible population civile; il n'a pas même su s'arrêter devant la douleur de nos femmes; il a poussé l'atrocité jusqu'à présenter comme des monstres de cruauté nos jeunes filles, des enfants de quatorze et de dix ans.
Si le monde devait ajouter foi à leurs accusations, le peuple belge serait l'opprobre de l'humanité.
C'en est trop, et, pour le coup, l'univers entenidra la voix de la victime jusqu'aujourd'hui muette. Je l'élève, cette voix, au nom de ma patrie mutilée et sanglante.
Je cite l'Allemagne devant le tribunal de la conscience humaine: qu'elle essaie de répondre à mon acte d'accusation! Elle ne trouvera ici que des faits qu'elle avoue; je parle d'après ses journaux et ses revues; lorsque je cite des témoignages
belges, ils ont été soigneusement contrôlés par mon enquête personnelle. J'ai enseigné et pratiqué pendant quarante ans la critique historique et j'en ai appliqué la méthode ici, avec d'autant plus de rigueur que je sens toute la responsabilité que j'assume.
Est-il nécessaire de dire que ceci n'est pas une œuvre de haine, ni de vengeance. Ceux qui chercheront dans ces pages des hymnes à la civilisation latine ou des imprécations contre la barbarie tudesque feront bien de ne pas les parcourir : elles ne les satisferont pas. Etranger aux misérables querelles de races qui sont l'opprobre de la civilisation contemporaine, je n'avais pas de rêve plus ancien que celui de réconcilier, sur le sol de la libre Belgique, le génie des deux grands peuples faits pour se comprendre et pour s'aimer. J'avais consacré ma vie à cette tâche. Je dirai plus : l'Allemagne n'avait pas en Belgique de meilleur ami que moi. Il me plaît de le déclarer hautement, à l'heure où un pareil aveu peut constituer, en Belgique et ailleurs, un titre à l'impopularité (1) :
(1) Certains Belges en profitent pour me présenter en France comme un pangermaniste et un gallopliobe; je ne
il sera, en attendant, le gage de toute l'impartialité que le lecteur a le droit de demander à un Belge racontant les douleurs de sa patrie. On verra que je me suis efforcé d'arriver à la plus stricte objectivité possible. J'ai dit à mon cœur de ne pas battre et à ma plume de ne pas trembler pendant que je traçais ces tristes pages. Si, à mon insu, j'avais été désobéi çà et là, le lecteur ne s'en étonnerait pas, et j'espère qu'il me pardonnerait. Qui pourrait exiger une impassibilité absolue du fils qui voit frapper sa mère et qui ne peut venir à son secours?
Ce livre n'aurait jamais vu le jour si la main qui l'a écrit était encore capable de tenir un fusil, et la carrière de l'auteur se serait achevée dans les tranchées de l'Yser. Mais puisque la mort, comme la fortune, méprise les vieillards, on ne s'étonnera pas que, n'ayant pu faire à la patrie l'offrande de mon sang, je lui apporte l'humble tribut de mon témoignage.
lour fais l'iionneur. ni de leur répondre, ni de prononcer leurs noms.
La neutralité belge depuis i83i {^).
La Belgique a donné au monde, pendant les quatre-vingt-quatre dernières années, un spectacle qui a été bien des fois contemplé avec étonnement et avec envie. Petite par l'étendue, mais dépassant tous les pays de l'Europe par la densité de sa population, elle était le centre d'une activité industrielle et intellectuelle sans pareille. Elle était devenue, avec ses sept millions d'habitants, la cinquième puissance économique du monde, dépassant de grandes nations comme la Russie, l'Autriche et l'Italie. Son entente de la vie publique était merveilleuse, et nulle part, pas même en Angleterre , on n'avait mieux concilié les exigences d'une liberté presque illimitée avec le respect dû aux pouvoirs établis. Les artistes, les
(1) Voir Ch.Woeste, La Neutralité belge. La Belgique et la France, Bruxelles 1891. C'est une étude magistrale de la question; j'en ai fait largement usage.
poètes, les savants de la Belgique avaient conquis dans l'univers entier un renom qui rehaussait réclat de la patrie; l'univers civilisé regardait avec sympathie du côté de la Belgique, et lorsqu'elle célébra en 1903 le 75^ anniversaire de son indépendance, la presse française trouva pour l'apprécier ce mot charmant: une grande nation sur un petit territoire.
Cette grande petite nation était une nation pacifique. Non point, certes, qu'elle fût inapte aux jeux de la guerre ou qu'elle tremblât devant l'effusion de son sang. Il eût fallu, pour cela, qu'elle reniât tout son passé, qu'elle oubliât son histoire et qu'elle cessât de faire répéter, aux enfants de ses écoles, le mot fameux de César proclamant que les Belges sont les plus braves des Gaulois, Mais la Belgique était, de par la volonté de l'Europe, un Etat neutre. Les grandes puissances qui avaient reconnu son droit à la vie et qui lui avaient garanti la jouissance de son indépendance nationale lui avaient fait de la neutralité une condition d'existence sine qua non. Et c'était, si les historiens allemands disent vrai, le représentant de la Prusse, Biilow, qui avait eu le premier l'idée de proposer que la Belgique serait neutre et que sa neutralité serait placée sous la garantie des puissances (1). Quoi qu'il en soit,
(1) l^iums\\km),Geschichte Frankreichs von der Thron-
voici comment, le 26 juin 1831, les XVI articles annexés en protocole de la Conférence de Londres arrêtaient la situation internationale de la Belgique. Ils disaient :
« Art. 9. — La Belgique, dans ses limites telles qu'elles seront tracées conformément aux prin-
hesteigung Ludwig Philipps his zum Faite Napoléons III. Erste Abteilung. Geschichte des Juli-Konigthums, t. I, p. 178; A. Stern, Geschichte Europas seit den Vertràgen von 1815, t. IV, p. 235; von Treitschke, Geschichte Deutschlands im 19. Jahrhundert, 2. Auflage, t. IV, p. 53. Cela est loin d'être établi. On voit au contraire, par une lettre que le représentant de la Russie à la Conférence de Londres, Matucziewicz, adressait à son gouvernement sous la date du 15 novembre 1830, que la chose, sans le nom, est mise en avant dès lors par ce diplomate, et le 17 janvier suivant, ïalleyrand proposait la chose avec le nom dans un projet d'ailleurs trop manifestement inspiré des intérêts français pour être accepté. Comme on pouvait s'y attendre, une fois l'idée réalisée, Talleyrand se vante d'en avoir eu la paternité {Mémoires, t. IV, pp. 16 et suivantes). Quoi qu'il en soit, le rôle du représentant de la Prusse n'aura eu, dans aucun cas, l'ampleur que lui attribuent les historiens allemands; il se sera borné à donner une forme concrète à une idée qui était dans l'air. Cf. sur la question. De Lannoy, Les Origines diplomatiques de Vi/ndépendance helge. La Conférence de Londres (1830-1831),pp. 122 et 128-131, et les récentes considérations d'A. SciiULTE, Von der Nentralitàt Belgiens, pp. 36-50, qui ne modifient pas les résultats de l'historien belge.
cipes posés dans les présents préliminaires, formera un Etat perpétuellement neutre. Les cinq Puissances: la France, T Angleterre, la Prusse, l'Autriche et la Russie, sans vouloir s'immiscer dans le régime intérieur de la Belgique, lui garantissent cette neutralité perpétuelle, ainsi que l'intégrité et l'inviolabilité de son territoire dans les limites mentionnées au présent article.
« Art. 10. — Par une juste réciprocité, la Belgique sera tenue d'observer cette même neutralité envers tous les autres Etats et de ne porter aucune atteinte à leur tranquillité intérieure ni extérieure, en conservant toujours le droit de se défendre contre toute agression étrangère. »
Cette disposition fut reprise et résumée dans le traité des XX articles du 15 novembre 1831, dont elle forme l'article 7 ainsi conçu:
(( La Belgique, dans les limites indiquées aux articles 1, 2 et 4, formera un Etat indépendant et perpétuellement neutre.
« Elle sera tenue d'observer cette même neutralité envers tous les autres Etats. »
Ce même article a passé littéralement dans le traité du 19 avril 1839 entre la Belgique et la Hollande. Et le jour même où ce traité mettait fin au différend des deux nations, un autre traité conclu entre la Belgique d'une part, et l'Autriche,
la France, la Grande-Bretagne, la Prusse et la Russie d'autre part, stipulait dans son article premier que les dispositions du traité belgo-hollandais se trouvaient placées « sous la garantie de leurs dites Majestés ».
Tels sont les instruments de droit public qui, depuis bientôt un siècle, ont réglé la situation internationale de la Belgique et les conditions de son entrée dans la famille des peuples européens.
La Belgique n'a cessé de respecter les engagements qu'elle avait pris vis-à-vis des cinq puissances garantes de sa neutralité. Elle a toujours considéré le traité de 1831 comme la charte constitutive de son indépendance. Heureuse des droits qu'il lui reconnaissait et de la protection qu'il lui promettait, elle acceptait sans répugnance les obligations qu'il lui imposait. Elle n'ignorait pas que la protection des puissances garantes ne la dispensait pas du devoir de veiller la première à la défense de sa neutralité dans la mesure de ses forces. Tous les gouvernements qui se sont succédé en Belgique ont compris ce devoir et l'ont rempli malgré les répugnances de la population, qui n'aimait pas les dépenses militaires et qui avait foi dans les traités internationaux. Sous l'influence de ses rois, qui ont toujours vu dans les dépenses militaires la plus impérieuse nécessité, elle a successivement majoré le chiffre de contin-
gent, créé le réduit national d'Anvers (1859), construit les fortifications de la Meuse (1868), complété celles d'Anvers (1905-1906), décrété le service personnel (1909), puis le service général (1912). Toutes ces mesures disaient assez que la Belgique n'entendait pas s'en remettre à l'Europe seule du soin de protéger ses frontières; elle voulait y contribuer aussi. Aucun de ses deux puissants voisins n'aurait pu l'accuser d'opposer une barrière trop faible à l'invasion de l'autre, si celui-ci était tenté de voir dans notre pays le chemin le plus facile pour pénétrer chez l'ennemi. C'est ce que le roi Léopold II rappelait en 1870 avec une autorité sans pareille:
« La Belgique, disait-il dans son discours, dans la position que le droit international lui fait, ne méconnaîtra ni ce qu'elle doit aux autres Etats, ni ce qu'elle se doit à elle-même.
« Elle saura, pendant la guerre, conserver à sa consciencieuse neutralité le caractère loyal et sincère qu'elle s'est toujours efforcée de donner à ses relations pendant la paix. Conformément aux vœux des belligérants eux-mêmes, elle se tiendra prête à la défendre avec toute l'ardeur de son patriotisme et toutes les ressources qu'une nation puise dans l'énergie de sa volonté.
« Le peuple belge a la profonde conscience de son droit. Il connaît le prix des biens que depuis
quarante ans il a si heureusement acquis, si honorablement possédés. Il n'est pas près d'oublier que ce qu'il a à "conserver, c'est le bien-être, la liberté, l'honneur, l'existence même de sa patrie. (1) »
Cette stricte et rigoureuse observation de notre devoir international n'allait pas sans difficultés. Quand l'un ou l'autre de nos deux voisins était en délicatesse avec l'autre, alors tout, de notre part, devenait matière à suspicion et, tantôt à Berlin, tantôt à Paris, on criait que nous faisions cause commune avec la France ou avec l'Allemagne. Il serait long et oiseux de reproduire ici toutes les récriminations allemandes contre les prédilections françaises de la Belgique, contre la prépondérance de la culture française dans ce pays. Il sera plus instructif pour le lecteur d'apprendre que des observations en sens opposé ne nous ont pas été , épargnées en France, et qu'à diverses reprises on y a dénoncé je ne sais quelle mystérieuse entente de la Belgique avec l'Allemagne. Ces récriminations ont pris une particulière acrimonie lors de la construction des forts de la Meuse, en 1888, et pendant les années suivantes. Tandis que le comte de Moltke disait au colonel belge Lahure: « Une partie au moins de vos fortifications de la Meuse semble
(1) Cité par Decamps, La Neutralité de la Belgique, p. 624> - ' ,
tournée contre nous, » on se persuadait sans doute à Paris que l'autre partie était tournée contre la France, et on ne s'apercevait pas que ces soupçons en sens opposé se détruisaient mutuellement. Il y eut à Paris une véritable levée de boucliers; la Nouvelle Revue, dans une interminable série d'articles s'échelonnant de 4888 à 1891, dénonça un traité secret entre la Belgique et l'Allemagne. Un aventurier qui signait tour à tour Foucault de Mondion, Charles de Maurel et comte Paul Vasili, synthétisa les révélations de la Nouvelle Revue dans un volume qui portait ce titre sensationnel: La Belgique livrée à V Allemagne (1), il fut entendu par quantité de Français qu'un traité secret avait été conclu par Léopold II à l'insu de son gouvernement avec celui de Berlin pour l'invasion de la France. Notre ministre des affaires étrangères, prince de Chimay, avait beau déclarer que c'était (( inventer une fable ridicule que de soutenir que la Belgique aurait violé son devoir de neutralité par des traités (2) », rien n'y faisait; la Nouvelle Revue écrivait gravement: a Tous les
(1) Foucault de Mondion, La Belgique livrée à V Allemagne (1886-1891). Paris 1891.
(2) Le Figaro imprimait: « Aujourd'hui, je viens vous dire simplement qu'il faut considérer désormais la Belgique non plus comnue un pays neutre, mais bien comme une province de l'empire germanique ». 8 août 1890.
démentis du monde ne changeront pas la situation que j'ai annoncée », et elle ajoutait: « Nos amis de Russie possèdent le texte de la convention léopoldallemande (1). » Et, encore en 1893, comme pour confirmer ce propos, un complice de Foucault, qui signait Nicolas Notoyich, avait l'impudence de « rétablir » le texte de notre prétendue convention militaire avec l'Allemagne (2).
(1) X. NoTOViCH, L'Empereur Alexandre III et son entourage. Paris, 1893. La Belgique donne libre passage sur son territoire aux armées allemandes et leur permet d'y établir à leur convenance des magasins de vivres et de fourrages. Les chemins de fer, avec tout le matériel roulant, sont mis à leur entière disposition. Enfin, l'armée belge elle-même passe sous la dépenda,nce de l'étatmajor allemand et ses chefs supérieurs sont désignés par le généralissime des coalisés. La seule restriction apportée à cet acte de vassalité, c'est que les troupes belges ne dépasseront pas la Flandre conquise et annexée. c( Tous les frais résultant du passage des armées allemandes en Belgique, indemnités aux propriétaires et aux industriels, dommages-intérêts quelconques, restent bien entendu k la charge du gouvernement de Berlin.
ce En cas de guerre heureuse, l'Allemagne garantit à la Belgique l'annexion des départements du Nord de la France. Une carte annexée à la convention délimite exactement la part de conquête qui doit être attribuée au successeur de Charles le Téméraire. »
(2) Voir un historique de cette méprisable campagne dans Ch. V^oeste, La Neutralité helge.
Que reste-t-il aujourd'hui de toute cette littérature de faussaires et d'espions? Des écrivains qii, sur la foi des Foucault et des Notovich, se sont échauffés au sujet de notre complicité avec l' Allemagne, y en a-t-il un seul qui ne rougirait si on lui remettait sous les yeux ses folles dénonciations? Ce qui est vrai, et nous pouvons le proclamer hautement, c'est que notre vieille amitié pour la France n'a jamais été un obstacle à la sincère sympathie que nous portions à l'Allemagne.
Dans ces conditions, la Belgique avait le droit de croire que les puissances garantes de sa neutralité seraient satisfaites de ses efforts, qu'elle ne serait pas attaquée par ceux qui avaient assumé le devoir de la défendre, et que les signataires du traité de Londres, en particulier le roi de Prusse, resDecteraient des engagements solennels. Nous avions d'autant plus le droit de compter sur cette protection que nous croyions l'avoir mieux méritée. L'Allemagne n'avait reçu de la Belgique que des témoignages de confiance et d'amitié. Confiance un peu naïve, il est vrai, et que la création du camp d'Elsenborn à deux pas de notre frontière orientale, aurait bien dû ébranler. Mais non: nous ouvrions toutes larges les portes de notre pays à la pénétration germanique, et on en profitait outre- Rhin.
Il y avait des Allemands partout; notre industrie,
notre commerce faisaient dans mie large mesure appel au concours allemand; une partie de notre matériel de guerre, de tous nos canons nous était fournie par la maison Krupp.
