HUITIÈME JOUR DES EXERCICES
EMPLOI PARTICULIER DE CE JOUR
L'emploi de ce jour est de considérer la conduite de Jésus- Christ durant les années de sa conversation avec les hommes, afin de vous affermir dans la résolution que vous avez prise le jour précédent de suivre Notre-Seigneur Jésus-Christ par la voie étroite de la pauvreté évangélique, des souffrances et des mépris que vous avez remarqués en sa vie cachée, et de vous préparer à faire un bon choix, ou de l’état de vie que vous devez embrasser, si vous ne l’avez pas encore fait, ou du vice que vous devez corriger et de la vertu que vous devez acquérir pour vous sanclifier en celui que vous avez déjà choisi; pour cet effet, saint Ignace vous donne trois méditations excellentes qui doivent précéder votre élection.
La première, nommée des deux étendards, pour vous faire voir d’un côté quel a été l'esprit et la conduite de Jésus-Christ durant qu'il conversait parmi les hommes, afin de limiter, etde l'autre pour vous fortifier contre les ennemis de votre salut, et pour vous faire connaître leur malice et leurs artifices, afin de les éviter. La seconde, dite des trois classes, pour vous découvrir les ruses de votre amour-propre, qui affaiblit et corrompt loutes vos bonnes résolutions, si vous n’y prenez garde. La troisième, appelée des trois degrés de l'humilité, qui vous montre jusqu'où doit aller la généreuse résolution d'un parfait imitateur de Jésus-Christ. Si quelqu'un désire faire une quatrième méditation sur la conduite de Jésus-Christ durant les trois années de sa conversation avec les hommes, il la trouvera après celle des trois classes.
LE G, — T. le d 7
Lisez de l’Imitation de Jésus-Christ les chapitres vingtseplième et trente-deuxième du troisième livre, et le chapitre treizième du premier livre.
PREMIÈRE MÉDITATION
Des deux étendards sous lesquels tous les hommes combattent en cette vie, les uns sous l'empire du prince des ténèbres, les autres sous l'empire de Jésus-Christ. — Divers moyens dont chacun d'eux se sert pour nous attirer à son parti.
« Nul ne peut servir deux maîtres. »
MaATTH., 6. 24.
PREMIER PRÉLUDE. — Représentez-vous d’abord ces deux chefs de parti qui tâchent d'attirer tous les hommes à leur service, l’un du côté de Jérusalem, qui est un séjour tranquille et paisible, Pautre du côté de Babylone, lieu de confusion et de désordre.
Deuxième PRÉLUDE. — Demandez à Dieu la lumière pour connaître le bon parti et la grâce pour le suivre.
PREMIER POINT
Considérez, en premier lieu, la malignité et la fureur de l'esprit de ténèbres qui règne sur les pécheurs et sur ceux qui aiment le monde, son orgueil insupportable, son visage affreux, son cœur plein de rage contre Dieu et de haine contre Les hommes qui portent l’image de la divinité. Remarquez soigneusement le dessein qu’il a de les perdre et les artifices malicieux dont il se sert pour les rendre également méchants et malheureux, en les portant premièrement à se faire riches et à amasser de grands biens, puis en leur inspirant la pensée de se rendre considérables dans le monde, et se distinguer du commun ; ensuite en les remplissant d’une
aveugle présomption et d’un superbe sentiment d'eux-mêmes, qui les engage insensiblement en toutes sortes de vices et de désordres.
Écoutez le discours qu'il tient à ses suppôts et à ses émissaires, qu'il envoie de tous côtés pour tendre des piéges partout, jusqu'aux lieux les plus saints, afin de surprendre les âmes et les envelopper dans leurs filets. Figurez-vous qu'il leur parle d’un lieu éminent, assis sur un trône de feu et de fumée, et qu'il leur dit avec une mine fière et arrogante : Venez, suivez-moi, n'épargnons point le sang ; tendons des piéges à l’innocent, engloutissons-le tout vivant et entrainons-le dans les enfers. Attaquons les plus saints, enlevons ce qu’ils ont de plus précieux et remplissons nos cachots de leurs deépouilles (1). Quand ils seraient plus élevés que les cieux, j'irai les trouver jusque-là, et j'établirai mon trône au-dessus des astres (2). Concevez une sainte indignation contre ce furieux et insolent ennemi; regrettez la perte de tant d’âmes qui s’abandonnent lâchement à sa discrétion ; pleurez leur ignorance, leur fragilité, leur inclination au mal, leur aveuglement et les extrêmes misères où ils tombent en punition de leurs péchés. Faites réflexion sur vous, voyez combien de temps vous avez été esclave de ce tyran, et dites avec saint Augustin : Si la mort-m'eût surpris en cet état, l'enfer se fût saisi de mon âme. Jevous rends grâces, mon cher libérateur ; je vous glorifierai, Seigneur, parce que vous m'avez protégé, et que vous n'avez pas donné à mes ennemis le plaisir de m'avoir vaincu (3).
