POUR SERVIR DE LECTURE DURANT LES EXERCICES
PREMIER JOUR DES EXERCICES
- Réflexions sur le progrès qu'on a fait dans le désir de la perfection depuis la dernière retraite.
« Nous vous supplions, mes frères, et nous vous conjurons par le Seigneur Jésus, qu'ayant appris de nous comment vous devez marcher dans la voie de Dieu pour lui plaire, vous y marchiez aussi d’une telle sorte, que vous y avanciez de plus en plus. » 1. THess., 4.4,
Considérez avec attention l'importance de cette règle de saint Ignace : Que tous aient soin d’avancer par de continuels progrès dans le service divin (1).
1. Le premier motif qui nous oblige à nous avancer conti- : nuellement dans la voie du service divin, et de notre perfection, est pris de la volonté de Dieu, qui nous est si souvent déclarée dans les Écritures saintes. Que celui qui est
(4) 3 p. const., c. 1, n. 40,
juste se justifie encore, et que le saint se sanctifie encore (1). Croissez dans la grâce et dans la connaissance de Notre-Seigneur et notre Sauveur Jésus-Christ (2). Comme des enfants nouvellement nés, désirez ardemment le lait spirituel et tout pur, afin qu’il vous fasse croître dans le salut, si toutefois vous avez goûté que le Seigneur est doux (3). Pratiquant la vérité dans la charité, croissons en toutes choses par Jésus- Christ qui est notre chef (4). Dieu m'est témoin, dit l'Apôtre, avec quelle tendresse je vous aime tous dans les entrailles de Jésus-Christ, et ce que je lui demande est que votre charité croisse de plus en plus en science et en toute diligence, afin que vous sachiez discerner ce qui est plus parfait, que vous soyez sincères, que vous marchiez jusqu’au jour de Jésus- Christ, sans que votre course soit interrompue par aucune chute, et que vous soyez remplis des fruits de justice par Jésus-Christ, pour la gloire et la louange de Dieu (5). Mes frères, nous vous prions et conjurons par le Seigneur Jésus, que comme vous avez appris de nous comment vous devez marcher et plaire à Dieu, aussi vous marchiez de telle sorte, que vous vous avanciez de plus en plus; car vous savez quels préceptes nous vous avons donnés de la part du Seigneur Jésus. La volonté de Dieu est que vous soyez saints (6). C'est ce que lui-même dit un jour à sainte Catherine de Sienne : « Jé ne désire et ne recherche autre chose des hommes que leur sanclification, et, pour cette fin, je leur promets toutes choses, et les leur donne par un mouvement d'amour tout particulier (7). » Comme il est infiniment libéral, et que sans cesse nous avons besoin de lui, son plaisir est que nous le cherchions sans cesse, selon ces paroles du Prophète-roi : Cherchez le Seigneur, et vous fortifiez;
(4) Apoc,, c. ult., n. 41.— (2) 2.Pet., 3, n. 18.— (3) 1. Pét2;0n.19; — (4) Ad Ephes,, c. 4, n. 16. — (5) Phil., 4, n. 9 et 10. — (6) 4. Thess., c. 4, n. 1, 2, 3. — (7) Dial. 137 capite.
cherchez sans cesse son visage (1). Il n’attend rien de vous, dit saint Bernard, il ne désire autre chose, sinon que vous le cherchiez avec soin et avec affection (2). Que si vous demandez qu'est-ce que chercher sans cesse la lumière de son visage, je réponds avec ce même père : Si le travail vous plait, si vous courez dans la voie des commandements de Dieu sans broncher et sans vous lasser, si vous êtes de jour en jour plus frais et plus vigoureux au progrès et à la fin qu'au commencement de votre course, certainement vous cherchez sans cesse son visage, et vous le trouverez indubitablement (3). ;
9. Motif. La considération du Verbe incarné, et le désir qu'il a de nous rendre semblables à lui, est aussi un puissant motif pour nous obliger à tendre à la perfection avec plus de ferveur (4); car premièrement c'est pour cela qu’il s’est fait homme, afin de nous faire des dieux, ou, selon saint Athanase le Sinaïte (5), Dieu s’est fait homme, afin * que l’homme devint un autre Jésus-Christ, en tâchant d’exprimer les vertus de sa divinité, qui éclataient durant sa vie mortelle dans son humanité. L’honneur qu'il nous avait fait en nous créant à son image, afin que l’homme füt imitajeur de son auteur, dit saint Léon (6), était sans doute considérable, et nous engageait à l’étude de la perfection, à moins que d’abuser de ses dons et de nous rendre indignes de la vie. Mais celui qu’il nous a fait en prenant la forme de l’homme, pour nous tracer un modèle sensible de toutes les vertus, est incomparablement plus grand; vu que dans la création les anges avaient de l'avantage sur nous dans tous les dons de la nature et de la grâce; mais dans l’incarnation,
(4) Ps. 104.— (2) S. Bern., Serm. 2, de S. Andræa.— (3) $S. Bern., Serm. de tripl. cohærentia, — (4) S. Aug., Serm. 13, de temp.; S. Chrys., Hom. 62, ad pop.; S. Thom., opus. HG. — (5) Anast. Sin. Hom. 7, Exham. — (6) S. Leo, Serm. 1, de jej. decimi mensis.
