‹ Le guide de l'ame en retraiteChapitre 38 sur 193 · TROISIÈME MÉDITATION FONDAMENTALE · texte numérisé non relu

TROISIÈME MÉDITATION FONDAMENTALE

Bon usage des moyens que Dieu nous a donnés pour parvenir à notre fin.

« Il résulte de la vérité précédente que l’homme doit faire usage des créatures, autant qu’elles peuvent l’aider à obtenir sa fin, et s’en abstenir autant qu’elles l’en éloignent.

» Pour cela, il est nécessaire de nous établir dans une indifférence parfaite par rapport à tous les objets créés, à tout ce qui est laissé au choix de notre libre arbitre et ne nous est pas défendu; en sorte que, de notre côté, nous ne désirions pas plus la santé que la maladie, les richesses que la pauvreté, les honneurs que le mépris, une longue vie qu’une vie courte, et ainsi de tout le reste : nous bornant à désirer et à embrasser uniquement Ce qui peut nous conduire plus sûrement à la fin pour laquelle nous sommes créés. » IGNAT.

PREMIER PRÉLUDE. — Représentez-vous sommairement cette grande diversité de moyens qui vous sont donnés pour vous sauver, et figurez-vous qne Notre-Seigneur vous dit : J'ai mis devant vous le feu et l'eau; prenez lequel vous voudrez. La vie et la mort, le bien et le mal sont en la liberté de l'homme; il peut choisir ce qui lui plaira (1).

DEUXIÈME PRÉLUDE. — Demandez à Dieu la grâce de connaître quel usage vous devez faire des moyens qu’il vous a donnés pour le servir et pour faire votre salut, afin d’en profiter,

(1) Eccl., 45. 15,

PREMIER POINT

Considérez que Dieu ne refuse à personne les moyens de se sauver ; mais qu’il y en a peu qui sachent en faire un bon usage, et toutefois il n’est rien de plus important pour l'éternité bienheureuse ou malheureuse. C’est pourquoi il est de la dernière conséquence de remarquer avec soin, et de graver au fond de notre cœur les règles que saint Ignace prescrit sur ce sujet.

PREMIÈRE RÈGLE. — « Dans l’usage des créatures et des moyens de salut, il ne faut estimer ni désirer que ce qui nous conduit à Dieu; » car il veut qu'on le regarde comme le souverain bien, le bien universel qui comprend tout, le bien unique qui seul peut contenter notre cœur. Il ne faut donc rien aimer, ni estimer, ni désirer que pour l'amour de lui; car tout le reste n’est ni utile, ni nécessaire, parce que Dieu n’en tire point de gloire, ni l’homme de secours pour son salut.

Tous les hommes sont devenus inutiles, et pas un d’entre eux ne fait le bien, parce qu'ils ne cherchent pas le bien qui est en Dieu, mais le bien qui est dans l'estime des créatures. Mon Dieu m'est tout, disait saint François ; fout ce qui n’est point Dieu, ne m'est rien. O amour ineffable, qui unit ainsi le cœur à sa fin ! ô bonté admirable du Sauveur, qui favorise d’un don si précieux et si excellent ceux qui l’aiment uniquement (1)! Eh L Seigneur, que le monde est peu de chose au prix de vous ! Vous êtes ma dernière fin, les créatures ne sont que des moyens pour parvenir à vous. On se soucie peu des moyens, pourvu qu'on puisse arriver à la fin qu'on prétend. Qu'y a-t-il donc au ciel ou sur la terre que je doive aimer, sinon vous qui êtes le Dieu de mon cœur et mon partage pour l'éternité.

(1) S. Bonav., stim. divini amoris, p. 3, c, 1.

DEUXIÈME POINT

DEUXIÈME RÈGLE. — « Dans l’usage des créatures et des moyens de salut, il faut être déterminé absolument à fuir tout ce que Dieu nous défend, c’est-à-dire tout péché mortel qui ruine notre salut, tout péché véniel qui le met en danger, et toutes les occasions qui nous engagent dans le péché. » Craignez Dieu et gardez ses commandements; car c’est en cela que consiste toute la perfection de l’homme (1)? Que pouvait-on dire de plus court, de plus vrai, de plus salutaire (2)? Ce commandement s'étend à tous; personne n’en est exempt, s’il ne cesse d’être homme (3) ; car c’est en cela que consiste l’accomplissement de son être, de son bien-être, de sa perfection et de son bonheur éternel (4). Par conséquent sans cela tout homme, dit saint Bernard, si grand qu’il soit, n’est qu’un néant. Bien davantage, il est plus malheureux que s’il était réduit au néant.