L'optimisme qui, depuis 1870, est la note dominante de l'opinion belge sur les relations extérieures, ne se laissait pas déconcerter par les avertissements discrets que lui donnaient des patriotes clairvoyants. « On s'est trop habitué en Belgique, écrivait en 1886 Emile Banning, à ne voir de péril pour notre nationalité que du côté du midi, » Et, envisageant l'éventualité d'un conflit entre l'Allemagne et la France, il ajoutait ces paroles prophétiques: (( // est aisé de le deviner, U Allemagne, au moment de l'ouverture des hostilités, aura l'avance de la concentration de ses forces; elle a un puissant intérêt à passer par la vallée de la Meuse, Si les Français lui fournissent un motif, elle entrera surle-champ en Belgique comme garante de notre neutralité; si tout prétexte lui fait défaut, elle invoquera d'impérieuses nécessités militaires, »
Anvers, notre métropole commerciale, était comme au temps des Fugger, quasi une ville allemande; le haut commerce y était dans des mains tudesques, et, par une faute que l'esprit de parti explique sans l'excuser, il s'était trouvé un gouvernement qui, pour renforcer le chiffre de ses électeurs, avait ac-
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cordé en bloc la naturalisation belge à toute cette légion étrangère. Nos plages étaient visitées tous les ans par plus de 20,000 Allemands, qui s'y considéraient comme chez eux. Placés au confluent de deux civilisations et partagés par moitiés à peu près égales entre deux races, nous faisions au génie germanique une large place dans notre vie intellectuelle. Nous appelions les savants allemands dans nos universités : Schv/ane, Spring, Maynes, Schwerling, Warnkonig, Winiscliwarter, Ahrens, Arntz, Philippson, Jungmann, Sclieler. Nos jeunes docteurs allaient passer une année à Paris, l'autre à Berlin ou à Leipzig. Quantité d'enfants belges fréquentaient les écoles que la colonie allemande avait ouvertes à Bruxelles et à Anvers. Nous prenions volontiers les leçons de l'Allemagne; nos congrès de Malines étaient nés sous ses auspices, et l'influence allemande était visible dans nos congrès des œuvres sociales. Nous avions un Deutscher Verein à Arlon et un Schiller Verein à Liège; l'Académie royale de Belgique décidait que l'allemand était une des quatre langues admises dans ses publications; elle mettait au concours l'étude d'un dialecte allemand de Belgique; elle couronnait un important mémoire sur Lenau dont l'impression était commencée quand éclata la guerre. La Commission royale d'histoire imprimait des dis-
sertations écrites en allemand qui lui étaient envoyées d'outre- Rhin. L'Allemagne avait salué avec sympathie ces initiatives belges, qui marquai 3at un si cordial rapprochement (1), et ceux de S3s savants et de ses hommes d'affaires qui nous visitaient ne cessaient de faire l'éloge de l'hospitalité belge.
^ Nos voisins de l'Est n'avaient donc pas à se plaindre de nous. Nous tenions la balance égale entre eux et la France. Et si, dans les parties wallonnes du pays, les sympathies pour la France trouvaient parfois une expression peu en rappjrl avec les devoirs que nous imposait notre situation internationale, par contre l'Allemagne rencontrait dans nos régions flamandes, parmi les éléments exaltés du parti dit flamingant, des partisans bien autrement sérieux que les Wallons ne Tétaient de la France. Sans doute, il s'était rencontré quelques combistes belges qui, rêvant pour leur patrie les beautés du régime abject, avaient fêté bruyamment le centenaire de la bataille de Jemappes, moins d'ailleurs par amour de la France qu'en haine de
(1) Ajoutons ici que ceux qui s'y occupaient étaient dénoncés à Paris par de mauvais Belges comme pangermanistes; voyez par exemple l'article intitulé; « L'influence allemande en Belgique » (Revue de Paris, 1er octobre 1907, pp. 653-672), où est particulièrement visé l'auteur de ce livre.
notre gouvernement catholique. Mais il paraissait à Bruxelles, depuis 1898, une revue intitulée Gerr mania, qui était à proprement parler un organe pangermanique, et auquel îoîlaboraient, sans trop apercevoir la portée de leur action, des Flamands éminents. En un. mot, tout ce qu'il pouvait y avoir d'excessif dans les sympathies françaises de certains Wallons, trouvait un contre-poids dans l'amitié tudesque professée par certains flamingants. Le peuple belge n'était pas engagé par des exercices plutôt littéraires; tous les esprits généreux en Belgique appréciaient les deux cultures et voulaient pour leur patrie les bienfaits de chacune; ils tendaient cordialement une main à l'Allemagne et l'autre à la France, et ils se réjouissaient de leur amitié à toutes les deux.
Surtout, ils n'entendaient pas trahir les devoirs de leur neutralité au profit de l'une et au détriment de l'autre, et ils veillaient à ne donner à aucun des deux rivaux le moindre sujet d'inquiétude ou de mécontentement. Un mot du général Eenens exprime avec une parfaite netteté le sentiment qui était sous ce rapport celui de la Belgique entière. Il avait, comme inspecteur général de l'artillerie, guidé en 1867 le général français Lahure, envoyé de Napoléon III, dans sa visite du camp de Brasschaet, et, au banquet qui suivit cette visite, il lui demandait ce qu'il pensait de l'artil-
lerie belge. Lahure répondit qu'il ne pouvait former qu'un désir, c'est qu'en cas de guerre francoallemande, l'armée belge formât l'aile gauche de l'armée française. A quoi le général Eenens répondit qu'elle n'y manquerait pas, à moins, dit-il, qu'elle ne soit obligée de devenir l'aile droite de l'armée allemande pour repousser l'invasion française si celle-ci se produisait. La même idée était exprimée sous une autre forme par l'auteur de ces lignes l'année qui précéda le guet-apens. Après avoir raconté les tentatives faites au XIV® siècle par la France pour prendre pied dans les Pays- Bas par voie de pénétration pacifique, il montrait les Brabançons résistant avec non moins de fermeté aux exigences de l'empereur Sigismond, qui leur reprochait avec colère de vouloir devenir Français. Et il terminait son étude par ces mots : « Les pages qui précèdent miontrent à suffisance que les Brabançons ne voulaient pas devenir Français, mais ils n'entendaient pas sacrifier leur indépendance une fois acquise, et depuis cinq siècles, entre la France et l'Allemagne, la Belgique reste fidèle à cette attitude (1).»
En somme, le rêve des esprits généreux en Belgique était de voir leur patrie devenir une espèce
(1) KuiiïH. Dass Brabant keine Lust batte, franzosisch zu werden, erhellt zur Geniige aus den vorhergebenden Seiten^ aber die einmal gewonnene Unabbângigkeit
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de terre amphictyonique, une espèce d'Olympie, où tous les peuples de la grande famille européenne se seraient trouvés chez eux sous la protection de riiospitalité belge. Cette grande pensée a été exprimée par le roi Léopold II dans la fête des Riflewers. Au moment où nous sommes plus loin de ce Lut que jamais, il sera permis à un Belge de se retourner avec de la colère vers les heures où un tel idéal semblait promettre sa réalisation.
woUte es nient preisgeben^ iind seit funf Jalirhunderten bleibt JBelgien zwisclien Deutschland und Frankreich diesem Staiidpunkte treu. (Festschrift der Gorresçesellschaft fur Georg von llertling, p. 288.)
La Belgique à la veille de l'attentat
Telle était la sérénité de l'atmosphère publique en Belgique lorsque soudain éclata, le 23 juillet 1914, Yultimatum signifié par l'Autriche à la Serbie. C'était la torche jetée dans la poudrière. Les exigences formulées par l'Autriche étaient d'une nature tellement draconienne qu'aucune nation n'aurait pu s'y conformer sans suicide: sir Edward Grey a pu dire sans exagération que c'était le plus formidable document que jamais, à sa connaissance, un Etat eût adressé à un autre. Aussi fut-il m.anif este, pour tous ceux que préoccupait la situation politique de l'Europe, qu'à Berlin on voulait la guerre. Je dis à Berlin, parce que c'est là qu'avait été concerté le plan dont l'Autriche venait d'amorcer la réalisation, et dont, en dehors de l'Allemagne, aucun esprit sérieux ne contestera la principale paternité à Yîmperator et Rex.
L'ultimatum avait pour corollaire fatal la
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guerre de TAutriche et de la Serbie, et par suite — tout le monde le savait — l'entrée en scène de la Russie. Et dès lors, en vertu même de leurs alliances, l'Allemagne et la France devaient à leur tour descendre sur le terrain, et la guerre devenait européenne. Tout cela était clair même pour des intelligences d'enfant, et la diplomatie allemande a fait preuve de peu de respect pour l'Europe en essayant de contester des vérités aussi évidentes.
La force de la vérité ne devait pas tarder à lui arracher un aveu dont il serait oiseux de commenter l'immense portée. Dans le Livre Blanc, après avoir raconté à sa manière les origines du conflit austro-serbe, elle ajoute :
(( Nous approuvâmes de tout cœur notre alliée dans sa conception de la situation, et nous l'assurâmes de notre consentement à tout ce qu'elle estimerait nécessaire de faire pour mettre fin à l'agitation dirigée en Serbie contre l'existence de la monarchie. Nous avions parfaitement conscience en ceci qu'une action militaire quelconque de V Autriche-Hongrie contre la Serbie aurait pour conséquence immédiate une intervention russe, et par suite pouvait nous entraîner dans une guerre en raison de nos obligations d'alliance (1). »
Et quand, après cela, la diplomatie allemande,
(1) JAvre Blanc, p. 5.
qui n'a cessé d'entraver l'intervention pacificatrice de l'Angleterre et de la France, s'acharne à répéter, contre toute sincérité: « Dès le début du conflit notre point de vue a été qu'il s'agissait là d'une affaire purement personnelle entre l'Autriche et la Serbie (1).», elle fournit au lecteur le plus distrait la preuve éclatante de ses^ contradictions et de sa duplicité.
Dans ces graves conjonctures, qui allaient mettre aux prises toutes les grandes nations de l'Occident, le devoir de la Belgique était tout tracé. Conformément à ses obligations internationales, elle avait à observer entre les belligérants une neutralité absolue, leur fermer ses frontières à tous et, si celles-ci étaient violées, les défendre à main armée. Elle avait, dans ce cas, le droit d'espérer que les puissances garantes de son indépendance viendraient à son secours.
Le gouvernement belge n'attendit pas rouverturo des hostilités pour prendre les précautions requises par les circonstances. En même temps qu'il se préparait à la mobilisation générale pour parer à toutes les éventualités, il chargeait ses représentants auprès des puissances garantes de ne leur laisser aucun doute sur le caractère de ces mesures : « Elles n'ont d'autre but, leur écrivait-il,
(1) Livre Blanc, p. 7*
que de mettre la Belgique en situation de remplir ses obligations internationales; elles ne sont et n'ont pu^ être inspirées, cela va de soi, ni par le dessein de prendre part à une lutte armée des puissances, ni par un sentiment de défiance envers aucune d'elles (1). »
Après la déclaration de guerre de l'Autriche à la Serbie (28 juillet), il fallut faire un pas de plus, la mobilisation fut décrétée le 31 juillet. Et, bien qu'à cette date personne en Belgique ne s'attendît au guet-apens prussien, le gouvernement, par un arrêté royal publié dans le Moniteur du 2 août, ne négligea pas de rappeler au public les graves pénalités qu'encourrait quiconque, par ses actes, aurait exposé l'Etat à des hostilités de la part d'une puissance étrangère. En même temps, le ministre de l'Intérieur, M. Paul Berryer, lançait la circulaire suivante aux gouverneurs des provinces :
« Au milieu des événements qui se préparent, la Belgique est décidée à défendre sa neutralité. Celle-ci doit être respectée, mais la nation a pour devoir de prendre à cet effet toutes les mesures que peut comporter la situation.
« Il importe donc que la population unisse ses efforts à ceux du gouvernement en évitant toute manifestation qui serait de nature à attirer au
(1) Livre Gris,
pays des difficultés avec l'un ou l'autre de ses voisins.
« A cet effet, il convient aue MM. les bourojmestrès prennent immédiatement des arrêtés interdisant tout rassemblem.ent qui pourrait avoir pour objet de manifester des sympathies ou des antipathies à l'égard de l'un ou de l'autre pays.
« Il importe également que par application de l'article 97 de la loi communale, le Collège des bourgmestre et échevins interdise tous spectacles cinématographiques ou autres qui auraient pour objet de représenter des scènes militaires de nature à exciter les passions et à provoquer des émotions populaires dangereuses pour l'ordre public.
« Vous voudrez bien, Monsieur le Gouverneur, prendre immédiatement les mesures pour que ces instructions soient annliauées sans retard. »
D'autre part, les bourgmestres des grandes villes invitaient par voie d'affiches leurs administrés à ne pas se départir de la ligne de conduite recommandée par le gouvernement.
C'était l'accomplissement pur et simple de notre devoir de neutres, tel que nous l'avions rempli en 1870 dans des circonstances semblables, et M. le baron de Broqueville, dans une entrevue qu'il accorda aux journalistes belges, exprimait l'espoir que, comme alors, le territoire belge ne serait pas violé* -
La situation de la Belgique à ce moment était sérieuse, toutefois elle ne paraissait pas alarmante. Ses deux puissants voisins lui avaient donné dans les derniers temps des assurances auxquelles elle n'eût pu refuser sa foi sans les outrager. On craignait moins que jamais une invasion française. D'ailleurs, M. Klobukowsky, ministre de France en Belgique, venait ce même jour affirmer à M. Davignon les intentions pacifiques de son gouvernement: « Les troupes françaises n'entreront pas en Belgique, même si des forces considérables étaient massées aux frontières de votre pays. La France ne veut pas encourir la responsabilité de commettre le premier acte d'hostilité contre la Belgique. Des instructions seront données dans ce sens aux autorités françaises. »
Il renouvela cette déclaration le l^"" août ajoutant seulement : a Dans l'hypothèse où cette neutralité ne serait pas respectée par une autre puissance le gouvernement français, pour assurer sa propre défense, pourrait être amené à modifier son attitude. »
On était donc tranquille de ce côté et on croyait avoir tout lieu de l'être également du côté de l'Allemagne. Le public était encore sous l'impression des multiples assurances d'amitié que, dans les dernières années, l'Allemagne avait données à la Belgique.
LE GUET-APENS PRUSSIEN EN BELGIQUE 29 t ■
On se rappelait l'énergie particulière avec laquelle, en 1903, le représentant de la Prusse, M. von Wallwitz, avait affirmé les sentiments de sa patrie à notre égard. « C'est, avait-il dit à Anvers dans son toast du 28 juillet, une Belgique, forte que nous désirons, tant au point de vue politique qu'au point de vue commercial. En passant, je puis dire que pour nous, Allemands, le maintien du traité de garantie conclu à la naissance de la Belgique actuelle est une espèce d'axiome politique, auquel nul ne saurait toucher sans commettre la plus grave des fautes (1). »
Depuis lors, un acte international « rafraîchissant », comme disent les diplomates, les traités de 1831 et de 1839, était venu augmenter la confiance de la Belgique dans la loyale amitié de sa grande voisine. La Convention de La Haye du 18 octobre 1907, à laquelle le plénipotentiaire de l'Allemagne avait apposé sa signature, s'exprimait comme suit :
Article premier. — Le territoire des puissances neutres est inviolable.
Article second. — Il est interdit aux belligérants de faire passer à travers le territoire d'une puissance neutre des troupes ou des convois, soit de munitions, soit d'approvisionnements.
(1) Le XZ* Siècle du 14 août 1914.
Certes, si à cette date un Belge se fût avisé de prédire à ses compatriotes que, quelques années plus tard, une des puissances signataires de cette convention la traiterait de chiffon de papier et violerait elle-même une neutralité qu'elle venait de s'engager à respecter, il n'eût rencontré qu'indignation chez tous les hommes qui s'intéressent à l'avenir de notre pays et on lui aurait dit que c'est outrager les grandes puissances que les croire capables de déchirer leur propre signature.
Les années qui suivirent ne cessèrent de nous apporter de nouveaux témoignages de la bienveillance de l'Allemagne à l'égard de la Belgique.
En 1911, lorsque le projet hollandais de fortifier Flessingue suscita des alarmes dans une partie de l'opinion et que des journaux exprimèrent la crainte que dans le cas d'une guerre avec la France, l'Allemagne ne respectât pas la neutralité belge, le chancelier de l'Empire, M. von Bethmann-Hollweg, crut devoir rassurer la Belgique : <( L'Allemagne, dit-il, n'a aucune intention de violer la neutralité belge, seulement, ajouta-t-il, avec une réserve dont l'avenir devait nous dévoiler la portée, elle ne peut pas le déclarer publiquement sans affaiblir sa position militaire vis-à-vis de la France, qui, déchargée de toute inquiétude pour sa frontière septentrionale, pourrait concentrer toutes ses forces dans la région de l'Est. »
LE GUEi-APENS PRUSSIEN EN BELGIQUE 3l
Les visites que le roi et la reine des Belges et l'empereur Guillaume II avaient échangées en 1910 semblaient avoir resserré les liens d'amitié entre les deux pays. On me permettra de placer ici les paroles par lesquelles l'empereur, hôte de nos souverains, terminait le toast qu'il leur portait à Bruxelles en octobre 1910 :
« Puissent les relations de confiance et de bon voisinage dont tout récemment les négociations entre nos gouvernements ont donné un si amical témoignage se resserrer encore. Puisse le règne de Votre Majesté répandre le bonheur et la prospérité dans sa maison royale et dans son peuple. C'est là le vœu qui part du plus profond de mon cœur et avec lequel je m'écrie : « Vivent leurs Majestés le roi et la reine des Belges I Vive la Belgique ! Hourrah ! »
Nous étions reconnaissants à l'empereur de ses protestations d'amitié, formulées dans des termes si chevaleresques, et je crois, hélas ! que ses appels à notre confiance nous avaient particulièrement conquis. Et comment la refuser au plus puissant souverain de la terre, quand il vous la demande avec tant de chaleur? L'empereur développait là son thème favori. Aux grandes manœuvres de l'armée allemande qui suivirent de près sa visite à Bruxelles, il répétait au général Heimburger, notre envoyé militaire : « La Belgique a bien raison
d'avoir confiance en moi (1). » N'était-ce pas encore, à la forme près, identiquement le langage que, dès les premiers temps de notre nationalité, le Gouvernement de Berlin faisait tenir à Bruxelles? « La Belgique doit apprendre, écrivait en 1842 le ministre prussien à son représentant en Belgique, que, de tous ses voisins, la Prusse et l'Allemagne sont ses meilleurs amis, les moins égoïstes (2). »
Beaucoup plus récemment, le 29 août 1913, alors que la situation générale de l'Europe apparaissait déjà plus inquiétante, M. von Jagow, le secrétaire d'Etat ^pour les affaires étrangères, avait dit au Reichstag, en réponse à une question posée par un membre du parti socialiste : « La neutralité de la Belgique est fixée par des conventions internationales que l'Allemagne est décidée à respecter. » Et le général von Heeringen, ministre de la guerre, faisait une déclaration non moins rassurante: « La Belgique n'est pour rien dans les motifs de la loi militaire, dont les raisons gisent exclusivement à l'Est de l'Allemagne. La neutralité de la Belgique, garantie par acte international, ne sera pas perdue de vue par l'Allemagne. » En juin de la même année, l'empereur Guillaume II avait fait siennes
(1) Le Patriote du 2 août 1914.