DEUXIÈME POINT
Considérez, en second lieu, la douceur et la charité de notre Sauveur Jésus-Christ qui vous appelle à son service. Figurez-vous que vous le voyez au milieu de ses disciples,
(4) Prov., 1, 11. — (2) Isaiæ, 14, 13, — (3) Ps. 29, 2
dans une agréable vallée que son humilité a choisie, pour traiter avec eux de la conversion du monde et des moyens de sauver les âmes qui périssent misérablement par la malice du démon. Vous ne trouverez rien en sa personne qui ne soit infiniment aimable: son port majestueux, son visage plein d’attraits, ses vertus, ses pouvoirs, ses grandeurs divines et humaines, sont de puissants motifs pour vous obliger à l'aimer et à suivre fidèlement les mouvements de sa grâce et les desseins qu'il a sur vous.
Écoutez donc attentivement ce qu’il dit à ses apôtres et à tous les ouvriers apostoliques qui marchent sur leurs pas: « Je vous envoie comme mon Père m'a envoyé (1). Allez donc, préchez l'Évangile à toutes les créatures (2). Gomme s’il voulait dire : Vous ayez élé témoins de ma vie; vous savez la doctrine que j'ai prêchée ; vous avez vu les exemples que j'ai donnés, les œuvres que j'ai faites, les contradictions que j'ai souffertes, les injures, les tourments et la mort même que j'ai endurés pour la réparation du monde. Allez donc par toute la terre, avec la bénédiction de mon Père céleste, et prêchez l'Évangile à toutes les créatures. Annoncez-leur qu'étant vrai Fils de Dieu, je me suis fait homme pour que les hommes deviennent des dieux ; que je suis mort pour détruire leur mort; que je suis ressuscité pour réparer leur vie, et que je monte aux cieux pour leur préparer des trônes de gloire. Je vous envoie en la même manière que mon Père m'a envoyé. Désabusez les hommes, recevez-les à pénitence et faites-les participants de mes mérites. Dites-leur qu’ils n'aiment point la vanité, qu'ils méprisent les richesses et les biens périssables, qu'ils craignent Dieu, qu'ils se souviennent qu’il y a un jugement, un paradis pour les bons, un enfer pour les méchants, et que je suis le juge de toutes les actions humaines.
{4) Joan., 20, 21. — (2) Marc., 16, 15.
Faites ici une sérieuse réflexion sur ce que le Fils de Dieu commande à ceux qui veulent le suivre, sur ce qu’il leur conseille et sur ce qu'il leur promet. Ce qu'il leur commande, c'est la charité : Je vous donne un commandement nouveau, c’est que vous vous aimiez les uns les autres, comme je vous ai aimés (1). Ce qu'il leur conseille, c’est la perfection évangélique comprise dans les béatitudes : Bienheureux sont les pauvres volontaires ; bienheureux ceux qui sont doux; bienheureux ceux qui pleurent (2). Ce qu’il promet, c’est l’éternité bienheureuse dans le royaume des cieux.
Cela considéré, voyez quel parti vous voulez suivre, ou celui du démon qui ne peut vous donner pour récompense qu'une éternité de malheurs, ou celui de Jésus-Christ qui vous promet une éternelle béatitude pour un moment de peine et de travail (3). Sans doute, si vous en jugez sainement, vous vous donnerez à Jésus-Christ. I n'y a point à délibérer ; vous choisirez un état de vie qui vous soit convenable, et où vous puissiez le servir selon sa sainte volonté ; que si vous l'avez déjà choisi, vous penserez sérieusement aux moyens les plus efficaces pour arriver à la perfection de voire état.