Éd Len
nous avons sur eux la préférence, et je ne m'étonne pas si saint Chrysostôme a bien osé dire que nous devrions être meilleurs que les anges, et plus grands en vertu que les archanges, parce que Dieu nous a plus honorés (1). Et de fait, le Fils de Dieu ne s’est pas contenté de se faire homme comme nous, afin de nous rendre saints comme lui; mais il a voulu nous laisser sa vie et sa mort pour exemple, et souffrir l'extrémité de tous les maux jusqu’au supplice de la croix, pour nous sanclifier par ses mérites, el nous procurer la grâce de l’imiter et de marcher sur ses pas. Vous étiez autrefois éloignés de Dieu, et votre esprit abandonné à des œuvres criminelles, vous avait rendus ses ennemis ; mais maintenant Jésus-Christ vous a réconciliés dans le corps de sa chair, par sa mort, pour vous rendre saints, purs el irréprochables devant lui (2). EF de plus, afin de nous appliquer le trésor de ses souffrances, il a établi les sacrements qui sont les canaux de la grâce, et surtout celui de l’Eucharistie, qui est le sacrement de son corps et de son sang, où il répand les richesses de son divin amour envers les hommes (3), avec une telle abondance, qu’une seule commuhion faite avec esprit et sentiment de piété, comme disait sainte Madeleine de Pazzi (4), serait capable de conduire l’âme-à une haute perfection ; car elle contient tout ensemble la divinité et lhumanité de Jésus-Christ, qui est la mamelle du Père éternel, dit Clément Alexandrin ; l'aliment de la vie, selon Fulbert de Chartres; l'aliment de la sainteté, qui nourrit et qui fait croître toutes les vertus, comme l’appelle saint Laurent Justinien:; par conséquent si nous ne sommes saints, nous sommes inexcusables, puisqu'il ne tient qu’à nous de l'être, et que d’ailleurs nous y sommes obligés au péril de notre salut éternel, parce que c’est dans cette vue que Dieu nous
(4) S. Chrys., Hom. 2, in ep. ad Ephes., ad moral. — (2) Coloss,, 4. 21. — (3) Conc. Trid., sess, 13, ©. 2, — (4) In vita, ec. 94,
sa]
a comblés en Jésus-Christ de toutes sortes de bénédictions spirituelles pour le ciel, ainsi qu'il nous a élus en lui avant la création du monde, par l’amour qu’il nous « porté, afin que nous fussions saints et irrépréhensibles devant ses yeux (hs Suivons donc les amoureux desseins de ce bon père, qui désire notre biën avec plus d'empressement que nous-mêmes. Soyons semblables à Jésus-Christ, puisqu'il s’est fait semblable à nous; devenons des dieux pour l'amour de lui, puisqu'il s'est fait homme pour l'amour de nous (2). Voilà la fin de tous les enseignements de la loi; voilà le dessein pour lequel Dieu s’est anéanti. C'est pour cela qu'il s’est revêtu de notre chair.
3. Motif. La profession que nous faisons de le servir est un troisième motif qui nous oblige à tendre à la perfection comme chrétiens, et plus encore comme religieux, parce que l'obligation générale d’un chrétien est de garder les commandements de Dieu (3), et l'obligation particulière d’un religieux est de garder les conseils qui sont propres de son état. C’est doncen vain qu’on nous appelle chrétiens, si nous ne sommes imitateurs de Jésus-Christ; nous sommes indignes de porter son nom, si nous ne nous efforcons de nous conformer à sa vie et à ses mœurs. Il est notre chef, et nous avons l'honneur d’être ses membres, ne serait-ce pas une chose monstrueuse de voir le corps d’un enfant sous le chef d’un homme fait ? que si ce défaut est honteux à un chrétien, que doit-on juger d’un religieux qui est la plusillustre partie du troupeau de Jésus-Christ, dit saint Cyprien, el qui doit avoir dans son extérieur la pureté des anges, dans son intérieur l'attente des prophèles, et dans tous les deux ensemble la perfection des apôtres (4). Ce sont les paroles de saint Ber-
(4) Ephes., 4. 4. — (2) S. Greg. Nazian., oral. 40 in Pas, — (3) S. Greg., L. 4 de habit, virg., ©. 21. — (4) S. Bern., serm. 2 de alt. et bass, cordis.