(2) Denis, L'Allemagne .tSlO-1852, p. 191.
ces paroles de ses ministres. Le 31 juillet 1914, le ministre d'Allemagne à Bruxelles, M. von Below, les renouvelait encore dans un entretien avec M. le chevalier van der Elst, secrétaire général de notre département des affaires étrangères. Le lendemain, rencontrant le ministre des affaires étrangères lui-même, il le rassure : « Jusqu'à présent je n'ai pas été chargé de faire une communication officielle, mais vous connaissez mon opinion sur la sécurité avec laquelle la Belgique a le droit de considérer ses voisins de l'Est. » Enfin, en réponse à un journaliste qui lui demandait s'il était vrai que son gouvernement l'eût chargé d'assurer le nôtre que l'Allemagne respecterait le territoire de la Belgique en cas de guerre, il prononçait ces paroles :
« Je n'ai pas fait cette déclaration et, personnellement, j'estime que je n'avais pas à la faire, parce qu'elle était inutile. L'idée a toujours prévalu chez nous que la neutralité de la Belgique ne serait pas violée. Si le ministre de France a fait cette déclaration, c'est que sans doute il a voulu ajouter à la constatation de faits évidents quelques paroles rassurantes. Les troupes allemandes ne traverseront pas le territoire belge. Des événements graves vont so dérouler. Peut-être verrez-vous brûler le toit de votre voisin, mais l'incendie épargnera votre demeure. »
Ce n'est pas que tout le monde en Belgique
eût confiance.Les militaires craignaient une entrée allemande en Belgique. Banning avait écrit des paroles prophétiques, que je reproduis au chapitre I. Le roi de Roumanie nous avertissait.
Déjà cependant, à l'heure où le représentant de l'Allemagne s'exprimait ainsi, des nuages apparaissaient à l'horizon de la Belgique. L'Angleterre ayant, ce même jour (31 juillet), interrogé les gouvernements français et allemand sur l'attitude qu'ils comptaient prendre vis-à-vis de la neutralité belge, la France répondait dès le lendemain 1®' août, par une déclaration des plus rassurantes (1), tandis que M. von Jagow, le sous-secrétaire d'Etat allemand pour les affaires étrangères, se réfugiait derrière des formules vagues et des réticences embarrassées. Il n'avait pas d'instructions; il devait en référer à l'empereur et au chancelier; il laissait entendre qu'il ne pouvait répondre sans dévoiler le plan de campagne éventuel; enfin, il se plaignait de ce que la Belgique avait
(1) C'est cette déclaration que le ministre français en Belgique communiqua le même jour à M. Davignon, comme je l'ai dit plus haut, p. 28. Il ne faisait que cette réserve très légitime : « Seulement dans l'hypothèse où la neutralité de la Belgique ne serait pas respectée par une autre puissance, le Gouvernement français examinerait quelles mesures il conviendrait de prendre dans l'intérêt de sa propre défense. »
déjà pris des mesures hostiles à l'Allemagne, et il en citait un exemple : « La douane belge avait arrêté le 31 juillet un convoi de grains à destination de TAllemagne ! » Le fait était vrai, mais il est étrange qu'il ait retenu l'attention d'un ministre prussien, car il s'agissait d'un simple malentendu. Le convoi en question avait été mis sous embargo, en vertu d'un arrêté royal du 31 juillet interdisant, en prévision de la guerre, l'exportation des grains. Le ministre d'Allemagne à Bruxelles ayant fait remarquer qu'il ne s'agissait pas d'une exportation, mais d'un transit, et l'observation ayant été trouvée fondée, l'embargo fut levé dès le l®"" août (1). Tel était l'incident minuscule dont faisait état la diplomatie de Berlin en quête d'un grief contre la Belgique: était-ce, oui ou non, une querelle d'Allemand?
Le lendemain du jour où la douane belge s'em-
(1) Van den Heuvel, pp. 6 et 7. Un écrivain généralement bien informé, Waxweiler, La Belgique neutre et loyale (Paris, 1915), p. 29, dit que, ce même 31 juillet, l'administration des chemins de fer belges avait été informée par l'administration allemande que les trains ne pouvaient plus dépasser la frontière de l'Allemagne. (Sur l'incident, voir Waxweiler, pp. 108-109.) Ce qui n'empêche pas la Kôlnische Zeitung du 10 août d'imprimer que ce fut de la part de la Belgique « un acte illégal et hostile au plus haut degré ».
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pressait de réparer sa légère erreur administrative, de fâcheuses nouvelles arrivaient à Bruxelles : on disait que les troupes allemandes avaient violé la neutralité du Grand-Duché de Luxembourg et qu'elles occupaient la capitale de ce petit pays. La nouvelle était vraie, mais l'Allemagne trouvait sans doute que la diffusion en était prématurée, car M. von Below tint à rassurer une fois de plus les Belges : « Nous tenons la nouvelle pour aussi fausse que les précédentes, déclara-t-il, et répandue par des gens qui ont intérêt, sans doute, à égarer l'opinion belge et à l'exciter contre l'Allemagne (1). »
Quelques heures après ces rassurantes paroles, disons le dimanche 2 août, à sept heures du soir, le même M. von Below remettait au gouvernement belge Yultimatum de l'empereur d'Allemagne ! L'après-midi, le ministre d'Allemagne alla trouver le directeur des affaires politiques au ministère des affaires étrangères et négocia avec lui le rapatriement des jeunes Allemands rappelés par la mobilisation. Le directeur lui consentit les conditions les meilleures, ajoutant qu'on en ferait autant pour la France afin de ménager toutes les suscep-
(1) Le XX« Siècle, 3 août 1914. Waxweiler, p. 330, ajoute des détails émanant évidemment de la rédaction du journal lui-même.
tibilités : « Cela va de soi, répondit le ministre d'Allemagne, mais vous savez bien qu'en ce qui vous concerne, vous pouvez avoir toute confiance (1). »
(1) Waxweilek, p. 32.
L' " Ultimatum " allemand et la réponse de la Belgique
Une demi-douzaine d'heures s'étaient écoulées entre la dernière déclaration rassurante de M. von Below et la remise de Vultimatum, Etant donné le coup que projetait le gouvernement allemand, le temps, c'était de l'argent, et il valait bien la peine, pour un pareil gain, de se résigner au suprême mensonge du dernier moment.
Voici le texte de l'ultimatum :
« Le gouvernement allemand a reçu des nouvellep sûres d'après lesquelles les forces françaises auraient l'intention de marcher sur la Meuse par Givet et Namur. Ces nouvelles ne laissent aucun doute sur l'intention de la France de marcher sur l'Allemagne par le territoire belge. Le gouvernement impérial allemand ne peut s'empêcher de craindre que la Belgique, malgré sa meilleure volon-
té, ne sera pas en mesure de repousser sans secours une marche en avant française d'un si grand développement. Dans ce fait se trouve la certitude suffisante d'une menace dirigée contre l'Allemagne. C'est un devoir impérieux de conservation pour l'Allemagne de prévenir cette attaque de l'ennemi. Le gouvernement allemand regretterait très vivement que la Belgique regardât comme un acte d'hostilité contre elle le fait que les mesures des ennemis de l'Allemagne l'obligent de violer de son côté le territoire belge.
« Afin de dissiper tout malentendu le gouvernement allemand déclare ce qui suit :
(( 1** L'Allemagne n'a en vue aucun acte d'hostilité contre la Belgique. Si la Belgique consent dans la guerre qui va commencer à prendre une attitude de neutralité bienveillante vis-à-vis de l'Allemagne, le gouvernement allemand de son côté s'engage, aw moment de la paix, à garantir intégralement le royaume et ses possessions dans toute leur étendue;
« 2^ L'Allemagne s'engage, sous la condition énoncée, à évacuer le territoire belge aussitôt la paix conclue;
« 3® Si la Belgique observe une attitude amicale, l'Allemagne est prête, d'accord avec les autorités du gouvernement belge, à acheter contre argent comptant tout ce qui sera nécessaire à ses troupes
et à indemniser pour les dommages causés en Belgique;
« 4° Si la Belgique se comporte d'une façon hostile contre les troupes allemandes et fait particulièrement des difficultés à leur marche en avant, par une opposition des fortifications de la Meuse ou par des destructions de routes, chemins de fer, tunnels ou autres ouvrages d'art, l'Allemagne sera forcée de considérer la Belgique en ennemie.
« Dans ce cas l'Allemagne ne prendra aucun engagement vis-à-vis du royaume, mais elle laissera le règlement ultérieur des rapports des deux Etats l'un vis-à-vis de l'autre à la décision des armes. Le gouvernement allemand a l'espoir justifié que cette éventualité ne se produira pas et que le gouvernement belge saura prendre les mesures appropriées pour l'empêcher de se produire. Dans ce cas, les relations d'amitié qui unissent les deux Etats voisins deviendront plus étroites et durables (1). » =
Jamais langage aussi ignominieux n'avait été parlé au peuple belge depuis deux mille ans d'histoire. A l'offre inique de violer sa foi s'ajoutait la menace de le punir s'il l'observait. Des intentions
(1) Je donne ce texte tel que je le trouve dans nos journaux et tel qu'il a été communiqué aux Chambres belges dans leur séance du 4 août. La traduction laisse à désirer au point de vue de la langue.
LE GUET-APËNS t'RÙSSlÈN EN BELGIQUE 41
attribuées arbitrairement à un autre Etat deviennent des nouvelles sûres, où la complicité s'appelle « neutralité bienveillante » et où une nation libre et fière est invitée à ne pas regarder la violation de son territoire comme un acte d'hostilité. Il suffira de remarquer que Yultimatum ne reproduisait pas le grief articulé le 31 juillet par M. von Jagov^ : la nuit avait porté conseil et l'on croyait avoir trouvé mieux à Berlin. Par malheur pour la chancellerie allemande, l'historiette des Français marchant ou se proposant de marcher par Givet et Namur contre l'Allemagne se produisait au lendemain du jour où la France venait de déclarer de la manière la plus formelle son intention de respecter la neutralité de la Belgique. Si on l'avait su en temps utile à Berlin, on y aurait sans doute imaginé une troisième justification de l'attentat. Mais il est à noter qu'au lieu de nous demander si nous sommes prêts à repousser l'invasion et de nous offrir un concours, on nous annonce qu'on nous envahira !
Présenté à sept heures du soir, Yultimatum nous laissait un délai de douze heures pour faire connaître notre décision. Nous devions délibérer en hâte, la nuit, sans avoir le temps de réfléchir. Tout était calculé pour nous énerver.
Un frisson d'indignation et de colère parcourut la nation à la nouvelle de cet odieux attentat. L'im-
42 LE GÙÈT-APEisrS PRUSSIEN EN BELGIQUE
pression qu'elle éprouva peut se comparer à celle d'uR8 honnête femme à qui un goujat viendrait faire de honteuses propositions. Elle se sentait blessée dans sa dignité: de quel droit l'Allemagne se permettait-elle de lui demander le sacrifice de son honneur? Ce sentiment était tellement vif et universel qu'il ne laissait presque pas de place à l'inquiétude que pouvait faire naître la démarche allemande.
Si l'Allemagne avait compté sur notre lâcheté, cette illusion ne dura pas plus de douze heures.
La réponse de' la Belgique fut telle que la voulaient son devoir et le respect d'elle-même (1). Les Allemands ont l'impudence de dire qu'elle ne répondit pas : (( Die Antwort blieb gànzlich aus », écrit encore en 1915 Holscher (2). Dans la séance historique tenue par le conseil des ministres pendant la nuit du 2 au 3 août, et à laquelle assistaient les ministres d'Etat, c'est à l'unanimité que fut votée la réponse suivante aux injonctions prussiennes.
Après avoir résumé dans une courte analyse le
(1) Croirait-on que la Frankfurter Zeitung, après avoir reproduit V ultimatum, écrit que le gouvernement belge n'y a pas répondu et qu'elle réimprime purement et simplement cette contre-vérité dans Der Grosse Krieg, p. 87 ?
LE GUET-APENS l^RUSSIEN EJSf BELGIQUE 43
contenu de ïultimatum, la réponse continue en ces termes :
« Cette note a provoqué chez le gouvernement du Roi un profond étonnement.
« Les intentions qu'elle attribue à la France sont en contradiction avec les déclarations formelles qui nous ont été faites le 1^'' août au nom du gouvernement de la République. D'ailleurs, si, contrairement à notre attente, une violation de la neutralité belge venait à être commise par la France, la Belgique remplirait tous ses devoirs internationaux et son armée opposerait à l'envahisseur la plus vigoureuse résistance. Le traité de 1839, confirmé par le traité de 1870, consacre l'indépendance et la neutralité de la Belgique sous la garantie des puissances et notamment de Sa Majesté le roi de Prusse. La Belgique a toujours été fidèle à ses obligations internationales. Elle a accompli ses devoirs dans un lesprit de loyale impartialité. Elle n'a négligé aucun effort pour maintenir et faire respecter sa neutralité. L'atteinte à son indépendance, dont la menace le gouvernement allemand, constituerait une flagrante violation du droit. Le gouvernement belge, en acceptant les propositions qui lui sont notifiées, sacrifierait l'honneur de la nation en même temps qu'il trahirait ses devoirs vis-à-vis de l'Europe. Conscient du rôle que la Belgique joue depuis plus de quatre-vingts ans dans
la civilisation du monde, il se refuse à croire que l'indépendance de la Belgique ne puisse être conservée qu'au prix de la violation de sa neutralité. Si cet espoir était déçu, le gouvernement belge est fermement décidé à repousser par tous moyens la violation de son droit. »
A ce viril langage, qui fut notifié sans tarder au ministre allemand, celui-ci fit, le mardi à six heures du matin, la réponse suivante adressée à M. Davignon :
« Monsieur le Ministre,
« J'ai été chargé et j'ai l'honneur d'informer Votre Excellence que, par suite du refus opposé par le gouvernement de Sa Majesté le Roi aux propositions bien intentionnées que lui avait soumises le gouvernement impérial, celui-ci se verra à son plus vif regret forcé d'exécuter, au besoin par la force des armes, les mesures de sécurité exposées comme indispensables. »
C'était la guerre.
Ainsi l'Allemagne réalisait la parole prononcée en 1905 par son ministre le baron de Wallwitz : « Le respect de la neutralité belge est comme un axiome politique pour l'Allemagne et nul ne pour-
rait la méconnaître sans aller au devant des plus graves conséquences (1). »
En se défendant, la Belgique ne commet pas un acte d'hostilité envers l'Allemagne. L'article 10 de la Convention de La Haye sur les droits et les devoirs des puissances neutres est formel. Quand donc, dès les premiers jours, la presse allemande disait que nous étions avec la Triple Entente, elle mentait sciemment et l'empereur se trompait en menaçant de nous traiter en ennemxi si nous résistions. Nous n'avons appelé au secours qu'après l'invasion de notre territoire.
Dans les drames de Shakespeare, il y a souvent une action latérale qui reproduit en des proportions réduites les lignes et l'allure de l'action principale et se déroule parallèlement à elle. La tragédie que l'Allemagne venait jouer en Belgique présente le même caractère : elle est flanquée d'une tragédie en miniature qui, pour avoir moins frappé l'attention du monde, n'en est pas moins digne d'intérêt. En d'autres termes, la neutralité du Grand-Duché de Luxembourg a été violée en même temps que celle de la Belgique; elle l'a été de la même manière odieuse, elle l'a été sous le même prétexte.
La neutralité du Grand-Duché de Luxembourg
(1) Waxweilee, p. 22.
était, comme celle de la Belgique, garantie par un acte de droit international : le traité de Londres du 11 mai 1867, auquel la Belgique est intervenue. Voici ce que dit l'article 2 de ce traité :
(( Le Grand-Duché de Luxembourg, dans les limites déterminées par l'acte annexé au traité du 19 avril 1839 sous la garantie des cours d'Autriche, de France, de Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, formera désormais un Etat perpétuellement neutre. Il sera tenu d'observer cette neutralité envers les autres Etats. Les Hautes Puissances contractantes s'engagent à respecter le principe de neutralité stipulé par le présent article. Ce principe est et demeure placé sous la sanction et la garantie collective des puissances signataires du présent traité, à l'exception de la Belgique, qui est elle-même un Etat neutre. »
Ironie de l'histoire! Ce dernier paragraphe avait été adopté sur la proposition du plénipotentiaire prussien, M. de Bernstorff, qui s'était ému de ne pas trouver dans l'article la mention de la garantie, et qui avait déclaré « qu'il désirait assurer au Grand-Duché la même garantie que celle dont jouissait la Belgique. » Sur quoi le prince de la Tour d'Auvergne, plénipotentiaire de France, avait fait remarquer que, bien qu'en fait l'engagement pris par les puissances de respecter la neutralité du Luxembourg eût, selon lui, une valeur presque
égale à la garantie formelle, il ne pouvait nier que M. l'ambassadeur de Prusse ne fût fondé dans ses observations. Il fut donc tenu compte des nobles scrupules de la Prusse, la garantie fut solennellement inscrite dans l'acte et les Luxembourgeois durent se dire que parmi les cinq puissances, celle sur laquelle ils pouvaient le plus compter était la Prusse (1).
