IV. POINT
Cette considération pourrait suffire pour nous persuader qu'un homme d'oraison doit être grave et sérieux en tous ses déportements, vu que l'esprit de Jésus-Christ duquel il dépend absolument dans ce divin exercice, est ennemi de la légèreté et ne fait pas long séjour dans une âme volage, qui se plaît aux amusements et aux vains divertissements du siècle; mais parce que cette vérité est de la dernière importance, il ne sera pas inutile de lui donner toute la force et tout l’appui qu’il nous sera possible , pour faire voir qu'il n’y a rien qui soit plus contraire à l'esprit de Jésus-Christ, qu’un esprit léger qui n’a rien de sérieux dans sa conduite.
En effet, l'esprit de Jésus-Christ, est un esprit de pénitence, qui nous apprend à satisfaire par tous les moyens possibles à la justice divine. La vie de ceux qui-le suivent est une continuelle pratique de mortification qui fait violence à la nature corrompue ; une croix où l'esprit et le corps s'attachent pour n'être jamais séparés de Jésus-Christ; un martyre spirituel qui détruit la vie sensuelle de l’homme ; un sacrifice qui nous met en état de victimes el d’holocaustes , pour être consumés dans le feu &e la charité. Or, l'esprit qui n’est pas sérieux ne trouve rien de plus insupportable que la contrainte; il ne respire que la liberté, c'est le mettre à la gêne que de lui parler seulement de mortification. Et done le moyen de joindre le jeu, la raillerie, la légèreté de l'esprit avec la qualité de victime, de martyr, de crucifié, de mort? C’est une alliance monstrueuse qui n’a jamais été vue.
L'esprit de Jésus est un esprit de sainteté, qui nous apprend à vivre une vie intérieure, qui tient l’âme recueillie en elle-même, pour chercher Dieu dans son fond et se rendre attentive à sa parole. Je demande si un esprit qui s'épanche tout au dehors, qui n'aime que son divertissement, qui tourne tout en raillerie et qui n’a rien de sérieux, est bien propre pour cet emploi? A-t-on jamais vu un saint qui ft de cette humeur, ou qui ne l'ait pas changée quand il s’est adonné à la vertu? Qui ne sait ce que dit saint Jean Climaque (1), que lorsque Dieu veut attirer une âme à soi, la première chose qu'il fait est de lui enfoncer bien avant le trait de sa sainte crainte, de la remplir de l'esprit de componction, de détruire toute l'affection qu’elle avait aux vaines joies et aux amusements de ce monde, et de la sevrer entièrement du lait des consolations sensuelles, selon ces paroles d'Isaïe : Qui est celui qui aura le bonheur d'apprendre de lui
(1) Grad. 7.
la science d'esprit, et à qui se communiquera-t-1l, sinon à ceux qui auront quitté le lait et qui seront détachés de la mamelle (1)? Certes, sainte Ildegarde témoigne elle-même, dans la préface de ses Révélations, qu'encore qu’elle eût senti dans son enfance les altraits de Dieu qui voulait posséder son âme, néanmoins, il attendit qu'elle eût atteint l’âge de maturité pour l’instruire plus particulièrement, lui disant qu'il était la lumière vivante qui chasse les ténèbres de l’esprit, et qu'il l'avait choisie pour lui faire part deses secrets, avec beaucoup plus d'avantage qu’il n'avait fait auparavant. Depuis ce bienheureux moment elle perdit tellement le goût de toutes les douceurs imaginaires de cette vie, qu'il lui était impossible d’en recevoir aucune ; au contraire , il lui fut imprimé un sentiment de douleur très-aigu dans toutes les parties de son corps qui ne l’abandonna jamais; ce qu'elle attribue à une faveur singulière de celui qui s'était emparé de son cœur, et qui en avait si bien fermé toutes les ouvertures, par où d'ordinaire ilse répand à la complaisance des objets extérieurs, qu’elle ne pouvait prendre aucun plaisir hors de Dieu. Vous opposerez peut-être à cet exemple celui de Siméon Sales, qui affecta de paraître fou pour confondre la folle sagesse du monde. Mais je réponds que son exemple n’est-pas à imiter, qu'il est unique dans son espèce, que tout . l'avantage que nous devons tirer de sa conduite est d’adorer les desseins de Dieu, qui est admirable dans ses saints ; qu’au reste il n’y avait rien de plus sérieux que sa folie apparente, et qu’il était infiniment éloigné de cette humeur volage et légère, que Salomon appelle du nom de charme, qui offusque l'esprit, qui renverse les consciences et qui perd tout le bien que Dieu y a mis (2). Car je puis dire que le démon qui préside à la raillerie, est un des plus dangereux esprits qui soient sortis de l’abîme, et que les plaisanteries de ceux qui