TROISIÈME POINT

TROISIÈME RÈGLE. — « Dans l'usage des créatures et des moyens de salut, il faut être déterminé absolument à la poursuite des vertus et de la sainteté qui est convenable à notre état, » car cela est constamment nécessaire au salut, et nous sommes assurés que c'est la volonté de Dieu, et qu'autant qu'il désire que nous soyons tous sauvés, autant il veut que nous soyons tous des saints (5). Heureux celui qui ressent en soi cette ferme résolution ; car il commence son paradis sur la terre, vu qu’un dés priviléges des bienheureux dans le paradis est de ne pouvoir perdre l'amour, non plus que la

(4) Eccl:, 12. 13. — (2) S. Aug., lib. 20, de CG. D., cap. 3. — (3)S. Hieron., ep. ad Celantiam. — (4) Eccl., 12. 13. — (5) 4. Thess., 4,

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jouissance de ces sortes de biens : Heureux est l’homme qui Met toute son affection en la loi du Seigneur, et qui la médite jour et nuit (1). Heureux celui Qui en a rempli son désir ; il ne sera point confus, lorsqu'il parlera à ses ennemis devant le tribunal de son juge (2). Heureux tous ceux qui craignent le Seigneur et qui marchent dans ses votes ; si vous éles du nombre, vous serez repu du travail de vos mains. Vous étes bienheureux dès à Présent par l'espérance, et vous serez un jour.en réalité comblé de toutes sortes de biens (3). Bienheu- TEUX Ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu’ils seront rassasiés (4).

QUATRIÈME POINT

QUATRIÈME RÈGLE. — « Dans l'usage des créatures et des moyens de salut, hormis les biens Surnalurels de grâce et de vertu, tout le reste doit nous étre indifférent ; » parce que toutes les autres choses peuvent nous nuire ou servir, selon que nous en usons bien ou mal. Par exemple, la pauvreté peut aussi bien nous servir à mon salut, et peut-être encore mieux que les richesses, l'humiliation que l'honneur, la maladie que que la santé, la mort que la vie, l’adversité que la prospérité temporelle. Je ne dois donc pas me porter plutôt à l’un qu'à l’autre, mais me tenir en repos, quoi qu’il m'arrive : ni plus ni moins qu'un voyageur, trouvant deux chemins qui conduisent également au lieu où il va, n’esi pas en peine lequel des deux il choisira, ou par lequel on le fera marcher, les tenant tous deux indifférents, et n'ayant en vue que d’arriver au lieu où il va. C’est un grand trait de prudence de n'estimer, ni rechercher les moyens, sinon autant qu'ils nous aident à alteindre la fin qu'on se propose. Voyez si vous êtes dans cette disposition à l'égard des choses que vous devez tenir pour indifférentes, ne les prisez-vous qu'autant

(1) Ps. 4. — (2) Ps. 126. — (3) Ps. 197. 45. — (4) Matth, $. 6.

qu'elles peuvent servir à votre salut? ne les recherchez-vous que pour cela? n’avez-vous point plus de pente à l'honneur qu'au mépris, aux richesses qu’à la pauvreté, à cet emploi honorable qu'à un office bas et abject? Pouvez-vous dire deux fois comme David ? Mon cœur est prêt, Seigneur, mon cœur est prét (1) à la prospérité et à l’adversité, aux voies de douceur et de rigueur, à la vie et à la mort.

Cette parfaite indifférence est nécessaire en toutes sortes d'états, parce que bien que toutes les choses créées soient des moyens de salut dans les desseins de Dieu, néanmoins, à cause de la corruption de notre nature, elles peuvent toutes nous servir de piéges pour nous perdre. Elles ont toutes un certain charme qui attire notre cœur, qui débauche l'esprit et qui nous retire de Dieu. Il n’y a chose si sainte dont notre amour-propre ne puisse faire du venin; il faut donc s'en défier, et prendre garde que notre volonté ne s’attache à rien avec une affection déréglée. Hélas ! Seigneur, qui pourra fuir ant de piéges si dangereux, si vous ne l’en préservez par votre bonté? Je dois tout craindre; mais je ne dois rien craindre plus que moi-même. Seigneur, délivrez-moi de mon amour-propre. Je me perdrai moi-même, si vous ne venez à mon secours.