Voici comment la Prusse entendait la garantie :
Le dimanche 2 août 1914, à huit heures du matin, un train blindé débarquait à Luxembourg deux cents soldats prussiens, qui prirent possession de la gare, et, quelques heures après, l'armée allemande entrait en ville. En même temps, un télégramme adressé par M. von Jagow au gouvernement grand-ducal lui mandait ceci :
« Nos mesures militaires, à notre grand regret, sont devenues indispensables, par suite du fait, que nous connaissons de source digne de foi, que des forces françaises sont en marche sur Luxembourg. Nous devons prendre les mesures nécessitées par la défense de notre armée et par la sécurité de nos voies ferrées. »
Comme on voit, la garantie que la Prusse avait
(1) Voir Servais, Le Grand-Duché de Luxembourg et le Traité de Londres du 11 mai 1867, pp. 161-166 et suivantes. -
réclamée en 1867 était bien, comme le disait son plénipotentiaire le comte de Bernstorf f, (da même que celle dont jouissait la Belgique. »
Ce n'est pas tout. L'avant-garde prussienne était accompagnée d'un officier chargé de distribuer dans le Grand-Duché une proclamation du général Tulff von Tscheppe und Weiden, imprimée à Coblence, et apprenant aux Luxembourgeois stupéfaits, que (( le samedi précédent (l^^'août), six cents cyclistes militaires français étaient arrivés dans leur ville, que leur neutralité avait été violée par la France et que l'Allemagne avait par conséquent le droit d'en faire autant. Tous les prudents efforts de Sa Majesté notre Empereur et Roi pour conserver la paix ont échoué, ajoutait le général allemand. L'ennemi a obligé l'Allemagne à tirer l'épée. Après que la France, au mépris de la neutralité luxembourgeoise, a commencé les hostilités contre l'Allemagne en territoire grand-ducal — chose qui est établie sans contestation possible — Sa Majesté Impériale s'est trouvée dans la pénible nécessité d'ordonner aux premières divisions de l'armée allemande d'occuper le Luxembourg (1). » « L'information sur laquelle repose cette proclamation, écrit M. Emile Prûm, est inexacte : le peuple luxembourgeois tout entier en est té-
(1) Van den Heuvel, p. 16.
moin (1). » Le chef du gouvernement grand-ducal, M. Paul Eyschen, est encore plus explicite. « Il n'y a pas un mot de vrai là-dedans», déclare-t-il à la Chambre luxembourgeoise. «Au contraire, dès samedi soir, les Français s'étaient eux-mêmes coupé toute voie de communication avec le Luxembourg en détruisant le chemin de fer de Mont-Saint-Martin. Cela ne peut laisser aucun doute sur leurs intentions. Je l'ai immédiatement télégraphié à Berlin. Nous avons donc le droit d'espérer que puisque les faits qui, d'après des ministres et un général allemand ont déterminé l'invasion sont prouvés faux, l'occupation ne sera que passagère (2). »
Il ne déplaira pas au lecteur d'apprendre, par les révélations de M. Eyschen à la Chambre luxembourgeoise, que la proclamation Tulf f von Tscheppe avait été imprimée à Coblence, donc avant le 1^^ août, qu'un officier en était porteur et qu'elle devait être distribuée à Luxembourg, mais qu'il fut ensuite décidé qu'elle ne serait pas répandue. « Par malheur, ajoute M. Eyschen, le chauffeur de
(1) Emile Prum, Die Deutsche KriegfilJirung in Belyien, Diekircli, 1915. M. Prùm est un des principaux hommes politiques du Grand-Duché; il a été pendant des années, à la Chambre luxembourgeoise, le leader du parti catholique.
(2) Le XX^ Siècle, 9 août 1914.
l'officier en perdit quelques exemplaires et c'est ainsi que le public en eut connaissance. »
Il serait intéressant de savoir si c'est un scrupule d'honnêteté ou un ordre venu d'en haut qui a décidé le général prussien à ne pas lancer sa proclamation, mais, quoi qu'il en soit, elle reste acquise à l'histoire et elle aide à caractériser le procédé du gouvernement de Berlin.
La Prusse a fait à Luxembourg comme à Bruxelles; elle ignore le droit, ou elle ne le constate que pour le violer. Mais ne faut-il pas admirer l'indigence intellectuelle des metteurs en scène dont on vient de raconter les exploits? Avec une audace qui confond, mais avec une gaucherie qui fait sourire, ils servent des deux côtés à la fois la plaisante histoire de je ne sais quels Français fantômes, visibles aux yeux des seuls Prussiens, qui auraient en même temps paru à Luxembourg et en Belgique, et qui auraientforcél' Allemagne à passer les frontières des deux pays. Ils ne s'aperçoivent même pas de la choquante contradiction que la hâte fiévreuse de l'invention laisse subsister dans les légendes qu'ils servent aux Belges et aux Luxembourgeois. Quand ils s'adressent aux Belges, ils leur disent (le 2 août) que la France a l'intention d'entrer en Belgique. Quand ils parlent aux Luxembourgeois, ils leur disent, le même jour, que les Français marchent sur le Luxembourg. Or,
dans la proclamation qu'ils ont imprimée un ou deux jours auparavant à Coblence, ils avaient affirmé que les cyclistes militaires français occupaient déjà le Luxembourg. Ainsi, par un phénomène de régression dont les fastes militaires du genre humain n'offrent pas d'exemple, une armée commence par envahir un pays le 30 ou le 31 juillet, puis se met en marche pour l'envahir le lendemain, et enfin, le surlendemain, n'a plus que l'intention de l'envahir ! En vérité, il y aurait lieu de renouveler le personnel de la chancellerie berlinoise, trop manifestement inférieur à l'œuvre de fraude et de mensonge qu'il est chargé d'accréditer auprès des populations (1). La Belgique a le droit de prendre acte devant le monde des contradictions prussiennes; elles sont caractérisées par ce mot de l'Ecriture sainte : Mentita est iniquiias
(1) Pour n'y pas revenir, noter ce que dit le ÂX^ Siècle du 10 août 1914.
Comment les Prussiens essaient de justifier l'attentat.
Le lendemain de l'attentat, dans le fol espoir de décider l'Angleterre à assister les bras croisés à la destruction d'un pays qu'elle a toujours considéré, selon l'expression d'un des siens, comme sa contreescarpe, M. von Jagow écrivit au ministre allemand à Londres :
« Veuillez dissiper la méfiance qui pourrait encore subsister chez le gouvernement anglais au sujet de nos intentions, et lui réitérer bien positivement l'assurance formelle que, même en cas de conflit à main armée avec la Belgique, l'Allemagne ne voudra sous aucun prétexte annexer le territoire belge...
« Veuillez aussi dire à sir Edward Grey que les forces allemandes ne peuvent être exposées à une
attaque française se produisant à travers la Belgique, attaque projetée d'après des informations qui ne juraient être suspectées.
« L'Allemagne est donc obligée de violer la neutralité de la Belgique : c'est pour elle une question de vie ou de mort de prévenir l'attaque française (1). »,
Ainsi, tandis que Yultimatum du 2 août menaçait la Belgique, si elle ne livrait passage aux forces allemandes, de voir « le règlement ultérieur des rapports des deux Etats laissé à la décision des armes, » le message du surlendemain, destiné au cabinet britannique, lui donnait « bien positivement l'assurance formelle que, même en cas de conflit à main armée avec la Belgique, l'Allemagne ne voudrait, sous aucun prétexte, annexer le territoire belge. » La contradiction est manifeste, et elle s'explique. Il s'agissait d'obtenir à tout prix la neutralité de l'Angleterre, et dès lors il n'en coûtait rien de lui écrire, à deux Jours de distance, tout juste le contraire de ce qu'on avait dit à la Belgique.
Ce n'est pas tout. Après avoir laissé dire, par leur maître, que la France avait l'intention de nous envahir et que c'était pour cette raison que l'Allemagne entrait chez nous, les diplomates berlinois
(1) BUie BooTc, dépêche du 4 août.
infligent à Guillaume II un démenti implicite en oubliant totalement, dans leur justification de l'attentat, la raison alléguée par Tempereur. Dans son entrevue du 8 août avec sir E. Goeschen, ambassadeur d'Angleterre à Berlin, M. von Jagow expose plus longuement le point de vue qu'avait indiqué le 4 du même mois son télégramme au ministre allemand à Londres.
« M. von Jagow, écrit sir E. Goeschen, m'expose de nouveau les raisons qui ont contraint son gouvernement à violer la neutralité de la Belgique; qu'il lui fallait, notamment, prendre l'avance sur la France aussi rapidement que possible; qu'il devait prendre le chemin le plus direct et le plus facile; que la bataille décisive devait pouvoir être immédiatement livrée. « C'est, me disait-il, une question de vie ou de mort. Si les Allemands avaient pris le chemin du sud, ils auraient perdu énormément de temps. Les routes sont rares, les forteresses puissantes et il fallait les tourner ou les prendre, ce qui eût rencontré une opposition formidable. Cette perte de temps pour eux était un gain pour la Russie, car les Allemands, après avoir battu la France, devaient ramener leurs troupes sur la frontière russe. L'atout de l'Allemagne est la rapidité d'action^ celui de la Russie est son réservoir inépuisable de troupes. »
Voilà une déclaration qui ne laisse rien à désirer
SOUS le rapport de la franchise et qui est le commentaire éloquent de la réticence opposée par le même M. von Jagow, une semaine auparavant, à la question formelle de l'Angleterre relative à notre neutralité. Entre cette déclaration et celle de TEmpereur, il y a, je le répète, une contradiction flagrante que l'histoire peut se borner à signaler, laissant à la conscience de tout honnête homme le soin de l'apprécier. Selon l'Empereur, l'Allemagne est obligée d'envahir la Belgique pour repousser l'invasion française. Selon M. von Jagow, il n'y a pas d'invasion, et l'Allemagne se borne à exécuter un plan stratégique. Il est bien permis de penser que Guillaume II doit être médiocrement satisfait de son secrétaire d'Etat pour les affaires étrangères. A la vérité, il doit l'être tout aussi peu de son chancelier. Celui-ci ne se met pas en peine, lui non plus, de colorer l'attentat en invoquant quelque légendaire offensive française. Il se gêne encore moins que M. von Jagow pour démentir implicitement son auguste maître. Il avoue crûment la violation du droit. Ecoutons encore la relation de l'ambassadeur britannique :
« Je trouvai le chancelier dans une grande agitation. Son Excellence commença une harangue qui dura vingt minutes. Il me dit que la décision de Sa Majesté britannique était terrible; tout cela pour le mot de neutralité, un mot auquel en temps
de guerre, on n'a jamais fait attention, tout cela enfin pour un chiffon de papier (1).
(( ... Je protestai vigoureusement contre son langage. M. von Jagow m'a dit, lui répliquai-je, que pour des raisons stratégiques, qui sont pour vous une question de vie ou de mort, vous deviez violer la neutralité de la Belgique. Souffrez que Je vous dise qu'au point de vue honneur, le respect de cette neutralité lest aussi une question de vie ou de mort. Nous devons faire respecter les traités, sinon quelle confiance aura-t-on encore dans la signature de l'Angleterre? »
Cette leçon était sévère. Rendons toutefois au chancelier la justice de reconnaître qu'il n'a pas cherché à pallier le crime commis contre la Belgique; il se borne à invoquer la nécessité dans son discours du 4 août au Reichstag, qui, à cause de la solennité de l'heure et du lieu, pourrait être considéré comme le Confiteor de la nation alle-
(1) C'est une tradition chez les ministres prussiens de traiter de a chiffon de papier » les actes les plus solennels, quand ils ont intérêt à les violer. Le roi Frédéric- Guillaume IV avait longtemps refusé de signer la constitution qui lui fut imposée après la révolution de 1848, mais son ministre Manteuffel l'apaisa, lui et son entourage réactionnaire, « en leur insi;puant qu'il ne convenait pas d'attacher trop d'importance à un morceau de papier». (E. Denis, L'Allemagne 1810-1852, p. 283.)
mande elle-même. Ecoutons ces graves paroles : <( La nécessité ne connaît pas de loi. Nos troupes ont occupé le Luxembourg, peut-être déjà la Belgique {mouvement et applaudissements). C'est une atteinte au droit des gens. La France, à la vérité, a déclaré à Bruxelles qu'elle respectera la neutralité ' de la Belgique aussi longtemps que celle-ci sera respectée par l'enenmi, mais nous savions que la France était prête à une invasion. La France pouvait attendre, nous pas. Une attaque des Français sur notre flanc aurait pu nous être fatale. C'est pour cette raison que nous avons été forcés de passer outre aux légitimes protestations du Luxembourg et du Gouvernement belge, avec l'intention de réparer dès que notre but militaire sera atteint. Quand on est menacé comme nous le sommes, quand on lutte pour son existence, il ne faut penser qu'aux moyens de se tirer d'affaire {tempête d'applaudissements) (1). »
A part l'humiliant aveu que la forcé de la vérité arrache au chancelier allemand, tout est uniformément mauvais dans ses paroles. Sans doute, le chancelier atténue autant qu'il peut les téméraires déclarations de l'Empereur quant aux intentions attribuées à la France; sans doute encore, il évite
(1) Je traduis le texte allemand de la Franhfurter Zeitung, réimprimé dans Der Grosse Krieg, I, p. 60.
de reproduire et semble même retirer les peu chevaleresques menaces de Guillaume II. Comme M. von Jagow, il n'invoque plus que des nécessités stratégiques. Mais n'est-il pas déplorable que ce jurisconsulte, ce gardien du droit, cet homme d'Etat qui devrait être la seconde conscience de son souverain ne trouve pour excuser le crime que la banale raison du chien qui porte le dîner de son maître ? Il dit : « TSot kennt kein Gebot, nécessité ne connaît pas de loi.» Il proclame par là même la ruine du droit. Car si le droit n'était pas supérieur à tout intérêt quelconque, national ou collectif, il ne serait plus rien. Ce qui constitue essentiellement le droit, c'est qu'il n'y a pas de nécessité contre lui. C'est lui seul qui est nécessaire à l'humanité. Et si les intérêts de la Prusse sont vraiment en opposition avec lui, alors la conscience du genre humain n'a plus qu'à dire : Fiat justitia et pereat Borussia ! ( 1 )
(1) c( Même si l'Allemagne avait possédé la preuve absolument convaincante de son affirmation, même si la France n'avait pas fait à l'Angleterre la promet ie formelle qui lui était demandée, l'Allemagne ne pouvait se ' croire autorisée à trahir l'engagement qu'elle avai^ pris vis-à-vis de la Belgique. Elle alléguait, il est vrai,, la faiblesse de sa frontière occidentale le long du bas- Rhin, qui était plus exposée que celle du haut-Rhin. Mais cette circonstance justifiait-elle la violation du droit. Si l'Allemagne ne se croyait pas en sûreté de ce côté, elle
En attendant, il reste établi que si l'Allemagne a envahi la Belgique, c'est parce que l'état-major prussien a trouvé que notre pays était le chemin le plus avantageux pour entrer en France. Et comme, en Prusse, la diplomatie est à la remorque de la stratégie, on a fait ce qu'exigeaient les généraux. Il y a longtemps qu'on le prédisait en Belgique et en France, mais il n'est pas indifférent que l'aveu en soit fait par le chancelier de l'Empire allemand.
Les militaires allemands se moquent de la neutralité. Ils la trouvent immorale; ils ne la supportent pas; ils trouvent les plus belles raisons pour s'en débarrasser. Bien hardies par exemple : imaginer que la Belgique a elle-même renoncé à sa neutralité en annexant le Congo; ils oublient, dit le baron Beyens, qu'elle l'a fait avec le consentement de l'Allemagne. Et pendant qu'on se moque de la neutralité belge, on félicite la Suisse de garder la sienne (1).
aurait dû prendre les mesures de précaution que lui dictait le danger. Déjà elle avait dans cette région facilité la mobilisation de ses forces par la création de camps et de lignes de chemin de fer stratégiques, et elle pouvait en fortifier les défenses de manière à en rendre l'entrée fort difficile. Quand on a peur de voir forcer sa porte, on la munit de solides verrous » (Van den Heuvel, p. 6.)
(1) Waxweileb, p. 89.
Chose remarquable ! Cette vérité que le chancelier de l'Empire a eu le mérite de reconnaître en parlant aux législateurs de son pays, le gouvernement allemand semble l'ignorer totalement dans sa déclaration de guerre à la France, qui est du 3 août : il revient au thème de Y ultimatum, et ce sont de prétendues violations de notre neutralité par la France, qui, à ce qu'il prétend, lui donnent le droit d'ouvrir les hostilités contre ce pays. Mais, tandis que l'ultimatum ne faisait état que des «intentions » de la France, la déclaration de guerre lui reprochait des actes. Et quels actes? « Un aéroplane français, qui doit avoir survolé le territoire belge, a été descendu dès hier pendant qu'il essayait de détruire la voie ferrée près de Wesel. Plusieurs autres aéroplanes français ont été reconnus hier, sans contestation possible, au-dessus de l'Eifel; ceux-là aussi doivent avoir survolé le territoire belge (1).))
Voilà donc, pour justifier un acte d'une portée incalculable quant à ses conséquences prochaines et éloignées, trois versions officielles qui se contredisent mutuellement. L'une, la vraie, on se la communique entre augures; les deux autres sont à l'usage du grand public et des soldats. Il va sans dire que ceux-ci ne sauraient trouver leur compte
(1) Der Grosse Kricg, I, p. 80.
LE GUEf-APËNS PRUSSÎEN EN BELGIQUE 61
dans les aveux de M. von Bethmann-Holiweg. Ils obéissent au mot d'ordre donné par leur impérial maître; ils ont besoin de se persuader que l'Allemagne a été traîtreusement attaquée, et que, s'ils ont franchi notre frontière, c'est que l'ennemi l'avait fait avant eux. C'est le thème que leurs chefs vont développer en lui donnant une ampleur légendaire. D'emblée, dans la proclamation du général von Emmich, les « intentions françaises » sont transformées en actes.
