‹ Le guide de l'ame en retraiteChapitre 140 sur 193 · I. POINT · texte numérisé non relu

I. POINT

La morlification est, à vrai dire, le propre caracière de l'esprit de Jésus-Christ; il faut nécessairement porter ses livrées pour être admis dans son cœur; car on n’y entre que par une plaie, et c’est par celte raison que ceux qui sont les plus mortifiés y sont aussi les mieux reçus.

Nous lisons dans la vie des pères du désert (1), que le bienheureux abbé Posthume, avant sa conversion au christianisme, vivait dans une si grande innocence, que jamais il ne sortit une parole indécente de sa bouche ni un regard lascif de ses yeux. Le désir des richesses ne faisait point d'impression sur son cœur; les passions ne troublaient point la tranquillité de son esprit, sa douceur naturelle gagnait l'affection de tous ceux qui le voyaient ; et quoiqu'il fût d'une basse extraction, il n’avait rien de vil ni de bas dans sa conduite ; le mensonge même lui donnait de l'horreur, tant il

avait l’âme généreuse. Ayant passé trente-sept ans dans une,

manière de vie si rare et si merveilleuse, un ange lui apparut, et lui demanda s’il connaissait le Très-Haut qui habite

(4) Lib. 1 vitæ sanctor, patr, in vita B. Posthumii, c, 4.

dans le ciel. Eh ! Seigneur, lui dit-il, je ne sais s’il y a un Dieu dans le ciel, car je suis nn paysan qui ne sais rien. Je n'ai jamais été dans les villes où l’on apprend ces choses, j'ai toujours vécu dans la solitude, éloigné du commerce des hommes. L’ange lui repartit : Priez Dieu, il vous donnera la sagesse et l’intelligence. Je ne sais pas prier Dieu, répliqua Posthume, j'ignore ce qu’il lui faut dire. Alors l’ange prit une feuille de laurier où il écrivit une oraison qu’il lui donna à manger. Mais il ne l’eut pas plus tôt prise, qu'il sentit une grande amertume à la bouche, et tout ensemble une merveilleuse douceur qui se répandit dans ses entrailles. En même temps l'ange lui ayant touché les lèvres, et l'ayant averti de mettre les genoux à terre, le visage tourné vers l’orient, il se trouva rempli du don de sagesse, son aigreur se passa, et dès lors," il commença à prier et à parler des choses divines d’une manière fort sublime.

Cette amertume extérieure, jointe à la douceur intérieure que ressentit ce saint abbé, nous fait voir l’étroite alliance qui est entre la mortification et la familiarité avec Notre- Seigneur Jésus-Christ, qui a donné sujet aux maîtres de la vie spirituelle de dire que la mortification sans l’oraison est une croix trop pesante, eu égard à la faiblesse humaine, et que l'oraison sans la mortification n’est qu'une pure illusion.

Il faut donc les joindre toutes deux ensemble, et tenir pour maxime indubitable que celui qui veut trouver entrée dans le cœur de Jésus-Christ, par le moyen de l'oraison, doit être un homme de grande morlification.

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