Vous voudriez bien peut-être vous adonner à la vertu et vous consacrer au service de Jésus-Christ; mais vous avez peine à renoncer au monde et à vous-même, pour embrasser la croix qui est l'enseigne sous laquelle tous les saints et tous les serviteurs de Dieu se rangent. Vous devez néanmoins vous y résoudre nonobstant toutes les difficultés qui vous
arrêtent. Vous ne pouvez pas servir à deux maîtres qui:
ne s'accordent point ensemble. Considérez donc ce que
(1) Joan., 13, 34. — (2) Matth., 5. — (3) S. Leo, serm. 5, de jejunio septembris mens.
dit saint Léon : « Que nul esprit raisonnable ne peut être sans amour ; qu’il faut par nécessité qu’il aime Dieu ou le monde; que s’il aime le monde, il est citoyen de Babylone; s’il aime Dieu, il est citoyen de Jérusalem. » Par conséquent il faut qu’il se prononce : et comme dit saint Augustin, s'il ne veut pas servir à la charité, il faut qu'il serve à liniquité (1); s’il ne veut pas être serviteur de Dieu, il faut qu’il soit esclave du démon. Mais si vous êtes assez malheureux pour vous donner à un si mauvais maître, dilesmoi que pouvez-vous en attendre (2)? Ce qui vous porte au bien, c’est l'amour de Dieu et la crainte de Dieu ; ce qui vous porte au mal, c’est l'amour du monde et la crainte du monde. Mais quoi que le monde vous promette, si vous êtes méchant, peut-il vous donner autant que Dieu vous donnera, si vous êtes juste? Et quelque menace que le monde vous fasse, si vous êtes juste, peut-il vous faire autant de mal que Dieu vous en fera, si vous êtes méchant? Ah! que les plaintes de saint Chrysostôme sont justes ! Jésus-Christ nous promet des biens innombrables, et personne ne l'écoute. Satan ne promet rien de semblable, au contraire il précipite ceux qui le suivent dans les enfers, et néanmoins tout le monde se soumet à sa tyrannie. Qui pourrait sans indignation souffrir l’insulte qu’il fait à Notre-Seigneur en disant : Je n’ai point reçu de soufflets, ni de coups de fouct pour tous ceux-ci, je n’ai point souffert la croix, je n’ai point répandu de sang, je n’ai point racheté les miens au prix de ma passion et de ma croix ; je ne leur promets point aussi de paradis; je ne les rétablis point dans l'immortalité en les ramenant au royaume des cieux; et néanmoins ils me servent jusqu'à se lasser dans les voies de l’iniquité, ils m’écoutent volontiers. ct ils suivent tous mes conseils. N’est-il donc pas juste qu’ils soient compagnons de mon malheureux sort, puisqu'ils sont com-
(1) S. August., in Ps. 18. — (2) S. Hieron., lib. 2 in Jovinian.
plices de mes crimes (1) ? Adressez votre premier colloque à la Vierge, pour avoir accès à son Fils, le second au Fils, pour avoir part à ses mérites et trouver accès auprès de son Père, le troisième au Père éternel, afin qu'il vous reçoive à la suite de son Fils.
DEUXIÈME MÉDITATION
Des trois classes, c'est-à-dire des trois états où se trouvent ceux qui délibèrent des moyens de leur salut et de leur perfection.
« Le royaume des cieux souffre violence, et il n’y a que ceux qui se font violence qui le ravissent,. »
MaTrx., 11. 12.
PREMIER PRÉLUDE. — Représentez-vous trois sortes de personnes qui ont acquis des richesses dans le monde par des motifs humains, sans considérer le service de Dieu, ni l’amour et le respect qu'ils lui devaient, mais qui veulént à présent gagner sa faveur, et sauver leur âme, en bannissant de leur cœur l'affection déréglée de ces biens temporels, Comme un empêchement à leur salut et à leur perfection.
Deuxième PRrÉLuDE. — Figurez-vous que vous êtes en la présence de Dieu et des saints, avec un désir ardent et constant de connaître de quelle manière vous pourrez vous rendre plus agréable à la divine Majesté.