(4) Is., 28, 9, — (2) Sap, 4, 12, LE G. — T, I, 16%
le suivent sont plus à craindre que les plus cruelles persécutions que l’Église ait jamais souffertes, vu que celles-ci ont fait des saints, et ont souvent changé les bourreaux en martyrs, mais celles-là ont glacé le cœur d'une infinité de personnes qui avaient de très-bons desseins, et on fait avorter dans leur naissance leurs saintes résolutions. Qu’un esprit de cette nature se rencontre dans une assemblée, on lui applaudit aussitôt, et comme il est aisé de prendre les vices pour les vertus, on le regarde comme l'idée d’une belle conversation, et ainsi cet esprit dominant tient le dessus, chacun se tait, hormis ceux qui sont de même humeur, et le champ leur demeurant, sans que les plus retenus osent dire mot, tout se passe en légèretés, en discours inutiles, et souvent même en des entretiens dangereux, aux dépens de la charité, de l'édification et de la dévotion. Ne voyons-nous pas, par notre propre expérience, qu'autant de fois que nous nous laissons aller à cette dangereuse liberté, ou que nous prêtons l'oreille à de semblables discours, notre esprit en demeure affaibli, notre dévotion s’évapore, la tiédeur et la dissolution s'emparent de notre cœur, el refroidissent l'amour divin? N'est-ce pas la plainte que saint Bernard fait avec tant de douleur : Nous sortons hors de nous-mêmes et du royaume de Dieu qui est dans nous, et quittant les biens véritables et éternels, nous nous épanchons au dehors pour prendre une vaine consolation en des vanités et en de trompeuses folies (1).
Nous en avons un exemple signalé dans la vie de saint Pacôme, qui ayant admis dans son monastère fin solitaire nommé Sylvain, qui n'avait eu dans le monde autre profession que de donner du passe-temps aux gens, reçut de lui durant quelques années toute la satisfaction qu'il pouvait souhaiter, tant Sylvain se montrait sérieux et exemplaire
(1) S. Bern., apolog. ad Guillel, ubhet,
dans sa conversation. Mais comme il est malaisé de déraciner tout-à-fait les habitudes qu'on a contractées de longue main, après s’êlre contraint quelque temps il revint à son premier esprit, de sorte que comme l’on voit sortir d’un brasier caché des étincelles qui montrent que le feu n’est pas éteint, de même, il était aisé de juger par les contes facétieux et les discours ridicules qu'il tenait, que son humeur bouffonne n’était pas encore parfaitement vaincue. Saint Pacôme, qui s’apercevait du mal que ces railleries faisaient parmi ses religieux, et qui voyait par expérience qu’elles leur causaient un grand égarement dans leurs oraisons et un notable refroidissement dans la mortification de leurs passions, se servait de tous les remèdes dont il se pouvait aviser pour guérir l'esprit de Sylvain ; mais il ne gagnait rien sur lui, ni par ses paroles, quoique fortes et puissantes, ni par ses corrections fréquentes, et le mal alla si avant, qu’enfin il fut obligé d’assembler ses religieux, et après avoir protesté qu'il n’avait rien omis pour toucher le cœur du coupable, et qu'il serait seul la canse de son malheur, il lui commanda de quitter l'habit et de sortir de leur compagnie, comme incorrigible et ennemi du bien public. Sylvain fut fort effrayé de ce coup de tonnerre, mais c'était fait de lui si Dieu par sa bonté ne lui eût trouvé un répondant nommé Pétroine, l’un des plus anciens et des plus saints religieux de la maison, lequel se prosternant à deux genoux devant le saint abbé pour demander le pardon que ce railleur ne méritait pas, lui attendrit tellement le cœur, qu'il le reçut enfin à pénitence. Sylvain ne irompa point son garant. I fit dès lors un changement si merveilleux, et répandit une si douce odeur de ses vertus l'espace de cinq ans qu'il survécut, que tout le désert en fut embaumé, et conserva longtemps l'opinion de sainteté qu'il avait laissée en mourant.
Voilà quels sont, au jugement des saints, les pernicieux effets que produit cet esprit de raillerie dans les maisons les