III. POINT
Le premier est de régler nos pensées, d’où dépend la gravité de nos discours et de nos actions. Ce règlement consiste à fermer notre cœur à toutes les pensées inutiles, vaines et ridicules, et n’en admettre aucune qui ne soit digne de la grandeur de Dieu, qui nous honore de sa familiarité. C’est ce que veut dire le Sage, lorsqu'il assure que toutes les pensées des justes sont des arrêts (1). Pourquoi cela? parce qu’elles sont aussi sérieuses que Les arrêts des juges qui décident de la vie des hommes, et ne doivent porter leur jugement sur des choses de cette importance qu'après y avoir sérieusement pensé ; car les justes n’ont point d’autres vues ni d’autres pensées que du salut et de la vie éternelle qui est incomparablement plus précieuse que la vie temporelle, que la mort nous ravit à chaque moment, et sachant qu'il n’y a point de mouvement dans notre cœur, si petit ni si léger, qui ne puisse être une semence de l'éternité bienheureuse, ils mettent tout leur soin et toute leur application à les ménager si sagement, qu'il ne leur en échappe aucun qui ne soit digne de la couronne qui leur est promise dans le ciel.
Le second est de veiller sur leurs paroles, et faire en sorte que leur bouche soit éternellement fermée aux railleries, aux paroles piquantes, aux plaisanteries et aux vains discours, qui marquent, dit saint Isidore, une vaine conscience, un esprit léger, une âme faible et dénuée de vertus. Vous avez consacré votre cœur à Jésus-Christ et votre langue à la parole de son Évangile, il ne vous est pas permis de l’employer à des discours inutiles, beaucoup moins à des paroles messéantes et peu convenables à votre condition. Il vous est hon-
(4) Prov.,419.
teux de gausser etd’éclater de rire, mais bien plus encore de faire rire les autres (1). Certes, dit saint Ambroise (2), c’est chose étrange qu’en toutes les saintes Écritures qui contiennent tant de merveilles, vous ne trouviez pas un seul sujet d'entretien, et que vous deveniez muet aussitôt que les dis- Cours du siècle et les nouvelles du monde vous manquent.
Le troisième est de garder dans leur extérieur la gravité et la modestie qui est bienséante aux personnes qui font profession de vertu, ce que saint Ignace estime de si grande conséquence, que, dans ses Constitutions, il défend aux religieux de s’entretoucher, même par jeu, et c’est à mon sens une des raisons pour lesquelles il nous recommande si fort de regarder Dieu en la personne de nos frères, pour nous obliger à traiter d’une manière grave et modeste avec eux, et à leur rendre le respect et l'amour que nous leur devons, sans affectation et sans contrainte, avec la même affection et sincérité de cœur, que si nous étions en sa présence (3). Car sans cela nous ne pouvons ni les édifier par notre exemple, ni profiter de leur conversation, parce que pour profiter de leur entretien il faut faire état de leur personne, et pour les édifier il faut leur donner de l'estime de notre vertu, ce que nousne pouvons faire que par la modestie et la gravité de nos mœurs, qui est au reste des vertus ce que la première peau est au visage, dont la difformité nous causerait de l'horreur s’il nous paraissait écorché.
Le dernier est de nous appliquer sérieusement aux plus petites actions, parce qu’il n’y en a point de si petite qui ne soit l’œuvre de Dieu, et qui n’ait besoin de son esprit pour la conduire. Or, qu'y a-t-il de plus sérieux que l'esprit de Jésus-Christ, soit que nous le considérions en sa personne, soit que nous le considérions en nous-mêmes? Si nous
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(1) S. Bern., 1. 2 de consid., c. 13. — (2) In ps. 118, octon, 22. — (3) S. Bon., in spec., par. c. 16.
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le considérons en sa personne, l'esprit de Jésus c’est sa divinité qui est infinie dans son excellence; c’est le Saint- Esprit qu'il produit avec son Père par une opération infinie ; c’est la manière d'agir qu'il gardait durant le cours de sa vie, dont le mérite était infini, et qu’il garde encore à présent dans la conduite des âmes qu’il gouverne avec une sagesse infinie. Si nous le considérons en nous-mêmes, le même Esprit qui estle terme de son opération dans l’adorable Trinité, est le principe de toutes les bonnes œuvres que nous faisons ; et si nous suivons avec fidélité le mouvement de sa direction, notre manière d’agir doit être parfaitement conforme à lasienne, par conséquent elle doit être extrêmement sérieuse ; car il ne doit sortir aucune pensée de notre esprit, aucune affection de notre cœur, aucune action de no$ mains, qui ne vienne de son esprit et qui ne regarde sa gloire et son service. Or, il ny a rien de petit dans le service de Dieu, rien qui ne mérite une application sérieuse ; et d’ailleurs toute action qui n’est pas faite dans cet esprit, ne peut venir de lui et ne mérite pas d'être mise au rang des actions qu'il nous inspire et qu’il opère avec nous par l’efficace de sa grâce.