‹ Le guide de l'ame en retraiteChapitre 148 sur 193 · I. POINT · texte numérisé non relu

I. POINT

Il y a quatre sortes de gens qu’on appelle tièdes, qui étouffent en eux-mêmes l'esprit de Jésus. Les premiers sont ceux qui sont pleins de bons désirs, qui font état de la vertu, qui l’aiment, qui la louent et qui font de bons propos de l'acquérir, mais ils n’en viennent jamais à l'exécution, parce qu’ils craignent la difficulté, qui est néanmoins ce qui rend la vertu recommandable. Ils voudraient être vertueux sans avoir la peine de le devenir ; ils voudraient avoir la vertu sans en avoir les charges ; ils voudraient l'avoir sans perdre leurs aises et leurs commodités; en un mot, ils voudraient l'avoir sans se faire violence. Ils aiment le bien, dit saint Grégoire, mais ils ne se retirent point de leurs mauvaises habitudes ; ils voudraient être humbles sans être méprisés, étre contents de ce qu'ils ont, mais sans avoir besoin de rien, être chastes sans mortifier leurs corps, être patients, et ne rien endurer ; mais en voulant ainsi acquérir les vertus, el fuyant néanmoins le travail qui les accompagne , qu'est-ce qu’ils veulent, sinon entrer en triomphe dans les villes, sans avoir jamais été au champ de bataille pour combattre etremporter la victoire (1) ?

(1) S. Greg., I. 7 Mor., c. 12.

Ne se trompent-ils pas eux-mêmes par leurs désirs, ne refusent-ils pas la vertu en la désirant, puisqu'ils refusent le travail sans lequel il n’y a point de vertu? Car le travail en est Le prix, il en est le mérite, la gloire et le principal ornement, et vouloir la vertu sans honneur et sans mérite, n’estce pas la rejeter et ne vouloir pas ce qu’on voudrait avoir ?

Les seconds sont ceux qui non-seulement négligent la pratique des vertus, mais qui n’en ont pas même les désirs ni les premiers mouvements. Geux-là sont en grand danger de leur salut, parce qu'ils s’exposent à une infinité d’imperfections et de défauts, et outre la stérilité des bonnes œuvres qui leur manquent aussi bien qu'aux premiers, ils tombent dans un abîme de péchés qui se suivent les uns les autres,

et font la chaîne fatale de leur réprobation; car si le servi-

teur paresseux fut condamné pour n'avoir pas employé son talent, qui n’est autre que le désir de la vertu, quoiqu'il l’eût soigneusement conservé, qu'eût-il dû craindre s’il l’eût perdu? De quel mal n’est pas coupable celui qui a perdu le goût du bien? Que ne doit-il craindre de la malice des démons, qui prennent un si grand empire sur les tièdes en punition de leur lâcheté criminelle? Que ne doit-il craindre de la malice de son cœur, qui est susceptible de {out mal, quand il est abandonné à ses propres désirs ?

Les troisièmes sont ceux qui partagent leur cœur entre le vice et la vertu, qui surmontent certains défauts, mais ils en forment d’autres et ne s’en veulent point défaire. Ce partage déplaît à Dieu, qui ne peut demeurer dans le cœur s’il ne le possède tout absolument. Dieu qui est d’une nature très-simple et très-indivisible, dit saint Bernard, demande une grande simplicité de cœur (1). Sa conversation est avec les simples ; nous ne le trouverons jamais si nous ne le cherchons de tout notre cœur. Cherchons-le sincèrement, cher-

(1) S. Bern., serm. de altit, cord,

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chons-le fréquemment, cherchons-le constamment, ne cherchons point autre chose pour lui, ne cherchons point autre chose avec lui, ne cherchons rien après lui (1). Il ne faut qu'une vertu quand elle est parfaite pour bannir tous les vices ; c’est signe qu’elle est encore faible si elle en souffre quelqu'un. Aussi ne faut-il qu'un vice pour attirer. tous les autres, et bannir toutes les vertus avec le Dieu même des vertus.

Les derniers sont ceux qui fuient le mal et pratiquent la vertu, mais qui n’ont pas encore une parfaite liberté d’esprit. De là vient qu'ils trouvent plusieurs empêchements qui les arrêtent dans le chemin de la perfection. Un respect humain , une appréhension trop forte de quelque mal, quelque raisonnable qu’elle paraisse ; un bon désir, mais qui n’est pas assez soumis à la volonté de Dieu, suffit pour retarder notre course, et affaiblir ou ralentir notre ferveur.

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