‹ Le guide de l'ame en retraiteChapitre 144 sur 193 · I. POINT · texte numérisé non relu

I. POINT

C'est une maxime constanté dans la vie spirituelle, qu'un esprit qui n’est pas sérieux ne réussira jamais dans l'étude de

la perfection et de la communication familière avec Notre- Seigneur Jésus-Christ.

Quand je parle d’un esprit sérieux, je ne prétends pas obliger un homme qui aspire à la perfection et qui veut vivre selon lesprit de Jésus, à ne paraître jamais qu'avec une mine sévère, un visage de censeur qui fasse peur à ceux qui le regardent, ni à se tenir toujours dans la réserve, ne marchant qu'à pas mesurés et comptant toutes ses paroles. Au lieu d'inspirer l'amour de la vertu, il en donnerait de l’aversion, et ceux qu’il voudrait appeler d’un main, il les chasserait de l’autre. Et puis je ne crois pas que pour fort que soit l'esprit humain, il puisse porter cette violence perpétuelle, et vivre toujours dans la contrainte sans prendre quelque sorte de relâche. Les plus grands saints et Les plus élevés dans la lumière de Dieu, ont été d’une douce et agréable humeur, comme il est aisé de le remarquer dans les aciions de leur vie. Saint Antoine qui passait les nuits entières dans l’orai-

LE G. — T. l, 48

son (1), et qui se plaignait du soleil qui venait trop tôt interrompre les délices de sa contemplation, portait toujours la joie sur son visage, et je ne sais quels charmes de douceur dans ses entretiens, qui gagnaient le cœur de tous ceux qui le venaient visiter. Pallade (2) n’en dit pas moins de saint Macaire d'Alexandrie, qui était le miroir des solitaires. Saint Grégoire de Nazianze (3) donne la même louange à saint Basile, la fleur et la gloire des prélats. Sévère Sulpice (4), disciple de saint Martin, a pris un soin particulier de remarquer les traits agréables d'esprit que son cher maitre faisait paraître dans la conversation, et de les enchâsser comme des pierres précieuses dans l’histoire de sa vie. Et saint François Xavier, ce grand apôtre des Indes, n'était-il pas si affable, si commode, si gracieux, si doux dans ses entretiens, que sa seule présence bannissait la tristesse des cœurs qui étaient plongés dans la plus profonde mélancolie. C'est pourquoi saint Bernard avait raison de dire, écrivant au pape Eugène IL : « Je ne vous porte pas à l’austérité, ni à la rigueur, mais je vous recommande la gravité. Celle-là éloigne les esprits timides, celle-ci arrêle les esprits légers; avec celle-là un homme se rend fâcheux et importun, sans celle-ei il est sujet au mépris. Le milièu me plaît entre ces deux extrémités, etje ne voudrais point être ni trop sévère ni trop léger. YŸ a-t-il rien de plus agréable que ce juste tempérament qui ne vous rend point odieux par trop de sévérité, ni méprisable par trop de légèreté (5)? »

Quand donc je parle d’un esprit sérieux, j'entends un esprit quiconnaissant l'importance de son salut et de sa perfection, s’y porte de tout son cœur, et dans cette vue ne s’entreiient que de bonnes pensées, ne forme que de généreux desseins, ne s'occupe que des affaires de Dieu et de l’éterni-

(4) Nicephorus, L. 8 hist,, c. 40, — (2) Hist. Lausiaca, c. 19. — (3) Orat. 20, — (4) Dial, 2, 44, — (5) S, Bern, L. 4 de consid, c. 6.

+ FRS a = ns nine

- té, et nesort jamais des termes de la bienséance et de la modestie en quelque lieu qu’il se trouve. Que si quelquefois il descend de sa gravité et de sa retenue ordinaire pour s’accommoder aux compagnies où il se trouve, ce n’est que d’un degré seulement, et avec tant de modération qu’on ne voit point en lui de changement qui soit indécent; au contraire, cette douceur et celte condescendance sont comme un rayon de lumière qui anime et réjouit le cœur de ceux qui traitent avec lui.

IT, POINT

Cette rare qualité a son principe dans la foi, dans la crainte de Dieu et dans l’amour. La foi nous fait concevoir combien Dieu mérite d’être loué, honoré et servi de sa créature, et combien il est important d'être bien avec lui et de nous unir intimement à sa bonté, de qui dépend tout notre bonheur éternel. La crainte de lui déplaire nous retire et nons éloigne de tout ce qui ne regarde pas son service, et nous fait quitter toutes les bagatelles du monde pour son respect; mais l'amour nous applique avec un soin merveilleux à toutes les dispositions et à tous les desseins de Dieu sur nous. Je sais que saint Paul écrit aux Corinthiens, qu'il désire de les voir dégagés de soins et d'inquiétudes, mais il ne parle que des soins que nous avons des choses de la terre, et que nous donne le trop grand amour de nous-mêmes. Il rejette les soins épineux qui étouffent tous les sentiments de la pitié et qui troublent la paix de l'âme. Il rejette les soins quisont hors de saison, et qui portent notre prévoyance plus loin qu’il ne faut. Ne soyez point en peine pour le lendemain, dit Notre-Seigneur Jésus-Christ (1) : car le lendemain se mettra en peine pour lui-même. À chaque jour suffit son

(1) Matth., 6, 34.

mal. Il rejette les soins qui sont contraires à la confiance que nous devons avoir en la providence paternelle de Dieu, qui sait nos besoins et qui veut qu’en faisant ce qui est en notre pouvoir, nous nous jetions entre ses bras, et nous attendions tout de lui comme si nous n'avions rien fait, parce que tout le succès dépend de lui. Cette disposition est nécessaire à qui veut suivre l’esprit de Jésus. Il doit avant toutes choses renoncer au soin de soi-même, et prendre également dela main de Jésus-Christ le bien et le mal, la consolation et la peine d'esprit, la prospérité et l’adversité, sachant bien que le vrai ami ne peut vouloir que du bien à celui qu’il aime, et ne lui peut faire de mal, si ce n’est par mégarde, ce qui n’a point lieu dans la sagesse éternelle,qui voit tout et qui ne peut rien ignorer. C’est pourquoi il ne s'inquiète point lorsqu'il est menacé de tomber en quelque affliction de maladie, de pauvreté, de confusion et d’ignominie ; il ne s’empresse pas méme de savoir s’il est dans la faveur ou dans la disgrâce de son maître, s’il persévérera ou non, s’il est du nombre des prédestinés ou des réprouvés ; il suit avec simplicité el confiance la règle de saint Paul : Ne vous inquitez de rien (1), mais en quelque état que vous soyez, exposez à Dieu dans joutes vos oraisons, prières et actions de grâces, ce que vous désirez. Et que la paix de Dieu qui surpasse tout entendement, garde vos cœurs et vos esprits en Jésus-Christ. C'est ainsi que l'amour divin bannit.tous les soins qui pourraient empêcher la douceur de notre entretien avec Dieu, mais en même temps il nous en inspire un autre qui naît du zèle de sa gloire, du désir d'accomplir ses saintes volontés, et de la crainte de lui déplaire ou de perdre son amoureuse présence, qui fait tout le bonheur de cetie vie. Voilà les principes qui forment un esprit sérieux dans les choses divines; voyons ensuite quels en sont les effets.

(4) Philipp. 4. 6,

Page 1