IV. POINT
Il ne suffit pas même pour vous disposer à l’oraison, de faire mourir en vous tous les désirs vicieux des choses basses et terrestres, il faut encore y apporter un esprit mortifé à l'égard des biens spirituels, qui ne soit point amoureux de ses propres vues, ni attaché à son sens, mais docile et susceptible des impressions divines. H faut désirer que Dieu demeure dans la liberté de disposer de vos voies et de tout l’usage qu'il veut avoir en vous, sans que vous y trouviez à redire. Quand Notre-Seigneur monta sur la croix, et qu’il commença à traiter avec son Père du salut de tous les hommes, le soleil s’éclipsa, parce qu’il voulait faire sa prière dans les ténèbres. Voulez-vous méditer utilement au pied de la croix, renoucez d’abord à toutes les lumières de votre esprit, dont la curiosité a coutume de se nourrir, aimez le secret des voies de Dieu, soyez bien aise qu'il se réserve cela à lui seul, sans vous en faire part, demandez plutôt d'y entrer par fidélité, que de les connaître par discernement. Abraham ayant reçu ordre de sortir de sa maison et de son pays: suivit la voix qui l’appela, sans s'informer où elle l'appelait, et il quitta ses biens, ses héritages, ses amis, pour aller où il plairait à Dieu, sans savoir pourtant où il allait (1). Faites-
(1) Hebr., 11, 8.
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en de même lorsque Dieu vous appelle à l’oraison, allez-y sans savoir ce que vous deviendrez, laissez-vous conduire tout simplement, sans vouloir entrer trop avant dans les desseins de Dieu. Je ne dis pas que vous y deviez aller sans préparation, mais sans attache à ce que vous avez préparé, si Dieu vous donne autre chose, prêt à prendre et à laisser, à entrer dans les lumières de Dieu, ou à demeurer dans les ténèbres, à pénétrer dans l'intelligence des mystères, ou à souffrir l'exil de cœur; car Dieu n’est pas moins glorifié dans la nuit la plus obscure que dans le plus clair midi (1).
Pour vous meitre dans cette parfaite indifférence à l’un et à l’autre état de privation et de jouissance, vous avez besoin d’une grande abnégation et d’une patience à l’épreuve de toutes les peines d'esprit. L'abnégation est tout à fait nécessaire, parce que vous devez renoncer à toute la satisfaction propre que vous pourriez relirer de votre esprit, de vos pensées, de vos vues, de vos raisonnements et de votre goût, vous dépouillant de toute propriété, et ne vous regardant en aucune manière, mais Dieu seul. Je dis qu’il faut renoncer à la’salisfaction de votre esprit, parce que c’est l’esprit de Dieu qui vous doit conduire dans la solitude et vous lier à Jésus-Christ crucifié. Il faut renoncer à vos pensées, parce qu'elles sont aussi éloignées de celles de Dieu, que la terre l’est du ciel. Il faut renoncer à vos vues, parce qu'elles sont trop faibles pour percer l’abîme de ses grandeurs et de ses perfections. Il faut renoncer à vos raisonnements, parce que la raison humaine n’est pas capable de comprendre les mystères de la foi, si elle n’est éclairée d’en haut. Il faut renoncer à voire goût, parce que la bonté divine a caché le plus doux rayon de miel dans les plaies du rédempteur. C’est pourquoi il ne faut pas rechercher avec trop d’avidité, ni ré-
férer votre oraison à cela; il y aurait une espèce de dureté
(1) Ps, 138. 12.
et un désordre de l’amour-propre, de vouloir jouir pendant que vous contemplez votre Sauveur dans la souffrance, et de prendre vos délices à le voir mourir. Ce serait chercher Dieu pour vous, au lieu de vous quitter pour Dieu. Il faut renoncer à toute propriété, parce que ce n’est pas tant en votre personne privée que vous priez et méditez, que comme membre de Jésus-Christ, au nom et en la personne duquel vous avez droit de vous présenter à son Père, n’en étant pas digne en la vôtre. Enfin, il faut vous souvenir souvent que ce ne sont ni les goûts, ni les lumières, ni les consolations, ni vousmême que vous cherchez, mais Jésus-Christ crucifié. Si vous le cherchez purement, vous le trouverez; si vous cherchez quelque chose avec lui, vous êtes en danger de ne trouver ni l'un ni l’autre. Il n'ya rien de tout ce qui n’est point Dieu, qui ne vous puisse empêcher d'aller à Dieu, si vous vous y arrêtez sans passer outre.
Que si l’abnégation est nécessaire, comme vous voyez, la patience ne l’est pas moins. Le péché nous a laissés dans un si grand éloignement de Dieu, que nous ne saurions plus y retourner qu'avec beaucoup de travail de notre part, et beaucoup de secours de la part de Dieu. De sorte que nous avons besoin de nous résoudre à souffrir, parce que l’œuvre est grand, et il n’y a que la patience qui le puisse couronner d'une bonne et heureuse fin (1). Les autres vertus peuvent bien commencer l’œuvre, mais il faut que la patience l’achève et le mette en sa perfection. Ne vous rebutez donc point pour la peine que vous sentirez dans l’oraison; elle fait une partie de la voie que Dieu veut tenir sur vous. Ce serait une merveille que la croix et les épines de Jésus-Christ pussent entrer dans votre cœur sans le blesser. Acceptez humblement la plaie qu’elles y feront; demandez à Jésus-Christ la force de souffrir avec lui. Vous posséderez votre âme dans l’abon-
(1) Jacob, 1.4.
dance et dans la joie, quand il plaira à Dieu; mais s’il ne lui plaît pas, tâchez au moins de la posséder en patience, et de porter dans cette disposition tout ce qui peut vous donner sujet de peine et d’ennui.