nard, qui déplore en plusieurs endroits la lâcheté des tièdes qui vivent dans une si grande négligence de leur avancement spirituel, qu’il est à craindre que Dieu ne retire l'abondance des grâces dont ils font un si mauvais usage. Voilà, mes frères, dit ce grand saint, le sujet de mon extrême tristesse, et de la douleur continuelle qui me serre le cœur, lorsque j’en vois quelques-uns qui sont si portés à la légèreté, aux ris et aux paroles de railleries, que je crains fort qu'ils ne tombent dans un trop profond oubli des miséricordes divines, et qu’étant ingrats de tant de bénéfices qu'ils ont reçus, la grâce ne les abandonne, parce qu'ils n’ont pas la gratitude ni l'estime qu'ils devraient avoir pour elle (1).
4. Motif. Nous disons souvent, pour couvrir notre nonchalance et pour fuir la confusion qu’elle mérite, que nous ne sommes pas des saints, que Dieu ne nous à pas donné de grands talents, que nous n’avons pas ces grâces de choix, ces vertus éminentes, celte force et ce courage héroïque, qu'il ne communique qu'à ses plus grands amis. Mais en vérité ces excuses sont déraisonnables, et il faut avouer de bonne foi que nous n'avons point sujet de nous plaindre de la grâce, mais que la grâce a grand sujet de se plaindre de nous. Car, dit saint Ignace, « la souveraine bonté de Dieu, son amour immense et sa charité paternelle, se portent avec plus d’inclinafion à nous accorder la perfection, que nous à la rechercher (2). » Autrement le Fils de Dieu, de la bonté duquel elle dépend uniquement, ne nous aurait pas dit. pour nous y exhorter, soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait. C’est pourquoi nous sommes assurés qu’il sera {rès-libéral envers nous, pourvu qu’il trouve en nous de la correspondance, et que nous soyons également humbles, fervents
(1) Vide S. Bern., serm. 2 de septem panib.,.et serm. 24 et 84 in Cant., et serm, 1 in Ps. 90, et serm. 2 de S. Andræa, et serm. 3 ded., et serm. in die Pasch, — (2) $. Ignat. Loyola, ep. de perfect. relig. init.
et fidèles à la grâce, pour en faire un bon usage. Car il est certain « qu’il nous aime plus que nous ne nous aimons nousmêmes, qu’il est plus prompt à donner que nous à demander (1), comme ïl dit lui-même à sainte Brigitte, qu'il surpasse toujours avec beaucoup d’excès nos demandes et nos vœux, qu'autant qu’il trouve de capacité dans la créature, autant il se communique, qu'il donnerait à tout moment, si nous y apportions les dispositions convenables, et enfin qu’une mère pressée des douleurs de l’enfantement, ne désire pas tant de se délivrer de son fruit, que lui d’épancher sur nous les trésors de sa miséricorde (2). » Nous n’en pouvons pas douter, si nous considérons les puissants secours qu'il nous offre pour travailler à notre sanctification, l’abondance des grâces dont il nous prévient, la protection de tous les esprits bienheureux, le service de toutes les créatures, le prix de son précieux sang, les mérites de sa mort et le trésor de sa divine eucharistie, où il se donne lui-même à nous pour être notre viatique, notre voie, notre chef et notre guide à l’éternilé bienheureuse. Eh ! qu'est-ce qui peut suffire à celui à qui tant de biens et de puissants motifs ne suffisent pas pour s’employer de tout son cœur au service de son prince (3)? 5. Motif. Et toutefois que le nombre est petit de ceux qui servent Dieu fidèlement! Jetez les yeux sur toutes les parties du monde habitable, vous n’y trouverez plus de terres couvertes de moissons qu’on puisse cueillir, mais d’épines qui ne sont propres que pour brûler. Hélas ! dit saint Bernard, que Dieu souffre et dissimule d’injures des païens, des Juifs, des hérétiques et des faux chrétiens. Car ceux mêmes qui paraissent chrétiens et bons chrétiens, et même religieux vivant en de saintes maisons, ne laissent pas de l’attaquer comme s'ils
(1) S. Chrys., hom. 142 in 4 Cor. — (2) Idem(3) hom. 20 ad popul. S. Brigit., L. 4. Revel., c. 145. Vide S. Thom., op. 62, liberalitas Dei.— (3) S. Ignat, Loyola, ep. de perfect. relig.
