V. POINT
Au reste, pour vous crucifer entièrement avec Notre-Seigneur, ne vous contentez pas d'apporter à l’oraison un esprit de pénitence et de mortification intérieure, venez-y avec un corps mortifié, qui contribue au sacrifice que vous failes de vous-même. Il n’y a que l'agneau qui soit digne de prendre le livre de vie et d'ouvrir les sceaux dont il est fermé, et il n’y a que ceux qui ont blanchi leurs robes dans son sang, c’est-à-dire qui pratiquent la mortification du corps, qui soient dignes de le suivre. Pour voir Dieu clairement dans la gloire, il faut que le corps meure auparavant (1); et pour le contempler à l’oratoire, il faut que le corps soit mortifié ; car, comme dans la balance, quand un bassin s’abaisse l’autre s'élève, de même, quand on châtie le corps, l’âme reprend ses avantages. L'humiliation de l’un est l'élévation de l’autre. Les lampes de Gédéon ne firent paraître leurs lumières qu’après que les cruches furent cassées; ainsi l’âme n'éclate et ne brille jamais de tant de clartés, que lorsqu'on maltraite le corps. L’encens ne s'élève que dans les flammes qui le consument, et l'esprit que dans les peines et châtiments qui domptent l’'insolence de la chair. Voyez tous ceux qui ont excellé dans l’oraison, ils ont tous excellé dans la mortification. La bienheureuse Magdeleine, qui était ravie sept fois le jour dans l’oraison, consacrait le reste du temps à la pénitence, et ne voulait vivre que pour patir à l'exemple de son cher maître qu’elle avait vu mourir sur la croix..Saint Fran-
(1) Exod. 33. 20.
çois d'Assise élait un séraphin en amour, y avait-il rien de plus austère que sa vie? Saint Bernard élait un homme d’oraison, s'il en fut jamais; on sait les excès qu'il faisait dans la mortification. Et saint Louis, comment traitait-il sa chair royale avec ses disciplines de fer? Quelles furent les abstinences de Daniel et d’Esther dans l’ancien Testament, de saint Jean-Baptiste, de saint Jacques et de saint Paul dans le nouveau? La colonne des Siméons, le lit épineux de saint Benoît, les cailloux de saint Jérôme, les chaînes, les cilices, les jeünes continuels des saints anachorètes, ne sont-ce pas des preuves certaines qui nous font voir que la mortification est inséparable de l’oraison ? Où trouverez-vous un homme bien uni avec Dieu, qui n'ait à cœur la maxime de l’Apôtre : Je châtie mon corps et le réduis à la servitude (1)? Donnezn’en un qui ait eu entrée dans l’oraison sans passer par la morlification. N’espérez donc pas y entrer par une autre voie, mais soyez persuadé qu'il n’y en a point d’autre pour vous, que celle que tous les grands saints ont tenue; que la pénitence est l’épine blanche du prophète Baruch, sur laquelle se reposent les oiseaux du ciel; que c’est le fiel du poisson qui rend la vue aux contemplatifs; que ces âmes blanches comme les lis croissent entre les épines; que ces roses fleurissent sur des branches toutes hérissées de pointes; que ces abeilles ne sont jamais sans aïiguillon, et que le thym le plus amer de la mortification fait le plus doux miel de l'oraison.
(4) 4. Cor. 9. 27.
TROISIÈME ENTRETIEN
DU TROISIÈME JOUR
L'esprit de Jésus est un esprit sérieux.
« Les pensèes des justes sont des arrêts, » Prov. 12, 5.