« C'est à mon plus grand regret, dit le général s'adressant au peuple belge, que les troupes allemandes se voient forcées de franchir la frontière de la Belgique. Elles agissent sous la contrainte d'une nécessité inéluctable, la neutralité de la Belgique ayant été violée par des officiers français, qui, sous un déguisement, ont traversé le territoire belge en automobile pour pénétrer en Allemagne. »
On a bien lu : des gens déguisés qui traversent un pays en automobile ont violé par là même sa neutralité et autorisé l'armée allemande à l'envahir ! Le gouvernement allemand ne paraît pas avoir fait sienne la découverte du général von Emmich : le fait qu'il la lui laisse pour compte nous dispense de discuter une allégation aussi peu en rapport avec le sérieux de l'affaire et avec la gravité de l'histoire.
Le général von Biilow n'est guère plus sérieux que son collègue von Emmich.
« Nous combattons l'armée belge, écrit-il dans sa proclamation du 8 août, uniquement pour forcer le passage vers la France, que votre gouvernement nous a refusé à tort, quoiqu'il eût toléré la reconnaissance militaire des Français, fait que vos journî^ux vous ont laissé ignorer. »
Mais la palme revient incontestablement au quartier-maître général de l'armée allemande, M. von Stein. Je m'en voudrais de priver le lecteur de la découverte qu'a faite cet éminent personnage.
« Nous avons été informés, dit-il, qu'avant l'ouverture de la guerre, des officiers français et peutêtre aussi quelques troupes avaient été envoyées à Liège pour initier les soldats belges au service des fortifications (1). A cela il n'y avait rien à redire avant l'ouverture des hostilités. Au contraire, du moment que la guerre éclatait, c'était une violation de la neutralité de la part de la Belgique et de la France (2). »
(1) Le fait est absolument controuvé.
(2) Hainhurger Nuchrichten, 18 août (édition du matin). VON Strantz, p. 53.
LE GUEt-ÀPENS PRUSSIEN EN BELGIQUE é3
Si ces déclarations ont un sens quelconque, elles signifient évidemment que la guerre a éclaté au moment où des officiers français se trouvaient à Liège pour enseigner le service de forteresse aux soldats belges, et que cet événement imprévu a subitement transformé en violation de neutralité un incident auquel, sans cela, il n'y aurait eu rien à redire. En d'autres termes, l'attentat allemand commis contre la Belgique a, par un effet rétroactif assez bizarre, communiqué son caractère criminel à une action française qui autrement eût été inoffensive. De pareilles choses ne se réfutent pas, il suffit de les souligner; elles attestent le désarroi moral des plus hautes autorités militaires de l'Allemagne.
Pendant que dans des proclamations destinées aux Belges et lues par l'étranger, les généraux prussiens se bornaient à ces généralités vagues et obscures, leurs subordonnés se gênaient moins avec la vérité et racontaient tout bonnement aux soldats des contes à dormir debout. Voici ce qu'on lit dans une Histoire de la conquête de la Belgique écrite par le major Victor von Strantz. Il fait parler un Allemand qui reproduit le témoignage d'un de ses compatriotes :
« Le matin du 3 août, c'est-à-dire avant l'expiration du délai fixé par l'ultimatum allemand, des gens de sa connaissance lui racontèrent qu'ils ve-
naient de voir à la gare du Midi, à Bruxelles, des soldats français. Comme ceci paraissait invraisemblable à mon bailleur de renseignements, il se rendit lui-même, à trois heures de l'après-midi, à l'endroit indiqué et vit que deux régiments français étaient campés sur la place devant la station. La même constatation a été faite sur un tout autre point de la Belgique par une jeune gouvernante qui était en service dans une villa entre Bouillon et Paliseul, c'est-à-dire dans le voisinage de la frontière française. Elle, aussi bien que la bonne d'enfants qui l'accompagnait et qui était Allemande comme elle, virent le 3 août, à sept heures du matin, un cavalier français qui s'enquérait du plus proche village. Et effectivement, deux heures plus tard, le garçon laitier, qui venait du village en question, raconta dans la villa que les Français venaient d'y entrer. Je suis autorisé par ces deux témoins à faire connaître leurs noms et leurs adresses. »
Dieu me garde de révoquer en doute la sincérité de la gouvernante et du garçon laitier, sans compter la bonne d'enfants, qui auront rencontré de nos Guides et qui, trompés par leur pantalon rouge, les auront pris pour des soldats français. Ils auront partagé l'erreur de ces fugitifs allemands qui ont vu, dès le 1^^ août, Erquelinnes
occupé par les Français (1). Mais il est impossible d'accorder le bénéfice des mômes circonstances atténuantes au major von Strantz. Il n'avait pas le droit de professer en matière de stratégie des idées de bonne d'enfant, et il est impossible qu'il ait cru un traître mot des historiettes qu'il raconte sans sourciller (2).
(1) Der Grosse Krieg, Urkunden, Depesclien und Bericlite dor Frankfurter Zeitung, II, p. 124.
(2) Voir pages suivantes. Le même major von Strantz éprouve le besoin d'insister. Je le traduis littéralement; si le lecteur se plaint que je lui serve du galimatias, il voudra bien se reporter au texte allemand que je reproduis immédiatement à la suite de ma traduction; il se convaincra que celle-ci n'est inintelligible que parce qu'elle est fidèle. « La déclaration de guerre de la Russie et de la France força notre patrie de faire front non seulement contre nos voisins, mais aussi contre la perfide Angleterre. A ces ennemis se joignirent, guidés par de faux intérêts' et de ma.uvaises influences, la Belgique et le Japon... Le Eoi des Belges ayant repoussé les exigences allemandes en comptant sur le secours de la France et de l'Angleterre, ]a rupture de la neutralité pour la Belgique était par là constatée après que, dans l'intervalle, il eut été établi que déjà avant l'explosion de la guerre, des officiers et des soldats français avaient été envoyés à Liège pour instruire les troupes belges dans la pratique du service de forteresse. »
Die Kriegserkliirung seitens beiden Landern (il s'agit de la Russie et de la France qui, d'après l'auteur,- ont déclaré la guerre à l'Allemagne ! ) zwang unser Vater-
Mais la surenchère des insanités continue. Ecoutons le lieutenant von Trotha :
« Une nouvelle qui se répandit avec la rapidité de l'éclair vint subitement illuminer la situation dans tout son ensemble. Des officiers français déguisés en lieutenants allemands, avaient franchi la frontière belgo-allemande à Touest de la Gueldre et voulaient pénétrer dans la province rhénane. Ils furent arrêtés et jetés en prison et ainsi échoua l'entreprise si bien imaginée.
« On sait aujourd'hui que la Belgique avait tout préparé pour une invasion en Allemagne et ce petit livre n'a pas à en parler longuement. Nous nous contenterons de constater les faits, nous savons que l'écusson de l'Allemagne est resté sans tache
land nîclit nur gegen unaere Nachbarn, sondern auch gegen das treulose England... Front zu machen. Den beîden letztgenannten schlossen sîch dann, von falschem Interesse imd Eînfluss geleîtet, das Konîgreich Belgîen iind das ferngelegene Japan... an. . . Da der Konîg von Belgien die deutsche Forderung îm Vertrauen auf Frankreîchs und Englands Hîlfe ablehnte, so war, nachdem sîch înzwîschen heransgestellt hatte,dass bereits vor Ausbruch des Krîeges franzSsîsclie Offîzîere nnd Mannschaften nach Lûttich entsanndt worden waren, um die belgîschen Tnippen în der Handhabnng des Festungsdîenstes zu nnterricliten, damit eîn Neutralitâtsbruch seitens der Belgîer konstatiert nnd SchneUîgkeît des Handelns geboten. (von Strantz, Die Erohermig Belgiens 1914. Sellsterleltes, Minden 1915, pp. 12 et 16.)
et qu'on ne peut lui imputer la responsabilité de la guerre qui s'est livrée en Belgique (1). »
« Nous savons tous, écrit le même auteur, que des officiers français se sont trouvés dans les forteresses belges et devaient y faire le service de la défense. On ne peut donc plus nier que la France et la Belgique aient violé la neutralité (2). »
La parole est maintenant au général Bernhardy. Selon lui, il a existé un plan d'enveloppement des forces allemandes par l'armée franco-anglaise. Dans ce plan, un rôle était réservé à la Belgique. Sur la base de cette double supposition, il constate que la Belgique n'était plus un Etat neutre, et en conséquence de cette constatation, il déclare que l'Allemagne avait non le droit mais le devoir d'envahir la Belgique (3).
C'est avec cette simplicité que, dans les conseils de l'état-major prussien, on résout les questions de droit international.
La découverte du général von Bernhardy a rendu jaloux un officier néerlandais qui s'appelle le général Prins. Celui-ci, après avoir, sur l'invitation du gouvernement allemand, visité le front allemand en France et en Belgique, croit devoir
(1) VON Teotha, Mit den Feldgrauen nach Belgien hinein.
(2) Ouvrage cité, p. 35.
(3) Het Vaderland, 25 mars 1915.
payer son écot à ses hôtes en leur servant le morceau suivant :
(( L'invasion de la Belgique était pour les Allemands une nécessité. Depuis des années, le traité garantissant la neutralité de la Belgique n'était plus qu'un chiffon de papier. Depuis 1870, toutes les personnes compétentes savaient que dans le cas d'une guerre entre l'Allemagne et la France c'en serait fait de la neutralité belge. La Belgique ellemême considérait le traité comme un chiffon de papier, puisqu'elle avait mis des millions dans les forts de la Meuse et dans ceux d'Anvers. D'ailleurs, le traité devait son origine au besoin de protéger non la Belgique contre l'Allemagne, mais l'Europe contre la France. La situation ayant changé, le j^
traité s'était survécu à lui-même, et le chancelier, de l'Empire avait parfaitement raison quand il l'appelait un chiffon de papier (1), »
(1) Der EinfaU in Belgien war fur die Deutsclien eine Notwendigkeit. Seit Jahren war der Vertrag iiber Belgiens Neutralitiit ein Papierfetzen. Seit dem Jahre 1870 wusste jeder Sachverstândige, dass es im Falle eines neuen Krieges zwischen Deutschland und Frankreich mit der belgisclien « Neutr alitât » aus sein wiirde. Belgien selbst betrachtete den Vertrag wie einen Papierfetzen, denn es steekte Millionen in die Maasforts und in die Forts bei Antwerpen. Ausserdem verdankte der Vertrag seinerzeit sein Entsteben nicbt dem Schutze Belgiens
Chiffon de papier ! Chiffon de papier ! Chiffon de papier ! Le bon général Prins le dit trois fois avec une visible volupté : Bethmann doit être content de lui. M. Prins lui fournit d'ailleurs des arguments dont il ne se servira pas.
M. von Bissing a trouvé, lui, ce couplet, y compris le refrain du chiffon de papier, tellement démonstratif qu'il a fait afficher la déclaration du général Prins, donnant une fois de plus la preuve de ceéte inconscience qui semble caractériser ce représentant de l'Allemagne en Belgique. Dans la fable de La Fontaine, quand l'ours a lancé son pavé à la tête de l'amateur des jardins, nous ne lisons pas que celui-ci ait mis le projectile sous globe et sur sa cheminée.
En réalité, toutefois, on a fini par se rendre compte à Berlin que toutes ces versions — et j'en passe — ne servaient qu'à aggraver le cas de l'Allemagne.
Leur grand défaut était de s'appuyer sur une base dont le caractère mensonger crevait les yeux. Loin d'avoir envahi la Belgique avant le 2 août, la
France ne s'était nas même trouvée en mesure de
gegen Deutschland, sondern dem Scliutze Europas gegen Frankreicli. Durch die Aenderung der Lage hatte der Vertrag sich ûberlebt, und der deutsclie Keichskanzler hatte volkommen recht, als er diesen Vertrag einen Papierfetzen nannte.
venir au secours du peuple belge en temps utile, et seule notre énergique résistance à l'envahisseur allemand lui avait donné le temps de s'organiser pour faire face à une agression injuste et inattendue. Persister, dans ces conditions, à accuser la France, 'c'était s'exposer à se faire siffler par tout l'univers.
C'est alors qu'on s'est mis en quête de quelque chose de plus sérieux. Et comme, en travaillant séparément, les diplomates et les milftaires n'étaient parvenus qu'à mettre au jour des légendes qui se détruisaient mutuellement, ils imaginèrent cette fois de combiner leurs facultés inventives. De cette collaboration du sabre et de la plume est née une nouvelle version — la quatrième — qui représente le maximum de l'effort germanique pour rassurer la conscience nationale et pour former l'opinion du monde civilisé.
Abandonnant donc le thème jusqu'alors développé par l'Empereur et ses ministres, et qui consistait à accuser la France, on imagina de mettre en cause la perfide Albion, et de nous associer à son crime. La neutralité de notre pays avait été violée par la Belgique elle-même, d'accord avec l'Angleterre.
Sans doute, la nouvelle version, pour trouver plus de crédit que les précédentes, devait s'appuyer sur des documents et non plus sur des raisonnements.
Mais était-il donc impossible que la « science allemande », maîtresse de la Belgique et de ses archives, parvint à se procurer les documents nécessaires, ou du moins, à son défaut, les deux lignes d'écriture qui suffisent, on le sait, pour faire pendre le plus honnête homme du monde? Eh, mon Dieu ! le vœu était à peine formulé que déjà, répondant à l'appel tudesque avec une complaisance presque miraculeuse, les documents sauveurs surgissaient.
En pillant les archives du département de la guerre à Bruxelles les Allemands mirent la main sur un rapport adressé au ministre, sous la date du 10 avril 1906, parlechef del'état-major belge, général Ducarne, sur une série d'entretiens qu'il avait eus avec l'attaché militaire anglais, le lieutenant-colonel Barnardiston. Dans ces conversations, l'officier anglais avait entretenu son interlocuteur d'une intervention anglaise en Belgique qui pourrait se produire dans le cas où la neutralité belge serait violée par l'Allemagne. Il exposait les mesures, qui, à son sens, devaient être prises dans ce cas pour protéger efficacement notre pays; il ajoutait au surplus, que « l'entrée des Anglais en Belgique ne se ferait qu'après la violation de notre neutralité par l'Allemagne (1). » Le texte de cette
(1) Cette phrase est ajoutée en marge de la main du général Ducarne,
pièce porte à chacune de ses lignes le cachet d'un entretien privé sur des questions militaires intéressant les deux pays. Les deux interlocuteurs discutent en techniciens un thème stratégique; la preuve que le général belge n'avait aucune mission pour recevoir les confidences de son collègue anglais, c'est qu'il se croit obligé de lui faire remarquer (( que cette question d'intervention relève aussi du pouvoir politique et que, dès lors, il est tenu d'en entretenir le ministre de la guerre. »
Ces conversations, au sujet desquelles certes le ministre avait le droit d'être renseigné, n'abouti- ^{ rent à aucun résultat pratique, elles montrent d'ailleurs que les deux interlocuteurs n'étaient pas même d'accord sur le point capital, puisque selon l'Anglais son pays pouvait protéger notre neutralité malgré nous, tandis que, selon le Belge, des forces anglaises ne pouvaient débarquer en Belgique qu'avec notre consentement.
Des recherches ultérieures dans nos archives firent découvrir un autre document plus inoffensif encore, à savoir le résumé d'une conversation qui avait eu lieu entre l'attaché militaire anglais lieutenant-colonel Bridges et- le général Jungbluth, qui avait succédé dans l'intervalle au général Ducarne comme chef de notre état-major. La partie substantielle de cette pièce, datée du 23 avril 1912, portait textuellement ceci :
(( Le gouvernement britannique^ lors des derniers événements, aurait débarqué immédiatement chez nous, même si nous n'avions pas demandé de secours. Le général a objecté qu'il faudrait pour cela notre consentement.
« L'attaché militaire a répondu qu'il le savait, mais que comme nous n'étions pas à même d'empêcher les Allemands de passer chez nous, l'Angleterre aurait débarqué ses troupes en tout état de cause. »
Sur quoi le général Jungbluth répliqua que nous étions parfaitement à même d'empêcher les Allemands de passer, et l'entretien en resta là.
