II. POINT
Et premièrement, il doit travailler à la morlification des
sens, parce que la trop grande liberté que nous leur donnons, est un grand obstacle aux lumières et aux consolations
célestes. Notre-Seigneur disait un jour à sainte Brigitte (1), que notre âme a cinq serviteurs qui la peuvent aider dans la contemplation, s'ils sont bien disciplinés. L'œil lui sert pour s'élever de la vue des créatures à la beauté du Créateur ; l'oreille, pour passer de l'harmonie des voix à celle des ver- {us ; le goût, pour juger de la douceur des consolalions célestes et de l’amertume du vice; l’odorat, pour sentir les parfums de l'époux, et le toucher pour lui donner un sentiment délicat de ce qui la peut blesser. Mais s’ils ne sont bien réglés, ils lui portent grand préjudice, et lui font perdre tout le fruit de sa dévotion ; car c’est en vain, dit saint Grégoire (2), que nous voulons pénétrer dans le secret des mystères divins, si nous permettons à nos sens de s’épancher au dehors, de regarder curieusement toutes sortes d'objets, d’écouter toutes sortes de nouvelles, d’éclater en ris immodestes, de railler de tout et de se divertir aux dépens de tout le monde. Il n’y a que celui qui ferme l'oreille aux discours de la chair et du sang, et qui détourne ses yeux de tous les mauvais objets, qui puisse s'élever au plus haut degré de la contemplation et y demeurer par état. Là, il sera en assurance comme dans une forteresse inaccessible. Le pain de la parole de Dieu ne lui manquera point, ni les eaux des consolations divines. Ses yeux mortifés verront le roi dans tout l'éclat de sa beauté, et ravis de sa gloire ils dédaigneront de s'abaisser vers la terrre (3). Quand est-ce que Jésus-Christ visita ses apôtres après sa résurrection? Lorsqu'ils étaient assemblés dans le conclate et que les portes étaient fermées, et ce fut dans le même lieu et dans la même disposition qu'il leur envoya le Saint-Esprit. Votre bien-aimé a cela qu’il ne reçoit personne avec lui ; il veut seul posséder votre cœur et s’y asseoir comme dans sontrône (4). Il faut qu’il voustrouve
(1) L. 5 Revel., c. 66.— (2) In 1. 1 Reg., c. 1.— (3)Is, 33, — (4) De Imitat. Christi, 1. 9, €. 7.
en même état qu'il est dans le Saint-Sacrement, c’est-à-dire dans une parfaite mortification de vos sens, si vous voulez qu’il vous visite et qu’il vous donne l'esprit d’oraison. Saint Bernard était si appliqué à la contemplation, qu’il ne faisait autre usage de ses sens que celui que la piété exigeait de lui. Sara vécut soixante ans dans un monastère sans jamais r'egarder une rivière qui battait le pied des murailles. Helladius demeura vingt ans dans une cellule, sans en voir le toit. Saint Hugues, évêque de Grenoble, ne reconnaissait le visage d'aucune femme de son diocèse. Heureux celui qui peut garder si fidèlement les portes de ses sens, querien n’entre dans son cœur pendant qu’il est dans l’oraison (1).
III, POINT
Plus heureux encore celui qui, par le moyen de la mortification, se rend si absolument maître de ses désirs, de ses pensées, de ses affections et de tous les mouvements intérieurs de son âme, qu'ils ne troublent point ses entretiens avec Dieu. Que ce serait un grand ouvrage, si comme les anges bâtirent au milieu de la mer une chapelle à saint Clément, nous pouvions bâtir un oratoire dans notre cœur, au milieu des passions et des affections qui sont comme les vagues qui l’agitent, et que nous eussions un tel empire sur elles, que les gouvernant à notre gré, le passage nous fût libre pour y entrer quand nous veulons, et y vaquer paisiblement à la prière; car l'exercice de l’oraison demande un grand calme et une grande tranquillité d'esprit! L'eau des fontaines étant calme, représente parfaitement toutes les beautés du ciel ; mais quand elle est agitée, ce n’est plus qu’une confusion d'images bouleversées, où l'on ne voit que du désordre. De même quand une âme est {ranquille, et que
(45 S. Nilus, de orat., c. 113.
ni les soins superfus, ni l'inégalité d'humeur, ni les inclinations et les appélits déréglés ne l’inquiètent point, elle est alors capable de porter l’image de Jésus-Christ; mais quand elle est émue par la violence de quelque passion, ou qu'elle se laisse gouverner par humeur, il lui arrive comme au malade, dont le cerveau rempli de mauvaises vapeurs, ne forme durant le sommeil que des spectres fÂcheux, à cause de la chaleur déréglée qui agite les esprits et trouble les espèces de l'imagination. Et voilà la raison la plus ordinaire pourquoi ceux qui commencent à cheminer dans les voies de Dieu, sont moins propres à méditer, parce que leurs pensées volages, leurs affections mal réglées, leurs désirs superflus, leurs passions mal mortifiées les troublent et les empêchent d'écouter la voix de Dieu, qui est fort délicate, et de lui parler réciproquement, en étant divertis par cent choses inutiles qui les amusent, outre que ce désordre rebute Notre-Seigneur; et comme un roi se tiendrait offensé, si son favori le quiltait pour entretenir des personnes de néant et se divertir avec elles, de même ce divin Sauveur se fâche et se retire en colère, s’il voit que celui qui a l’honneur de parler à lui dans l'oraison, s'attache à de vains objets avec des affections désordonnées. C’est pourquoi il disait un jour à une de ses plus ferventes épouses, que celui qui désire jouir des biens célestes, doit chasser de son cœur toutes les affections dela terre, parce qu'en même temps qu’une âme commence à goûter Dieu, elle n’a plus que du mépris et du dégoût pour les créatures (1). Elie égorgea les faux prophètes, s'enfuit devant Jézabel, passa le Jourdain, et laissa son manteau avant que d'être ravi dans le paradis terrestre. Voulez-vous être homme dl'oraison, étouffez premièrement tous les vices et toutes les fausses maximes-du monde, fuyez les plaisirs et les vanités, passez et méprisez les choses mortelles, quittez le manteau et
(1) S. Brig., 1. 6 Revelat., c. 166.
nm
l’attache aux biens de la terre, et puis vous serez ravi sur le chariot de l’oraison, qui est tout brillant des lumières de la sagesse, et tout étincelant des feux de l’amour. Moïse montait seul sur la montagne de Sinaï pour traiter avec Dieu, et laissait le peuple au pied. Défaites-vous de la foule de vos pensées et du tumulte de vos passions lorsque vous allez à l’oraison, il n’en faut qu'une pour vous lier et empêcher le vol de votre esprit.