étaient ses ennemis déclarés, et ne craignent point de commettre sous un habitde religieux les péchés des infidèles (1). C’est de quoi le Fils de Dieu se plaint à ses plus fidèles amis : « Je suis méprisé de tous, tout le monde me chasse, personne ne me veut aimer. Cherchez où sont aujourd’hui les défenseurs de la foi, où sont ceux qui combattent les ennemis de Dieu et qui veulent exposer leur vie pour le Seigneur (2; et ailleurs : Je suis tout à fait dans l'oubli, dans le mépris et dans l'abandon, comme un roi dépouillé qu’on chasse deson royaume, pour mettre en sa place un très-méchant voleur, que l'homme, qui me doit sa rédemption élève au-dessus de moi, et lui donne la préférence et lui engage sa foi. Et néanmoins c’est un larron qui me ravit par ses suggestions el par ses fausses promesses les âmes que j'ai rachetées au prix de mon sang (3). » C'est ce qui fait gémir les saints, voyant que Jésus-Christ a si peu de serviteurs, et que ses ennemis entraînent presque tout après eux. « Qui est l’homme si insensible, dit saint Chrysostôme, qui ne soit touché de douleur, voyant gun se porte au service du démon avec plus de passion, qu'aux intérêts de Jésus-Christ ? Quand la récompense qu'ils nous promettent serait égale, nous serions toujours inexeusables ; mais l’un nous promet le paradis, et nous ne devons attendre de l’autre que le feu éternel. Que pourrons-nous donc alléguer pour notre défense à l'heure de la mort (4)? » C'est ce qui animait le zèle du père Balthazar Alvarez, lorsqu'écrivant à un homme de qualité qui différait de rentrer dans le chemin de la perfection dont il s'était écarté, il lui faisait le même reproche que saint Paul faisait aux Galates : Qui vous a ensorcelé, mon frère, pour être ainsi rebelle à la vérité? vous marchiez si bien, vous couriez si bien, qui vous a empéché d'obéir à la vérité? dites-moi, je vous prie, quand
(4) S. Ber., 1. 2 de cons. ad Eug,, ©. 5. — (2) S. Brigit. Revel., ce, 51, — (3) Revel., c. 1, — (4) Serm. in inser. Alt,, act. 17,
le démon a-t-il versé son sang pour vous, que vous avez tant d'amour pour lui (1)? C’est par ce même motif que le bienheureux Louis de Gonzague s’excilait à la pénitence, et s'embrasait au désir de la perfection. « Tant de religieux et d'ecclésiastiques, disait-il (2), s’oublient de leur vocation, comment est-ce que le Seigneur pourra souffrir désormais un si grand renversement dans son royaume? Les fidèles ôtent la gloire à Dieu presque toute leur vie par leur grande tiédeur, qui la réparera? Malheur aux hommes du siècle qui diffèrent leur pénitence jusqu'à la mort ! malheur aux religieux qui dorment continuellement jusqu'à ce redoutable moment! » C'est ce feu divin qui brülait dans le cœur de saint Ignace, lorsqu’étant encore dans les premières ferveurs de sa conversion, et sentant un extrême regret de voir Dieu offensé par tant de crimes, il s’écriait . « O Seigneur ! Ô mon amour ! Ô les délices de mon cœur ! oh ! si les hommes vous connaissaient, ils ne vous offenseraient jamais. » C’est dans cette vue qu’il forma le projet de la compagnie de Jésus, pour diminuer le nombre des ennemis de Dieu parmi les infidèles et les fidèles, et pour augmenter celui de ses amis et. de ses saints. C'est par la même considération que sainte Thérèse s’employa si courageusement à fonder un si grand nombre de monastères, « afin, disait-elle, d'attirer plusieurs âmes au service de Dieu, qui pussent apaiser sa colère, vu qu'il y en a tant qui l'offensent (3). »
Faites réflexion sur vous, et voyez : 1° si vous avez ces saintes ardeurs et ce zèle brûlant de la plus grande gloire de Dieu, de votre perfection et du salut des âmes ; 2° si vous employez fidèlement ous les moyens que Dieu vous donne
(4) In vita P. Balth., c. 34, Ad Gal. 3 et 5 cap. — (2) B. Aloy. in manuseripto post ejus obitum invento cujus hœc verba sunt quæ sequuntur. Ita B. Aloys. Vide ep. S. Ignat., de pers. Rel. Vide B. Laur. Just de int. co,, c. 11.— (3) Sainte Thérèse au chemin de la perfection, chap. 1,
ht ln.
pour le servir parfaitement ; 3° si vous faites chaque action comme si c'était la première et la dernière de votre vie ; 4° si vous faites état des plus petites choses, ou plutôt, si vous n'estimez rien de petit en tout ce qui peut déplaire à Dieu, non plus qu’en ce qui peut le contenter ; 5° si vous ménagez avec soin tous les moments de la journée, afin qu'il n’y ait rien de vide dans vos actions ; 6° et enfin, si après tout cela vous n'êtes jamais content de vous-même, si vous aspirez toujours à une plus grande vertu pour arriver à ce haut point de sainteté que Dieu désire de vous, c’est-à-dire que vous Soyez parfait et accompli en toute manière, et que rien ne vous manque (1).