Le croirait-on? ces documents, qui avaient tout juste pour le gouvernement belge l'intérêt d'informations comme les agents de tout pays civilisé en adressent tous les jours à leurs supérieurs, les Allemands leur ont trouvé une telle importance qu'ils les ont publiés par voie d'affiches dans toutes les communes du pays, avec le commentaire que voici : « Le gouvernement belge, en prêtant l'oreille aux suggestions anglaises, s'est rendu coupable d'une grave infraction aux devoirs qui lui incombaient en sa qualité de puissance neutre. L'accomplissement de ces devoirs aurait exigé que le gouvernement belge, dans ses projets de défense, ait également prévu la violation par la France de la neutralité belge et ait fait pour ce cas, avec
rAUemagne, des conventions analogues à celles conclues avec la France et l'Angleterre. Les pièces découvertes constituent une preuve documentaire de la connivence belge avec les puissances de l'Entente, fait connu des services compétents allemands dès avant la guerre (1). Elles justifient notre action militaire et confirment les informations reçues par le haut commandement de l'armée allemande concernant les intentions françaises. Qu'elles ouvrent les yeux au peuple belge sur ceux auxquels il doit la catastrophe qui maintenant s'est déchaînée sur ce malheureux pays. »
Pour l'intelligence de cette communication, il faut savoir que la traduction allemande du rapport du général Ducarne commettait un contresens des plus graves et impardonnable dans la reproduction d'une pièce à laquelle le gouvernement de Berlin attache une importance capitale. A l'endroit où le général Ducarne écrit : « Mon interlocuteur insista sur le fait que notre conversation était absolument confidentielle,» la traduction remplace
(1) Mensonge maladroit. Si l'Allemagne avait connu la « convention » belgo-anglaise avant la guerre, elle se serait bien gardée de cherclier des prétextes ridicules pour justifier son attentat : elle aurait, dès lors, fait au sujet de la chose le bruit qu'elle a fait depuis.
le mot conversation par celui de convention (1) et parvient ainsi à présenter un simple échange de vues entre deux officiers supérieurs comme un traité en règle entre leurs deux Etats. Admettons qu'il n'y ait pas là d'intention frauduleuse, malgré l'apparence du contraire, mais comment justifier l'omission de la note marginale où il est clairement dit que « l'entrée des Anglais en Belgique ne se ferait qu'après la violation de notre neutralité par l'Allemagne? » C'est grâce à ce contresens et à cette omission que la pièce prend le caractère délictueux que veut lui donner l'Allemagne, et vous voulez que nous ne vous accusions pas de falsification? Et s'il y a simplement erreur, que dire, encore une fois, d'une diplomatie qui ne s'épargne pas de telles bévues ! (2). Et n'a-
(1) <( Dass unser Abkommen absolut vertraulich sein soUte. »
(2) Veut-on savoir coniment le gouvernement aUemand se disculpe ? « Il a déjà été établi, écrit-il, que sur l'original du rapport du général Ducarne, on peut effectivement, en raison de l'écriture peu distincte, avoir lu le mot «convention» là où il y a en réalité «conversation» et avoir traduit en conséquence. Vouloir tirer d'une faute de. traduction sans importance la preuve d'une falsification intentionnelle de tout le document, est déjà d'une mentalité assez faible, mais la tentative devient plus ridicule encore du moment que le fac-similé du document, joint à la traduction, permet à tout lecteur
t-on pas le droit, tout au moins, de croire que son interprétation du document tout entier est aussi fausse que sa traduction du mot considéré par elle-même comme capital ? Si la prétendue convention avait existé, comment se fait-il que l'Allemagne n'en ait pas publié le texte, et pourquoi toutes les négociations qui ont dû la préparer n'ont-elles pas laissé, dans les archives du ministère de la guerre, d'autres traces que les deux rapports en question? Où l'Allemagne voit-elle l'obligation du gouvernement belge de la mettre au courant de ces entretiens privés et confidentiels? Assez de causes de dissentiment existaient entre les grandes puissances nos voisines sans qu'il vînt jeter entre elles un nouvel élément de suspicion (1). Quelle confiance la diplomatie étrangère aurait-elle dû avoir dans les hommes d'Etat belges, s'ils avaient livré à l'Allemagne les entretiens en question, et jeté inutilement entre
attentif de se rendre compte de l'erreur. » Nous nous bornerons à retenir de ceci que les lecteurs et même les traducteurs de Berlin ne sont pas « attentifs » et que leurs maîtres ne sont pas difficiles, puisque leurs plus lourdes bévues sont à leurs yeux des fautes sans importance. Et Grasshoff, lui, ne craint pas d'écrire : ce Warum sollte sicli die tV. A. Z, so angstlich an wort- \</ortliclie Uebertragung der Conversation halten ? w
(1) Beyens^ p. 7.
elle et l'Angleterre un nouveau brandon de discorde?
Quant à contester aux généraux étrangers belges le droit de recevoir les ouvertures de généraux étrangers au sujet de certaines éventualités militaires qui les intéressent et d'en faire rapport à leur supérieur hiérarchique, la prétention est trop plaisante pour qu'on s'arrête à la discuter sérieusement (1). Où cela est-il écrit? Tout Etat, qu'il soit neutre ou non, a le droit d'échanger des vues avec un autre Etat au sujet de ses intérêts primordiaux; ce sont ses actes qui le jugent, et les actes de la Belgique, l'Allemagne elle-même leur a rendu hommage. « L'Allemagne, dit M. von Jagow au baron Beyens le 4 août, ne peut rien reprocher à la Belgique et l'attitude de la Belgique a toujours été d'une correction parfaite (2). » C'est après l'invasion, le 4, que la Belgique s'adresse aux puissances garantes. Le 2 et le 3, elle ne Fa pas fait. Le Nieuwe Courant, reproduit par la Kôlnische Zeitung du 23 octobre, ment donc lorsqu'il écrit : « Trois jours avant le début de la guerre, Sir Edward Grey fit savoir au Gouverne-
(1) Le lecteur désireux de lire une réfutation péremptoire des allégations allemandes la trouvera dans la brochure de M. Jules Van den Heuvel, ministre d'Etat belge, Il laquelle j'ai fait plus d'un emprunt.
(2) Waxweiler, p. 57.
ment belge qu'il espérait que la Belgique ferait son possible pour faire respecter sa neutralité; il promettait l'appui de l'Angleterre et des Alliés dès que l'Allemagne aurait pénétré sur le territoire belge, à condition que la Belgique participât à une action commune en vue de résister à la violation de sa neutralité. La Belgique accepta. Dès ce moment, elle faisait partie de l'Entente : elle ne combattait plus exclusivement pour elle (1).» Le vrai caractère des conversations belgoanglaises apparaît d'ailleurs avec une évidence lumineuse dans la dépêche suivante adressée par sir Edward Grey, en avril 1913, au ministre britannique à Bruxelles. Postérieure d'un an au dernier entretien belgo-anglais, elle montre que les deux Etats, à cette date, étaient à cent lieues de se considérer comme liés l'un à l'autre par une convention quelconque :
' (( Monsieur le Ministre,
« Au cours d'une conversation non officielle que j'ai eue aujourd'hui avec le ministre de Belgique, j'ai dit que j'avais appris qu'il règne en Belgique, cette crainte que nous ne soyons les premiers à violer la neutralité belge. Je ne croyais pas que
(1) Waxweiler, p. 132.
cette appréhension pût avoir sa source en Angleterre.
« Le ministre de Belgique m'a déclaré qu'il avait été question en Angleterre — mais il n'a pu me dire où — du débarquement de troupes anglaises en Belgique pour prévenir l'envoi possible de troupes allemandes vers la France à travers la Belgique.
« J'ai répondu être certain que notre gouvernement ne serait pas le premier à se livrer à une telle violation; que je ne croyais pas non plus qu'aucun gouvernement anglais serait le premier à agir ainsi, et qu'en outre l'opinion publique anglaise ne l'approuverait jamais. Ce que nous avons eu à examiner, ai-je continué, et c'était là une question quelque peu embarrassante, c'est de savoir ce qu'il serait désirable et nécessaire de faire, en notre qualité de puissance garante de la neutralité belge, dans le cas où cette neutralité serait violée par une puissance quelconque.
(( Si nous étions les premiers à la violer et à envoyer des troupes en Belgique, nous donnerions ainsi à l'Allemagne, par exemple, un motif d'envoyer également des troupes en Belgique. Ce que nous .désirons, en ce qui concerne la Belgique, comme les autres pays neutres, c'est que la neutralité soit respectée, et aussi longtemps qu'elle ne sera pas violée par une autre puissance, nous n'en-
verrons certainement pas de troupes en territoire neutre (1). »
Voilà quelle était, à la veille de l'attentat, la situation de la Belgique vis-à-vis de l'Angleterre. Les conversations n*y avaient rien changé; on en pouvait dire ce que, le 22 novembre 1912, le chef du Foreign Office écrivait à l'ambassadeur de France à Londres :
« A différentes reprises; les états-majors militaires et navals de France et de Grande-Bretagne ont échangé des vues. Il a toujours été entendu que ces échanges ne portent pas atteinte à la liberté de l'un ou de l'autre gouvernement de décider à n'importe quel moment dans l'avenir s'il doit ou non soutenir l'autre Etat avec ses forces armées. Nous avons admis que les échanges de vues entre nos techniciens ne constituaient pas et ne doivent pas être considérés comme constituant un engagement qui obligerait l'un ou l'autre des gouvernements à intervenir dans l'éventualité qui ne s'est pas encore présentée. »
Mettez Belgique à la place de France et vous aurez, mutatis mutandis, la formule diplomatique de la valeur de l'incident.
Chose instructive, la révélation du « gouverne-
(1) Van den Heuvel, p. 31.
ment allemand en Belgique» a été accueillie outre- Rhin par un inmiense soupir de soulagement. Jusque-là, la conscience de l'Allemagne n'était pas tranquille; elle se rendait compte qu'elle avait ?i sa charge un attentat contre le droit des gens, et les déclarations lénifiantes de l'empereur et du chancelier ne parvenaient pas à calmer ses inquiétudes. Désormais, elle se voyait débarrassée de ces honorables scrupules. Il restait établi, à vrai dire, que la neutralité de la Belgique avait été violée, mais c'était... par la Belgique elle-même, et le gouvernement belge était seul responsable de toutes les souffrances que les Allemands avaient dû infliger, malgré eux, à ce malheureux pays.
Voilà ce qui est devenu, pour l'Allemagne entière, lettre d'Evangile, et, sans plus attendre d'autres justifications, le mot d'ordre a été redit d'un bout du pays à l'autre depuis Memel jusqu'à Waldshut. Ce ne sont pas seulement les soldats, auxquels on peut, une fois la guerre commencée, faire croire tout ce qu'on veut, et qui n'ont pas l'habitude de « penser dans les rangs », ce ne sont pas seulement les modestes abonnés à qui le facteur apporte chaque matin leur opinion toute faite dans les colonnes de leur journal, ce sont les représentants les plus éminents de la pensée allemande, ce sont des savants comme Ehrlich, Haeckel, Harnack, Lamprecht, Roentgen, Wassermann,
Wuiidt, ce sont des littérateurs, comme Gérard Hauptmaim, Sudermami, Richard Voss, ce sont des artistes comme Defregger et Hans Thoma qui se font les complaisants propagateurs de l'argument fourni à la patrie allemande par les cambrioleurs bruxellois. Dans leur appel au monde civilisé, les quatre-vingt-treize ne craignent pas d'écrire :
(( Il n'est pas vrai que nous avons commis un attentat criminel contre la neutralité belge. Il est établi que la France et l'Angleterre étaient décidées à la violer. Il est établi que la Belgique était d'accord avec elles. C'aurait été nous suicider que de ne pas prendre les devants (1). »
L'Allemagne, c'est convenu, est une (( nation de penseurs. » Gomment donc se fait-il que pas un de ces « penseurs » ne se soit avisé d'une réflexion qui vient d'emblée à l'esprit du premier homme venu en possession d'un peu de bon sens? En quoi des (( chiffons de papier » découverts en octobre peuvent-ils changer la nature de l'attentat perpétré le 3 août et avoué le lendemain par le chancelier allemand? Ils prouveront tout au plus, dans l'hy-
(1) Es ist nicht wahr, dass wir freventlîch die Neutralitât Belgiens verletzt liaben. Nachweislich waren Frankreich und England zu ilirer Verletzung entschloasen. Nacliweislich war Belgien damit einverstanden. Selbstvernichtung ware es gewesen, ihnen nicht zuvorzukomiBen. {Kolnische Zeitung, 4 octobre, matin.)
pothèse la moins défavorable à nos ennemis, qu'il y a eu deux coupables : FAllemagne et la Belgique. Ils ne sauraient faire que la foi jurée n'ait été trahie par les Allemands. Des montagnes de docu* ments n'y changeront rien; toutes les arguties des juristes et toutes les imprécations des quatrevingt-treize ne sauraient faire qu'un crime contre le droit des gens n'ait pas été commis :
non tamen irritum
Quodcumque retrost, efficies.
Mais ce n'est pas tout. Afin que rien ne manque à l'abaissement de la conscience allemande, on va entendre le chancelier de l'Empire avaler ses propres paroles. M. von Bethmann-Holweg avait, il est vrai, à se faire pardonner par les pangermanistes son aveu du 4 août, dans lequel il y avait plus de droiture que d'habileté. Il avait eu le temps de réfléchir depuis lors sur les inconvénients de la sincérité en matière politique, et le discours qu'il tint au Reichstag le 2 décembre 1914 montre qu'il s'est converti à des idées plus dignes, paraîtil, d'un ministre prussien. Voici en quels termes il crut devoir formuler son meâ culpâ :
« Lorsque, le 4 août, je parlai d'un tort que nous aurions commis en entrant en Belgique, il n'était pas certain que le gouvernement de Bruxelles ne se déciderait pas, au moment suprême, à épargner
le pays et à se retirer, tout en protestant, sur Anvers. Pour des raisons militaires, au 4 août, la possibilité de pareille éventualité devait de toute façon rester ouverte. Déjà alors il existait divers indices pour la culpabilité du gouvernement belge. Des preuves écrites, positives, n'étaient pas encore en notre pouvoir en ce moment; par contre, ces preuves étaient parfaitement connues des hommes d'Etat anglais.
« Si maintenant, par suite des documents découverts à Bruxelles, il est constaté de quelle façon la neutralité (belge) fut sacrifiée au profit de l'Angleterre, dès à présent, deux faits sont évidents pour tout le monde : lorsque nos troupes passèrent dans la nuit du 4 au 5 août sur le territoire belge, elles se trouvaient sur le sol d'un Etat qui avait lui-même renoncé depuis longtemps à la neutralité. »
La réponse à ces audacieuses assertions n'a pas tardé. Du Havre, le gouvernement belge a fait entendre une protestation solennelle dont j'extrais le passage suivant :
« Le gouvernement belge déclare sur l'honneur que, non seulement aucune convention ne fut jamais conclue, mais encore que jamais il n'y eut de la part d'un gouvernement, quel qu'il soit, ni pourparlers ni proposition au sujet de semblable convention.
« D'ailleurs, jamais le représentant de la Grande- Bretagne, qui, seul, avait qualité pour engager celle-ci, n'intervint dans ces conversations. D'autre part, tous les ministres belges, sans exception, peuvent l'attester sous la foi du serment, jamais une conclusion quelconque de ces conversations ne fui proposée, soit en conseil des ministres, soit à un ministre en particulier. »
A cette noble déclaration, qui suffisait pour mettre fin à toute controverse, sait-on ce que Berlin trouve à répondre? Lisez et jugez :
« Si maintenant le gouvernement belge croit pouvoir faire disparaître les documents accablants pour lui au moyen d'une déclaration faite sur l'honneur, par laquelle il nie la conclusion d'une convention quelconque ou même l'existence de conversations ou de pourparlers, c'est là un procédé dont la candeur naïve convaincra difficilement ceux qui ont eu sous les yeux les preuves matérielles du contraire. »
Avant d'apprécier cette réponse, remarquons que décidément on a au ministère des affaires étrangères de Prusse la spécialité des contresens. Le gouvernement belge ne nie nullement l'existence de conversations ou de pourparlers anglobelges, comme on le lui fait dire, et le passage reproduit ci-dessus fournit « la preuve matérielle du contraire. » Mais, s'il reconnaît la réalité des
entretiens entre officiers, il conteste qu'il y ait eu des pourparlers de la part du gouvernement, et cette déclaration, notons-le, engage la garantie du gouvernement anglais lui-même. Quant au sarcasme avec lequel le gouvernement prussien accueille la parole d'honneur d'hommes exilés depuis un an pour avoir été fidèles à la foi jurée, il suffit d'en prendre note. Certes, il peut y avoir de la candeur à parler d'honneur à un adversaire qui ne comprend pas ce langage : cela tient à ce qu'en Belgique on n'est pas au courant du point de vue prussien en matière de foi jurée, mais aussi, peut-être, à ce qu'en Prusse on n'est pas mieux renseigné sur notre manière de voir. Pour faire cesser le malentendu, il suffira sans doute d'apprendre aux ministres de Sa Majesté Guillaume II que les Belges considèrent la parole d'honneur comme la chose la plus sacrée qu'ils possèdent, qu'ils ont prouvé qu'ils souffriront tout plutôt que d'y être infidèles, et qu'ils ne sauraient faire à leurs pires ennemis l'affront de les croire capables d'un autre sentiment. Ils auraient repoussé avec mépris celui qui leur aurait dit, il y a un an, que la Prusse considérait comme un chiffon de papier le traité au bas duquel son roi avait mis sa signature, et lorsque l'empereur Guillaume leur a dit en 1910 : « La Belgique a bien raison d'avoir confiance en moi, » ils ont écouté cette parole
royale avec une confiance pleine de gratitude.
Apparemment, c'était là de la candeur encore, mais on peut certifier aux ministres prussiens qu'à force de les avoir pratiqués, les Belges se sont corrigés du défaut qui amuse ces Messieurs de Berlin. Ce n'est d'ailleurs pas à eux, mais au monde civilisé, que le gouvernement belge s'est adressés, et le monde civilisé n'hésitera pas entre la déclaration du gouvernement belge et les palinodies d'un chancelier qui dément le 2 décembre ce qu'il avait avoué le 4 août.
Mais le gouvernement belge aurait dû prévenir l'Allemagne 1 Cela est douteux, mais admettons-le. Eh bien, il l'a fait, et vous avez sous ce rapport une déclaration que personne, même en Allemagne, je pense, ne s'avisera de contester : c'est celle du roi Albert lui-même.
