I°0COR
PREMIER POINT
Dieu ayant créé tous les hommes pour les sauver, et voyant que presque tous les infidèles et un grand nombre de chrétiens avec eux se perdaient, abusant des créatures et se laissant aller aux appas de la chair et aux tromperies du monde, a établi l’état religieux comme un asile, c’est-à-dire comme le moyen le plus sûr et le plus aisé pour faire son salut, et laissant un million d'hommes à la merci des orages, au milieu des périls et des occasions du péché, quoiqu'ils fassent
sans comparaison plus considérables que moi, soit par leur
vertu, ou par leur noblesse et par leur esprit, il m'a tiré miséricordieusement de cet abîme, pour me mettre en un paradis, c’est-à-dire en un état tout-à-fait angélique, où je ne puis me perdre que par une extraordinaire malice.
O Seigneur! que vos pavillons sont aimables et magnifiques! que je suis heureux de me voir dans votre sainte maison! un jour de repos en ce lieu vaut mieux que mille années dans toutes les félicités imaginaires du siècle.
O Dieu des vertus! qui aimez les âmes d'une manière admirable, comment avez-vous aimé la mienne? vous l'avez retirée de la prison du monde et de l’ordure des vices, pour la mettre en un lieu de pureté et d’innocence, et pour la rendre plus belle, plus parfaite, plus aimable à vos yeux; si j'avais mille cœurs pour vous aimer, ne devrais-je pas les consumer dans les flammes du Saint-Esprit, qui est le terme de votre amour et le principe du nôtre?
DEUXIÈME POINT
Si la religion est un état plus relevé par sa noblesse audessus du monde, que le ciel ne l’est au-dessus de la terre, c'est principalement par l'excellence de sa fin. La fin de l'homme est d'aimer et servir Dieu en cette vie, et de se disposer par là à le bénir et posséder éternellement. La fin du chrétien est d'entrer en participation des mérites et des salisfactions de Jésus-Christ, de l'imiter et de le suivre dans les voies du salut, et de parvenir sous sa conduite et par son entremise au ciel, dont il m'a ouvert la porte et mérité la possession. La fin de l'état religieux est de servir Dieu d’une manière plus parfaite, dans un asile plus tranquille et plus éloigné des périls du monde, dans un état de pénitence, où l’on puisse régler ses passions, déraciner les mauvaises habitudes, retrancher les imperfections et les vices, et .persévérer dans la- grâce de Dieu plus constamment jusqu'à Ja
mort, et enfin dans un état de sainteté et de vertu, où l’on puisse pratiquer les conseils évangéliques, et se rendre saint dans la compagnie des saints et par les exercices des saints. Mais la fin de la religion, à laquelle Dieu m’a appelé par une rare et singulière faveur, est, outre ce que je viens de dire, de contribuer au salut et à la perfection de mon prochain, et de gagner beaucoup d’âmes pour les mener en triomphe dans le ciel.
Dieu m’a mis dans l'Eglise de son Fils ponr me sauver : qu'avais-je mérité pour être préféré à tant d'autres que Dieu a laissés dans leur infidélité? quel plus grand bonheur pouvait m’arriver que d'être nourri et élevé dans la foi catholique parmi les fidèles serviteurs de Jésus-Ghrist ? Qu’at-il trouvé en moi qui l'ait porté à me faire une grâce si signalée que de m'appeler à la religion, qui est le séjour des prédestinés, afin d’être tout à lui, de le servir sans réserve et loin de tous les embarras du monde, et de n'avoir autre soin que de lui plaire?
O Seigneur! que je suis ingrat et méconnaissant en votre endroit! oh! que ma vie a été jusqu'ici peu conforme à l'excellence de ma vocation! quelle honte pour moi, que les mondains travaillent tant pour le monde, qu’ils font état de servir nonobstant sa tyrannie, et que j'aie vécu si lâchement au service d’un si bon maître, et dans des emplois si honorables! Quelle honte que je tienne la place, et que je mange le pain des saints, qui vous serviraient parfaitement, et qui rempliraient le ciel de leurs conquêtes !
Les moyens que Dieu m'a laissés dans la religion sont sans nombre: et si le nombre en est grand, l’efficace ne l'est pas moins. Les lumières, les inspirations, le fond des grâces qu'il y distribue, surpassent tout ce qu'on peut en penser; oh!
quels trésors de toutes sortes de vertus, d’humilité, de charité, de zèle, de mortification, de force et de toute perfeclion, dont la religion est la mère! Les exercices spirituels y sont continuels, toute la vie n’est qu'un tissu de saintes actions, confessions, méditations, communions, examens, prières vocales; et tout cela marqué dans les règles où je puis connaître la volonté de Dieu, exprimé par les supérieurs qui me gouvernent, et pratiqué par des saints qui m’animent par leurs exemples. Ajoutez, en troisième lieu, les commodités temporelles auxquelles la Providence divine pourvoit par sa bonté autant qu’elles sont nécessaires, afin que le corps puisse servir l'esprit, le superflu qui pourrait nuire étant retranché, et le nécessaire étant charitablement donné sans qu'on s'en mette en peine. Enfin les mortifications, les croix, les maladies, les humiliations y sont mêlées de tant d’onctions de grâce, qu’elles deviennent très-salutaires pour purifier les âmes, pour expier leurs offenses, pour guérir leurs maladies spirituelles, et pour les unir intimement à Dieu en les obligeant de recourir à lui.
Seigneur, je ne puis plus douter que vous ne m’aimiez, m'ayant donné de si puissants et de si doux moyens de mon salut. Je les prends comme un gage de votre amour, et une marque de ma prédeslination, qui m’encourage et me console infiniment.
Colloque. — C'est vous, Ô doux Jésus! qui avez établi l’état religieux sur votre exemple, qui l’avez cimenté de votre sang le plus chaud et le plus ardent, qui sortit de votre cœur sur la croix; c’esl vous qui m'avez mérité la grâce de ma vocation par votre mort. Failes, mon Sauveur, que je n’en sois pas ingrat, mais que je meure à moi-même pour ne vivre plus que de voire esprit. Amen.
DEUXIÈME JOUR DES EXERCICES