CINQUIÈME POINT

Cinquième RÈGLE. — « Dans l'usage des créatures, 1l faut que la volonté de Dieu soit la règle de toutes les affections de notre dme, qui se portent aux choses indifférentes, pour en faire un bon choix ; » parce que les créatures nous ayant été données comme des voies différentes pour arriver au souverain bien, nous ne savons pas laquelle sera la plus sûre pour nous, vu que ce qui est bon à l’un, peut nuire à l’autre; et de plus nous ne pouvons pas connaître celles que Dieu a lui-

(4) Ps. 56. 8.

même choisies, et qu'il a mises entre les ressorts de notre prédestination. |

C’est pourquoi, pour ne point nous exposer au péril de nous fromper en une matière de cette importance, il faut nous détacher entièrement de l'affection déréglée des créatures, et nous tenir également prêts à les quitter ou retenir. à les prendre ou laisser, à nous en abstenir ou en user selon le bon plaisir de Dieu, qui doit être la règle de nos désirs el de notre estime, parce qu’il n’appartient qu’à lui de bien juger des choses. Souvent la passion nous aveugle, souvent l’amour-propre égare notre raison : d’où vient que nous estimons ce que nous devrions mépriser, et nous fuyons ce que nous devrions embrasser. I] y a un chemin, dit le Sage, qui parait droit au jugement humain, et néanmoins à la fin il nous conduit à la mort (1). Mais Dieu, qui ne peut être trompé ni tromper personne, donne le juste prix à chaque chose ; et par conséquent nous devons nous abandonner à Sa conduite, et prendre sa sainte volonté pour règle de la nôtre.

SIXIÈME POINT

DERNIÈRE RÈGLE. — Dans l’usage des créatures et des moyens de salut, vous connaîtrez la volonté de Dieu par deux voies : l’une par les accidents qui ne dépendent point de vous ; car vous devez croire que c’est lui qui les permet ou les ordonne, et dans cette vue, prendre également de sa main la pauvreté et les richesses, le mépris et l'honneur, etc... puisqu’en toutes ces choses vous pouvez le louer, l’aimer et le servir avec le respect qu’il mérite, ce qui est la fin de cette vie présente, et par le bon usage que vous en ferez, procurer votre salut, qui est le but de la vie future.

La seconde se trouve dans la direction et le conseil de vos

(1) Prov. 6.

supérieurs, qui tiennent la place de Dieu et vous déclarent ses volontés; car il vous assure qu’il parle par leur bouche, ei que celui qui les écoute, l'écoute (1). Embrassez donc dans les choses indifférentes qui dépendent de votre choix, celles que vos directeurs et supérieurs vous conseillent ou vous ordonnent, plutôt que celles qui vous plaisent el qui sont plus conformes à votre sens et à vos inclinations ; Car vous êtes sûr que là est le bon plaisir de Dieu, qui est votre souverain Seigneur et gouverneur, très-jusle, très-saint, très sage, très-puissant et très-bon.

Je dois donc désormais régler mes inclinations et redresser la pente de mon cœur. Je veux à l'avenir me servir ou m'abstenir de l’usage des choses créées, en tant seulement qu’elles m’aideront ou qu'elles me nuiront à la recherche de ma fin. — Je veux embrasser courageusement tout ce que je verrai m'être ulile pour faire mon salut et pour trouver Dieu, quelque difficile qu’il soit, et quelque répugnance nafüurelle que je ressente. Je veux fuir avec horreur tout ce qui peut préjudicier à ma béatitude et à la gloire de mon Dieu, fût-il le plus charmant et le plus agréable à mes sens. J'y renonce dès ce moment, el quoique la nature y résiste, quoique le monde en puisse dire, je le quitte de tout mon cœur pour l'amour de Dieu; car je ne veux pas l’offenser, ni je ne veux pas me damner. Je veux enfin me gouverner avec une grande indifiérence à l'endroit de toutes les créatures, en tant qu’elles peuvent dépendre de la disposition de mon libre arbitre, et qu’elles ne lui sont point défendues ; de sorte qu'autant qu'il me sera possible, je ne souhaite non plus la santé que la maladie, ni ne préfère les richesses à la pauvreté, l'honneur au mépris, ou une longue vie à une plus courte, étant raisonnable que je recherche et désire surtout ce qui m’achemine à ma fin, tenant au reste

(4) Luc., 10. 46.

mon Cœur préparé à tout ce qu’il plaira à Dieu d’ordonner, soit par les supérieurs ou par lui-même.

Colloque. — O mon Dieu! mon cœur est prêt; je le dis encore une fois, mon cœur est prêt à la consolation ou à la désolation, aux voies de rigueur ou de douceur; la vie et la mort, la santé et la maladie, le mépris et l'honneur, ce m'est tout un, pourvu que je vous plaise et que je fasse mon salut. Amen.

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