Dans une entrevue accordée au correspondant du grand journal New York Sun, le roi déclare ceci : « Je tenais tellement à éviter jusqu'à l'apparence d'un manquement à la neutralité, que j'avais fait informer l'attaché militaire allemand de l'incident dont on fait aujourd'hui tant de bruit. Quand les Allemands ont fouillé nos archives, ils savaient exactement ce qu'ils y trouveraient; leur surprise et leur indignation sont feintes. »
Cette parole de héros tombe comme un coup de foudre sur le misérable échafaudage de mensonges
et de sophismes par lesquels les Prussiens ont cherché à déshonorer la Belgique. Ils ont pu se gausser de la parole d'honneur de nos ministres; ils ont pu traiter de parjures — eux! — le ministre de la guerre russe, M. Soukhomlinow, et même le tsar Nicolas II en personne, ils ont pu douter des formelles assurances du gouvernement français, ils n'ont pas osé contester la parole du roi Albert. Et ils ont eu raison, car l'univers entier a ratifié les paroles par lesquelles conclut le journal neutre auquel j'emprunte ma relation :
« Certes, on apprendra avec émotion, dans tous les pays civilisés, la déclaration du roi des Belges... Après cette parole royale, prononcée par une personnalité aussi noble et aussi digne de respect que le roi Albert, et à laquelle nous accordons une foi sans réserve, nous considérons la question des documents trouvés à Bruxelles comme close (1). »
Oui, la question est close et l'on peut se borner à conclure. Toutes les insanités que les avocats de
(1) Mot oiitroering zal ze]:er in aUe beschaafde landen zijn vernomen de verklaring van Z. M. Koning Albert van België... Na dit koninklijk woord, waaraan wij, nu het ' is iiitgesproken door een zoo aclitenswaardige en nobele figuur als Koning Albert, onvoorwaardelijk geloof hechten, acliten wij de zaak van de gevonden Brusselsehe documenten voor goed uit. {Het Vaderland, 27 mars, 2e avondblad.)
TAUemagne ont alléguées sont en définitive la vengeance de la Belgique. Oui, nous aurions le droit, nous les vaincus écrasés sous le talon prussien, de contempler avec un sentiment de pitié hautaine la détresse morale de nos maîtres en face de leur iniquité ! Nous aurions le droit de rire à l'aspect d'une grande nation se débattant dans le bourbier du mensonge, s'accrochant vainement, tour à tour, aux plus misérables arguties pour justifier son crime, et ne s'apercevant pas qu'elle le rend plus manifeste par les choquantes contradictions de ses versions successives. Nous donnons rendez-vous à la conscience allemande au lendemain de la guerre. Quand, au sortir de l'ivresse homicide, elle reprendra possession d'elle-même, elle se rendra compte que la seule chose qui restera, c'est, sur l'écusson de l'Empire, une tache que des siècles ne laveront pas.
Ce chapitre était écrit lorsque la Libre Belgique m'a apporté, le 10 août 1915, ïa lettre du cardinal Gasparri à M. Jules Van den Heuvel, ministre plénipotentiaire de Belgique près le Saint-Siège. Le diplomate belge avait demandé au cardinal une interprétation authentique des paroles prononcées par le Saint-Père dans son allocution consistoriale du 22 janvier 1915, où il « réprouvait hautement toute injustice, de quelque côté et pour quelque motif qu'elle fût commise. » Le secrétaire d'Etat
répondit que rinvasion de la Belgique était directement comprise dans ces paroles. Et, parlant des documents par lesquels rAllemagne essayait d'établir que la neutralité belge n'existait plus au moment de l'invasion, il ajouta : « Il n'appartient pas au Saint-Père de trancher cette question historique et pareil jugement n'est pas nécessaire à son but. Même si on admettait le point de vue allemand, encore resterait-il toujours vrai de dire que l'Allemagne, de l'aveu du chancelier, pénétra sur le territoire belge avec la conscience d'en violer la neutralité et par conséquent de commettre une injustice. Gela suffit pour que cet acte doive être considéré comme directement compris dans les termes de l'allocution pontificale. »
Roma locuta est.
La résistance de la Belgique à l'attentat prussien.
Le géant était aux portes; la France et l'Angleterre étaient loin, surprises, comme nous, par l'agression criminelle. Nous allions devoir combattre un contre vingt.
Que faire?
Il n'y eut pas un instant d'hésitation, pas plus dans le peuple que dans le gouvernement. Ils furent dignes l'un de l'autre, et dignes, l'un et l'autre, de la majesté de l'heure. Le gant qui venait de lui être jeté, la Belgique le releva sans forfanterie et sans peur.
Nous n'avions qu'une petite armée qui, avant 1913, ne dépassait pas sur pied de guerre le chiffre de 180,000 hommes. Une loi du 31 août de cette année, il est vrai, avait décrété le service général, mais cette mesure n'avait pu encore augmenter
qu'une classe de milice, celle de 1913, et, en la comptant, notre effectif de guerre ne dépassait pas 200,000 hommes. En y joignant quarante mille volontaires qui se firent inscrire pendant la première quinzaine d'août, cela faisait 240,000 hommes qui allaient devoir tenir tête aux innombrables cohortes allemandes.
Qu'importe?
L'honneur et le devoir étaient en jeu : ils nous trouvèrent fidèles.
Dans la séance historique des Chambres le 4 août, toute la nation sans distinction de partis ratifia la réponse du gouvernement à l'ultimatum. Ce fut une de ces journées inoubliables comme les annales d'une nation n'en comptent pas deux au cours d'un siècle. Il faudrait pouvoir dire l'attendrissement avec lequel le peuple belge acclama sa jeune souveraine venant avec ses trois enfants assister à la séance des Chambres, le délire d'enthousiasme qui se déchaîna autour du roi lorsque, sortant de son palais pour aller au Parlement, il apparut à cheval, botté et éperonné, dans cette même tenue de lieutenant-général avec laquelle il allait, au sortir du Palais de la nation, se mettre à la tête de l'armée. Heures réconfortantes et qui feraient presque bénir l'agression de l'ennemi, puisqu'elle provoquait un tel déchaînement de patriotisme dans un peuple généralement froid et
contenu. Une ivresse sacrée avait passé sur la multitude; on eût dit que Tâme de la patrie circulait dans l'air et se posait sur chaque tête dans une espèce de nouvelle Pentecôte. Les cœurs les plus bronzés étaient en feu; des yeux qui n'avaient jamais pleuré connurent ce jour la saveur des larmes. Dans un élan d'amour, la Belgique célébrait ses fiançailles avec la mort.
Etait-ce la fièvre d'un jour, était-ce un de ces mouvements inconscients et irréfléchis qui se dégagent des foules dans un moment de surexcitation, et auxquels, au lendemain de l'ivresse, succèdent l'abattement et le regret ? Non. L'ennemi lui-même a fourni à la Belgique l'occasion de montrer que son héroïsme était à l'épreuve de toutes les catastrophes. Après la prise de Liège, honteux de son triomphe et sans doute aussi se figurant que la défaite nous avait rendus traitables, le gouvernement allemand nous réitéra sa demande de ne pas nous opposer à son passage. Le 9 août, le ministre de Belgique à La Haye transmettait à M. Davignon, de la part du ministre des affaires étrangères des Pays-Bas, le document suivant, que le ministre des Etats-Unis d'Amérique s'était refusé à transmettre (1) :
« Les forts de Liège ont été pris d'assaut après
(1) M. le baron Fallon, en envoyant le document à
une vaillante résistance. Le gouvernement allemand déplore profondément qu'à la suite de l'attitude hostile du gouvernement belge à l'Allemagne, on en soit arrivé à un conflit sanglant. L'Allemagne ne vient pas en ennemi en Belgique. C'est surtout sous l'empire de la nécessité et à raison des mesures militaires de la France qu'elle a dû prendre la pénible résolution d'entrer en Belgique, et d'occuper Liège comme point d'appui pour ses opérations militaires ultérieures.
(( Après que l'armée belge, par sa résistance héroïque à des forces très supérieures en nombre, a maintenu de la manière la plus brillante l'honneur de ses armes, le gouvernement allemand prie le roi des Belges et son gouvernement d'épargner à leur pays les horreurs intérieures de la guerre. Le gouvernement allemand est disposé à conclure avec la Belgique toutes conventions pouvant se concilier avec les nécessités de son conflit avec la France. L'Allemagne proteste encore une fois, de la manière la plus solennelle, qu'elle n'est pas guidée par l'intention de s'annexer le territoire belge, et qu'une telle pensée lui est absolument étrangère.
Bruxelles, y joignait une note dans laquelle il informait le gouvernement belge de cette particularités « Le ministre (néerlandais), ajoutait-il, a accepté sans enthousiasme cette mission. Je m'en suis chargé pour lui faire plaisir. »
Elle est toujours prête à évacuer le royaume de Belgique aussitôt que Tétat de la guerre le lui permettra. »
La tentation, on l'avouera, parlait un langage séduisant. Si nous acceptions la proposition, nous retrouvions la paix et la sécurité, nous épargnions au pays les horreurs d'une guerre atroce, dont les massacres et les incendies venaient de nous donner Tavant-goût. Nous ne cédions qu'à une supériorité numérique écrasante, et non sans avoir, de l'aveu de l'ennemi, « maintenu de la manière la plus brillante l'honneur de nos armes. »
On me pardonnera sans doute le mouvement de fierté patriotique avec lequel je transcris ici la réponse du gouvernement belge datée du 10 août. La voici dans sa noble simplicité :
« La proposition que nous fait le gouvernement allemand reproduit la proposition qui avait été formulée dans l'ultimatum du 2 août. Fidèle à ses devoirs internationaux, la Belgique ne peut que réitérer sa réponse à cet ultimatum, d'autant plus que depuis le 3 août sa neutralité a été violée, qu'une guerre douloureuse a été portée sur son territoire et que les garants de sa neutralité ont loyalement et immédiatement répondu à son appel. »
Cette fois, il n'y eut plus de séance des Chambres belges pour ratifier la réponse du gouverne-
ment : la parole était au canon. Mais je jure qu'avec la même unanimité que le 4 août, la Belgique acclama la parole des hommes de cœur qui avaient la responsabilité de ses destinées. Au lendemain de ses premiers désastres, elle leur était reconnaissante de maintenir haut et ferme le drapeau national et de ne pas désespérer de la patrie. Depuis lors, la tempête de fer et de feu a passé sur elle. Pendant des mois, elle a été livrée au massacre, au pillage, à l'incendie. Ses malheurs ont étonné l'univers. Mais ce qui Ta émerveillé plus encore, c'est la splendeur de sa résistance. Ce petit peuple pacifique, qui depuis près de trois générations s'était déshabitué des travaux de la guerre et dont l'armée n'inspirait au fier Teuton qu'un sentiment d'orgueilleuse pitié, a tenu tête aux premières armées du monde. Cinq armées ont fondu sur lui: celles des généraux Kluck, Hausen, Bûlow, du prince héritier de Wurtemberg et du prince héritier de Prusse. Surpris par le guet-apens prussien, il a brisé à Liège la première vague de l'invasion en arrêtant pendant une semaine devant nos forts des soldats qui croyaient ne faire qu'une promenade militaire à travers nos provinces. Là, l'héroïque général Léman s'est couvert d'une gloire immortelle en arrachant des mains de l'Allemagne cet « atout de la rapidité » qui .était pour elle la condition sine qua non du succès. Retiré à moitié
asphyxié de dessous les ruines du fort de Loncin, il écrit à son roi cette lettre désormais historique que l'on fera apprendre par cœur aux enfants des écoles :
« Je suis certain d'avoir soutenu Thonneur de nos armes. Je n'ai rendu ni la forteresse, ni les forts.
« Daignez me pardonner, Sire, la négligence de cette lettre. Je suis physiquement très abîmé par l'explosion de Loncin.
« En Allemagne où je vais être dirigé, mes pensées seront ce qu'elles ont toujours été: la Belgique et son roi. J'aurais volontiers donné ma vie pour les mieux servir, mais la mort n'a pas voulu de moi. »
La prise de Liège n'a pas découragé le peuple belge, comme l'ennemi s'y attendait. Repoussant avec un tranquille mépris ses offres insidieuses, il lui a disputé pied à pied le sol de la Belgique dans une série d'engagements, où la victoire a été du côté du nombre et la gloire du côté du vaincu.
L'énorme supériorité numérique de l'ennemi ne permettait à notre armée d'opérer autre chose qu'une retraite savante : elle n'a cédé le terrain que pas à pas, après avoir, à Tirlemont le 18 août, h Perwez le 19 août, lutté courageusement. Il fallut que le gouvernementse retirât à Anvers le 20 août, mais l'armée continua de couvrir cette grande for-
teresse. Les sorties d'Anvers, le 28 et le 26 août, furent un superbe effort qui honore notre armée. Celle-ci continua, par une série de sorties vigoureuses, à tenir Tennemi en échec et c'est seulement le 3 octobre, deux mois après l'invasion, qu'elle a repassé la Nèthe et que l'armée ail .mande a pu commencer le bombardement d'Anvers. Ici une douloureuse surprise attendait le patriotisme belge. La défense d'Anvers, créée en 1859, avait été successivement complétée depuis lors par une série de travaux qui semblaient en avoir fait une des places les plus fortes du monde; une double ceinture de 40 forts et de 17 redoutes formait autour de notre métropole commerciale une ligne de plus de 130 kilomètres avec un rayon de 15 à 18 kilomètres, dont la Nèthe et le Rupel formaient l'escarpe sur la rive droite de l'Escaut, tandis que, sur la rive gauche, s'échelonnaient les forts et que vers le nord une zone inondable achevait cet ensemble de travaux dus au général Brialmont, le premier ingénieur militaire de son temps. Le roi et son gouvernement, qui s'y étaient retirés, semblaient pouvoir y attendre tranquillement l'arrivée de l'armée de secours anglaise ou française, et, dans tous les cas, arrêter l'ennemi pendant de longs mois.
Ces espérances devaient être déçues. Un engin de guerre, fabriqué dans le plus grand secret par les
usines Krupp, le canon de 0.42, allait apparaître ici pour la première fois comme le triomphe de la force brutale sur toutes les combinaisons de rintelligence et du génie militaire. « A ces projectiles d'un mètre de longueur et d'un poids de 14 quintaux (1,350 kilogrammes) rien ne pouvait résister. Les forts les plus solides cuirassés d'acier, des voûtes bétonnées de plusieurs mètres d'épaisseur volaient en éclats comme du verre, et des constructions qui semblaient faites pour l'éternité croulaient comme des châteaux de cartes (1). » Ce n'est donc ni le courage, ni la stratégie qui ont eu raison d'Anvers : c'est M. Krupp qui est le vrai conquérant d'Anvers. Après la formidable brèche pratiquée dans la première ligne de forts, la place était à la merci des bombes allemandes, qui pouvaient passer par-dessus dans la seconde enceinte. La ville tomba au pouvoir de l'ennemi le 9 octobre. La déception a été amère pour la Belgique, mais, faut-il le dire? elle n'a pas été moindre pour l'ennemi, une fois passée l'ivresse du premier moment de son triomphe. Il comptait, en s' emparant de notre réduit national, mettre la main sur notre roi, sur son gouvernement et sur son armée: toutes les forces de notre résistance transportées en Allemagne, c'était la fin de la Belgique.
(l)voN Strant^, p. 54.
Mais la Belgique n'était plus à Anvers I Abandonnant la place devenue indéfendable, le roi Albert avait fait, à la tête de son armée, une retraite siperbe, que l'histoire enregistrera à Tégal d'une grande victoire. Franchissant en 24 heures 90 kilomètres, protégés par leur cavalerie et par des troupes de flanc chargées de ralentir la poursuite de l'ennemi, les Belges s'étaient retirés dans les marécages de la Flandre occidentale et lorsque les Allemands s'aperçurent de la faute qu'ils avaient commise en ne prévoyant pas cette retraite, il était trop tard pour l'empêcher, les vaincus les avaient gagnés de vitesse et avaient mis l'infranchissable ligne de l'Yser entre eux et leurs ennemis; ils devenaient l'aile gauche de l'armée franco-anglaise (1). Et l'Yser nous a consolés d'Anvers. Nul n'aurait cru que ce canal de vingt mètres de largeur maximum serait pour la patrie belge le refuge inexpugnable que le génie de Brialmont et les millions de notre trésor n'avaient pu faire d'Anvers. L'Yser sera désormais, dans l'histoire de Belgique, ce que les Thermopyles ont été dans celle de la
( 1 ) Il est comique, après cela, de lire dans Hoelschetî, p. 177 : « Mit allen Mitteln suchten die Deutschen die Vereinigung der aus Antwerpen entkommenen Streitkrâfte mit dem linken franzosisehen Flûgel zu verliinderen, als ilinen anch gelang. » Vraiment, les lecteurs allemands sont bien renseignés!
Grèce et l'Argonne dans celle de la France, le nom prestigieux autour duquel se donnent rendez-vous les plus glorieux souvenirs de la patrie. Grâce à lui, le roi Albert, après plus d'un an de guerre, n'a jamais quitté le sol de son pays : le royaume de Belgique, bien que ramené aux frontières les plus exiguës, existait toujours, et donnait un éclatant démenti à l'audacieuse affirmation de la Kôlnische Zeitung, qui, dès le 18 octobre, avait imprimé en vedette :
(( Toute la Belgique est évacuée par les alliés (1). »
Donnons ici une idée de cette « plus petite Belgique » sur laquelle ont été fixés pendant de longs mois les yeux de tout l'univers : elle a le droit de revendiquer dans l'histoire du monde une place hors de toute proportion avec son étendue.
Deux petits cours d'eau naissent dans la plaine flamande à une médiocre distance l'un de l'autre : l'un venant de l'ouest et l'autre du sud; ce sont des jumeaux ayant même patrie, même étendue, même destinée et presque le même nom. L'un s'appelle l'Yser et l'autre l'Yper (2) .Ils se jettent l'un dans
(1) Ganz Belgien von den Verbûndeten geraumt.
(2) L'Yper, après avoir laissé son nom à la ville d'Ypres, ne s'appelle plus aujourd'hui que l'Yperlée: c*est le sort commun des rivières arrosant une ville devenue plus importante qu'elles.