Troisième PRÉLUDE. — Demandez-lui qu’il vous accorde ce que vous désirez le plus à présent, savoir, la grâce de faire un bon choix de l’état de vie que vous devez embrasser, ou du degré de perfection qui vous est plus nécessaire et qui lui sera plus agréable, dans l’état où vous êtes déjà engagé.
(1) S. Cyp.;, serm. de Eleemosyn.
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PREMIER POINT
Considérez la disposition différente de ces trois sortes de personnes, dont les uns ont bien quelque volonté de se défaire de l’affection déréglée de leurs biens pour plaire à Dieu; mais se contentant d’entretenir dans leur cœur de vains désirs et des projets imaginaires du bien qu'ils veulent faire, ils négligent toute leur vie de prendre les moyens qui pourraient leur servir pour en venir à l'effet; semblables aux malades qui désirent la santé, mais qui ne veulent point de remèdes. Les autres veulent bien aussi quitter l’attache qu'ils ont aux richesses, mais ils seraient bien aises d'attirer la volonté de Dieu à la leur, se retenant toujours la propriété de leurs biens, et le pouvoir d’en disposer comme ils voudraient; semblables au malade qui choisit lui-même les reimèdes qui lui sont plus agréables, mais qui ne lui sont pas si salutaires, et veut que son médecin les lui ordonne. Les derniers, prenant une résolution plus sincère d'effectuer leur dessein et de suivre parfaitement la volonté de Dieu, se dépouillent entièrement de leurs propres inclinations, prêts à quitter ou à retenir leurs biens, selon ce qu'ils connaîtront être plus expédient pour le service de Dieu, sans se déterminer encore de part ni d’autre, mais demeurant dans une parfaite indifférence, et n’ayant d'autre désir ni d’autre vue que la plus grande gloire de Dieu. |
DEUXIÈME POINT
Considérez que les deux premiers éfats sont défectueux, et qu'ils ne suffisent pas pour faire une bonne élection. Ceux qui sont dans le premier, n’ont que des désirs inefficaces et des complaisances trompeuses qui les rendent semblables au paresseux qui veut et ne veut pas, comme dit le Sage, et qui
lrouve la mort dans ses désirs, parce que ses mains ne veulent rien faire (1).
Ceux qui sont dans le second, semblent être un peu mieux disposés, parce qu'ils font quelque chose, et ne se contentent pas de vains désirs; mais comme ils sont attachés à leur propre sens, et qu'ils ne font rien que selon leur inclinatior, ils se rendent incapables de recevoir les lumières du ciel.
Il est donc nécessaire que vous vous établissiez fortement dans le troisième par les irois actes suivants. Le premier est un désir efficace de la fin pour laquelle Dieu vous a créé, qui est sa gloire et votre propre salut, que vous devez préférer à toutes choses, faisant plus d’état de voire perfection et du service de Dieu, que de toute autre chose, si grande qu’elle soit, méprisant tout ce qui ne le regarde pas, et y assujettissant tous vos desseins, tous vos soins, tous vos emplois et toute votre industrie. Le second est une parfaite indifférence à tout ce qu'il plaira à Dieu d’ordonner de vous, ne tenant à rien, ne penchant pas plus vers un état que vers l’autre, sans préférer la santé à la maladie, l'honneur au mépris que le monde peut faire de vous, la vie à la mort. Le troisième est une volonté déterminée à suivre sans hésiter, et à accomplir avec une fidélité inviolable toutes les volontés de Dieu sur vous, dès que vous les aurez reconnues. Que si vous n'êtes pas encore dans ce parfait dégagement, et que vous sentiez quelque attachement à la créature, ou quelque répugnance à ce qui est contraire à vos inclinations, il sera bon pour les affaiblir et pour les vaincre, de demander à Notre- Seigneur, en demeurant toujours soumis à son bon plaisir, qu’il n’ait point égard à vos désirs, ni aux difficultés que vous sentez, ni aux résistances de la nature corrompue; mais plutôt qu'il vous choisisse pour tout ce qui est plus contraire à la chair et aux sens. Dites-lui donc de grand cœur :
(1) Prov., 21. 25.