Tautre près des ruines de Tancien fort de Knocke, célèbre dans les annales de notre XVIIP siècle, puis ils cheminent, confondus, dans la direction du nord jusqu'à la mer, qu'ils atteignent après cinquante kilomètres de parcours commun. C'est l'Yper qui jusqu'au confluent forme la ligne de défense confiée aux forces anglaises, l'Yser étant réservé à l'armée belge. Cette ligne est d'un intérêt majeur : on y rencontrait trois nobles villes dont il ne reste plus aujourd'hui que des ruines : Ypres, la grande fourmilière industrielle du moyen âge, dont les halles étaient une des plus fières manifestations de l'esprit communal; Dixmude, la gracieuse, étendue au milieu des plus opulents pâturages de la Belgique et offrant au voyageur les plus beaux de nos paysages urbains, après ceux de Bruges et de Malines; Nieuport enfin, qui racontait aux flots de la mer du Nord l'épopée de nos guerres et de nos douleurs d'autrefois. Derrière le ruban d'eau qui reliait entre elles ces trois villes sœurs, resserré entre lui et les dunes, s'étendait sur un petit nombre de kilomètres carrés le royaume de Belgique tel que l'avait fait l'invasion. Et pourtant, qu'il eût été beau encore, sans le voile de deuil qui dissimulait ses charmes aux yeux des héros chargés de sa défense ! C'est cette riche et grasse terre de Flandre, verte comme l'Irlande et féconde comme la Lombardie, dont on ne saurait
dire au juste si elle est la mère ou la fille du peuple qui l'habite, tant la main de Thomme s'est associée à celle de la nature pour en faire le séjour digne d'un peuple libre Qt heureux. Tout y évoque l'idée de l'activité humaine : les ruisseaux qui flânent paresseusement dans les campagnes ont conscience de servir à fertiliser le sol; les canaux bordés de têtards de saules, filent en ligne droite vers quelque rendez-vous du travail; les clochers piquent le ciel, parfois inclinés sur un sol qui affecte de vouloir se dérober à la tyrannie de l'homme; les toits rouges des fermes s'enlèvent vivement sur le fond vert des prairies; d'innombrables vaches pâturent au loin dans les campagnes ou, couchées dans les herbages, contemplent « de leurs yeux languissants et superbes » ces paysages bucoliques, dignes de tenter la lyre de quelque nouveau Virgile. Et par dessus le tout, dans une atmosphère éternellement humide, que visite l'haleine saline de l'Océan, flotte une lumière de rêve, qui se réfracte à chaque instant en auréoles magiques et produit les jeux les plus inattendus et les plus variés de la couleur. La race qui peuple ce pays de l'idylle, c'est, par un étrange contraste, la race tragique et farouche des Kerels du XIV^ siècle, que les chevaliers français crurent à plusieurs reprises avoir exterminée sur les champs de bataille, mais qui renaissait sans cesse, comme les héros de la fable
Scandinave, pour reprendre sans relâche les mêmes combats. Furnes, sa capitale, a un trésor de souveniis, où les luttes ardentes du moyen âge s'évoquent parmi les travaux pacifiques de la Belgique moderne. C'est Furnes qui la première a souhaité la bienvenue à Léopold P"* sur la terre de Belgique, lorsque, débarqué à Calais, il entra chez nous par le chemin du rivage pour prendre possession de son royaume, auxacclamations délirantes d'un peuple ivre de joie. Combien de fois ce souvenir aura visité la pensée de son royal petit-fils, lorsque, le visage fouetté par le vent du large et salué par le vol des obus, il montait la garde, avec ses soldats, au seuil de ce dernier morceau de Belgique indépendante.
Mais le roi des Belges n'a pas eu le temps d'évoquer les souvenirs historiques. C'est l'heure présente, c'est la lutte de tous les instants qui réclame toutes les forces de son intelligence et de sa volonté. Car c'est là, sur la frontière de ce qui lui reste de royaume, que vont se livrer les combats les plus acharnés et les plus meurtriers de la guerre. Du 23 au 30 novembre 1914, le pays de l'Yser est témoin d'un drame comme le ciel et la terre n'en ont pas encore vu depuis le commencement de l'histoire. Pendant cette semaine tragique, toutes les forces de l'homme et de la nature sont employées aux œuvres de la mort; des luttes désespérées se
livrent pour quelques mètres carrés; chaque motte de terre est trempée de sang; les obus traversent le ciel en nuages compacts comme des vols de sauterelles; à la grosse artillerie allemande répond celle de la flotte anglaise, dont les rauquements font trembler Tair dans les environs de Bruxelles. Plusieurs fois, en sacrifiant des milliers d'hommes, les Allemands parviennent à franchir l'Yser, chaque fois ils sont rejetés sur l'autre rive par notre vaillante armée, qui fait là des prodiges d'endurance et de courage. Mais elle est décimée par la mort — le septième régiment de ligne, à lui seul, a perdu 600 hommes en quatre jours. Ne va-t-elle pas à la fin succomber sous l'immense supériorité numérique d'un ennemi qui, lui aussi, est digne de ce combat de géants ?
Il n'en sera pas ainsi. Le 30 octobre, se produit l'événement extraordinaire, inattendu, qui arrête l'immense effort germanique et qui dit à l'envahisseur : « Tu n'iras pas plus loin ! »
Que s'est-il donc passé, qui a permis à une plaine unie et indéfendable de devenir pour le reste de la campagne l'infranchissable boulevard de la patrie belge ?
Pour s'en rendre compte, il faut connaître la nature des lieux. La plaine flamande n'a dans la région de Veurne-Ambacht que trois mètres audessus du niveau de la mer, et comme celle-ci, à
marée haute, s'élève jusqu'à quatre mètres 6S audessus de ce niveau, le pays serait périodiquement couvert par 1 mètre 65 centimètres d'eau, s'il n'y avait été pourvu à la fois par la nature et par la main de l'homme. Le long du rivage, une chaîne de collines sablonneuses, les dunes, protège efficacement l'intérieur des terres contre l'invasion des flots. La marée, il est vrai, peut y entrer par les canaux et par les fleuves côtiers, mais les uns et les autres sont garnis de digues et fermés par des écluses que l'eau ne parvient jamais à déborder. Détruisez les digues, ouvrez les écluses et l'océan furieux se précipitera sur ces riches campagnes, qui disparaîtront sous ses vagues.
Or, le 30 octobre, les Allemands virent avec étonnement les canons belges s'aligner au sommet du remblai du chemin de fer de Dixmude-Nieuport, et commencer à diriger leurs feux dans la direction des canaux de l'Yser et de Plasschendaele. D'abord, ils ne comprirent rien à cette manœuvre et se demandèrent à qui en avait l'artillerie belge. Ils ne tardèrent pas à être édifiés lorsque, les digues de ces canaux ayant cédé sous l'action des boulets, leurs tranchées se remplirent d'eau. « Ce fut, écrit un témoin, comme une foudroyante surprise pour les Teutons. Les premiers flots avaient envahi les positions occupées par plusieurs batteries lourdes. Quand les officiers don-
lièrent l'ordre de ramener les pièces en arrière, il était trop tard. Vainement hommes et chevaux s'attelèrent aux pesants canons; il fallut les abandonner. Puis l'inondation se faufila dans les réseaux des tranchées et sur certains points l'envahissement fut si rapide que des centaines d'hommes furent noyés. Le désastre grandissait d'heure en heure. Ignorant les causes de l'inondation, s'imaginant qu'elle ne serait pas de longue durée, des régiments entiers restaient stoïquement en place, jusqu'à ce que l'eau leur montât à la hauteur de la ceinture. Mais le péril devenant pressant, les officiers se décidèrent à donner le signal de la retraite, le long des chaussées qui surplombaient les flots. C'était l'heure qu'attendaient les Belges, l'heure vengeresse. Portés sur le talus du chemin de fer, leurs canons à tir rapide balayèrent effroyablement les chaussées encombrées de fuyards et de transports militaires. Les rafales d'obus faisaient des trouées terrifiantes dans ces masses, en même temps que les mitrailleuses installées dans des barques ou des radeaux les harcelaient sur les flancs. Ce fut un massacre indescriptible. Sur cent mètres de chaussée, on pouvait compter des milliers de morts. En une journée, plus de douze mille Allemands périrent dans le triangle formé par Pervyse, Ramscapelle et Schoore (1). »
(1) L'ennemi dut se résigner à avouer partiellement
Quant aux Belges, protégés par le remblai du chemin de fer qui opposait une barrière à l'inondation du côté de l'ouest, ils étaient désormais inexpugnables.
Voilà comment, après quatre mois de guerre, il y avait toujours une Belgique indépendante, que le pied du conquérant ne foulait pas. C'était une bien petite Belgique ayant tout au plus SOO kilomètres carrés, et que notre armée aurait pu arpenter tout entière en un seul jour, du nord au sud et de l'est à l'ouest. Elles se réduisait à deux villes : Fumes et Poperinghe et à un certain nombre de villages, parmi lesquels tous les Belges connaissent les riantes stations maritimes qui s'appellent Oostduinkerke, Coxyde, La Panne, noms évocateurs de souvenirs de journées ensoleillées et heureuses, au bord d'une mer souriante. Furnes, où le roi avait établi son quartier général, était devenue la capi-
la catastrophe. Un communiqué, daté de Berlin le 3 novembre 1914, narre le fait en ces termes voilés: « L'inondation au sud de iSTieuport rend toute opération impossible dans cette région. Les terres y sont dévastées pour longtemps. Par endroits, l'eau est plus qu'à hauteur d'homme. » Le communiqué ajoute que les troupes allemandes sont sorties du terrain inondé saines et sauves, sans perte ni en hommes, ni en canons, ni en chevaux, ni en véhicules, miracle qui consolera les Allemands et fera rire le reste du genre humain.
taie provisoire de la Belgique entière, comme Mémel le fut de la Prusse, aux jours sombres qui suivirent la bataille d'Iéna. Et comme alors la reine Louise, ainsi de nos jours on voit la jeune reine des Belges, âme vaillante dans un corps frêle, s'associer aux épreuves et aux luttes de son époux, et communiquer à la nation entière sa confiance dans l'indéfectible avenir de la patrie.
Et lui, notre roi, comment parler de lui en termes dignes de son grand cœur et de sa superbe endurance ? La Belgique le connaissait à peine avant cette guerre qui Ta mis à sa vraie place, dans l'auréole des héros. Elle respectait en lui le gardien fidèle de la constitution, elle l'aimait pour la conscience avec laquelle il s'acquittait de son rôle de roi, pour les beaux exemples que sa vie publique et privée donnait à la nation entière. Mais sous ses dehors modestes et réservés, voire timides, qui aurait deviné le héros? Elle sait maintenant ce que c'est à l'heure du danger qu'un roi. Elle l'a vu, infatigable, tranquille sous la pluie des balles, descendre dans les tranchées, partager le pain noir des troupiers, les encourager par son exemple et par sa parole, apparaissant au milieu d'eux, dans sa froide et souriante intrépidité, comme un demidieu devant lequel ils tombaient à genoux, les yeux rouges de larmes, la gorge pleine d'acclamations délirantes, fous d'enthousiasme, de dévouement et
d'orgueil patriotique. De pareils souvenirs ne s'effacent pas de la mémoire d'un peuple, et la dynastie s'en apercevra. Le Roi a cru ne travailler que pour la patrie : il a, par surcroît, travaillé pour les siens, car il a Jeté dans notre vieux sol les racines d'une popularité prodigieuse qui, pareille à un chêne superbe, ombragera pendant des générations tous ceux qui descendront de lui .
Non, la Belgique n'oubliera pas les jours de Furnes; elle les comptera précieusement comme un avare compte ses trésors; elle les inscrira au tableau d'honneur de ses annales, elles les redira avec orgueil aux générations à venir.
Nous n'avons pas été témoins de cette épopée, nous qui, prisonniers de l'ennemi, exilés dans notre propre patrie, avons porté le poids des heures mornes et lourdes, et ce sont les vaillants revenus des batailles patriotiques qui nous rediront les jours de l'Yser. Il en est un toutefois, particulièrement mémorable, dont la connaissance est arrivée jusqu'à nous, à travers les épaisses rangées des troupes allemandes : c'est la veillée des armes du jeune duc de Brabant, qui faisait son apprentissage de souverain dans les tranchées à l'âge de quatorze ans. Ce jeune prince fut présenté par son père au 12® régiment de ligne, dans lequel il allait gagner ses grades. « On ne saurait trop tôt, dit le Roi, mettre les jeunes princes à l'école du devoir,
LE GUET-APENS PRUSSIEN EN BELGIQUE Hl
et il n'y en a pas de meilleure que notre armée. Je lui amène mon fils. J'ai voulu, ajouta-t-il, honorer particulièrement le Douzième pour la vaillante conduite qu'il n'a cessé de tenir pendant la campagne, depuis sa défense du pont de Visé, le 4 août, jusqu'à la brillante défense de Dixmude, où il a repoussé quinze attaques allemandes et perdu le tiers de son effectif. Honneur à lui et à son colonel Jacques, qui, blessé à deux reprises, le 20 et le 21 septembre, est resté chaque fois à la tête de ses troupes (1)! » ^ Voilà comment la Belgique d'aujourd'hui, représentée par le roi Albert, enseignait la Belgique de demain, incarnée dans le duc de Brabant. Et sous un ciel où rougeoyaient les feux de l'artillerie, le chant du Lion de Flandre sortant du fond des tranchées allait apprendre aux Allemands que cette petite nation, après un an de guerre, était encore debout en face d'eux, frémissante d'orgueil et de courage. Non, ils le disent eux-mêmes dans un chant patriotique dont les paroles semblent faites pour nous, « non, ce n'est pas le nombre des chevaux et des hommes d'armes qui affermit le trône des rois, c'est le patriotisme, c'est le dévouement
(1) Le Roi a rendu hommage aussi aux majors Colyns et Van Rolleghem, qui se montrèrent dignes de leur colonel.
des hommes libres qui leur donnent une base aussi inébranlable qu'un rocher dans la mer (1).» De l'armée belge, il suffit de dire qu'elle a été digne de son roi. Elle a fait admirablement son devoir. Aucune autre dans la guerre actuelle, qu'il soit permis de le constater sans diminuer la gloire de personne, n'a eu à soutenir une lutte plus rude, une campagne plus épuisante. Son courage, son endurance, sa foi dans la patrie ont été superbes, et rien n'est touchant comme le culte qu'elle a voué au héros couronné qui la conduit à la gloire et à la mort. Les volontaires ont afflué sous les drapeaux dès le premier jour; il y en avait 40,000 la première semaine; il y en a eu plus de 100,000 ensuite. Parmi eux, les porteurs des plus beaux noms nobiliaires du pays fraternisent avec les enfants du peuple, qui ont quitté la charrue ou Toutil pour la carabine. Huit fils de ministres ou d'anciens ministres ont apporté les prémices de leur jeunesse. Trois d'entre eux : Paul Renkin, Levie et Delbeke sont tombés au champ d'honneur:
(1) Nicht Ross, nicht Reisige Sichern die steile HôKe, V7o Fiirsten stelm; Liebe des Vaterlands, Liebe des freien Manns Grûnden des Herrscher» Thron Wie Fels im Meer,
deux autres, de Broqueville et Jean Renkin, y ont gagné les épaulettes de sous-lieutenant; quatre autres, Berryer, de Lantsheere, Nyssens, PouUet font le coup de feu à l'âge de 16 ou de 17 ans. Ce sont des volontaires encore, on peut le dire, ces jeunes gens des classes de 1914 et de 1915 qui, à l'appel d'un gouvernement exilé, bravant les interdictions et les menaces de l'ennemi, passent les frontières hérissées de sentinelles et de fils de fer électrisés, souvent après des aventures où rhéroïque folie du patriotisme a réalisé les plus audacieuses fictions de la légende. Ah 1 les pathétiques odyssées, et quels beaux sujets d'histoires à raconter plus tard dans les veillées, auprès des foyers belgiques !
En vain M. von Bissing menace-t-il les familles des réfractaires ou frappe-t-il d'amendes énormes les comrnunes qu'ils habitent! En vran ses soldats fusillent-ils, comme à Ternath, les jeunes miliciens qui se présentent à l'appel des Allemands en exhibant un portrait du roi Albert au bout d'un bâton! Rien n'arrête l'élan patriotique de la jeunesse belge, et l'on a calculé que, dans les régions limitrophes de la frontière, 80 pour 100 des classes de 1914 et 1915 sont déjà de l'autre côté de l'Yser, ce petit fleuve patriotique qui ne se laisse franchir que par des Belges.
Mais la Belgique militante n'est pa3 seule à sou-
tenir l'honneur du drapeau : il y a une Belgique souffrante. Prisonnière et vinculée, accablée de menaces, d'interdictions, d'amendes, elle a tenu bon, et elle n'a pas humilié devant l'arrogance de l'ennemi la fierté du pavillon national. Son gouvernement n'est plus là, mais ses magistrats communaux sont restés pour l'encourager, pour la soutenir, et l'histoire aura une mention spéciale pour le nom du premier magistrat de la capitale, M. Adolphe Max : « Aussi longtemps que je serai en vie et en liberté, avait-il dit, je protégerai de toutes mes forces le droit et la dignité de mes concitoyens. » M. Max a tenu cette belle promesse, et l'ennemi l'a constaté lui-même en se débarrassant de lui dès le 26 septembre pour l'interner en Allemagne (1).
Et puis, notre épiscopat a parlé, et sa voix est devenue celle de la patrie elle-même, qui fait re-
(1) Voici deux affiches de M. Max :
1. «J'apprends que dans certains quartiers de la ville, des gens, prétendant agir au nom de l'administration communale, ont été de porte en porte inviter les habitants à retirer le drapeau national de la façade de leur demeure. Je tiens à faire connaître que l'administration communale n'a donné à personne un mandat aussi peu compatible avec les sentimentâ patriotiques dont elle est animée. — Bruxelles, le 20 août 1914. »