LECTURE POUR LE DEUXIÈME JOUR
Réflexions sur le progrès qu'on a fait dans la fuite du péché depuis la dernière retraite.
Saint Basile dit très-bien que le premier degré de notre avancement spirituel est de nous éloigner du péché (2). Saint Ambroise est dans le même sentiment : Le commencement du bien, est de s'abstenir du mal (3). Et saint Bernard en apporte la raison, parce que le vice et la vertu sont deux qualités contraires, qui ne peuvent pas croître ensemble dans un même sujet. Il faut donc se séparer du péché pour s’avancer dans la vertu (4) ; car comme on défriche la terre avant d'y semer le bon grain, afin de recueillir une abondante moisson ; de même, dit Cassien, il faut premièrement déra-
(1) 4 Jac., 4. — (2) S. Baz. in Ps. 1. — (3) S. Amb, in Ps. 4. — (4) S. Bern., serm, 58 in Cant,.
ciner les vices avant de planter les vertus, afin qu'elles croissent et qu’elles portent de bons fruits (1). De fait, l'expérience nous apprend que cette maxime de saint François Xavier est très-véritable, qu’à proportion que l'âme se retire du péché, Dieu y répand les dons célestes avec plus d’abondance (2). Ce qu'Eusèbe Emissène avait dit avant lui : Autant vous vous éloignez du vice, autant vous vous approchez des vertus, parce que la destruction des crimes est l'acquisition des vertus, l’une est inséparable de l’autre.
1. Persuadé de celte vérité , faites une sérieuse réflexion sur votre disposition iñtérieure, et considérez, en premier lieu, quel progrès vous avez fait de la connaissance de vousmême, de vos défauts et de vos imperfections. Nosce teipsum, connaissez-vous vous-même. C’est une des perfections souveraines de Dieu de connaître l'excellence de son êlre, et la perfection de l'homme est de connaître sa bassesse, son néant et sa malice. Nosce teipsum, connaissez-vous vous-même, sans cela vous ne vous corrigerez jamais. La connaissance du péché est le commencement du salut. Celui qui ne se reconnaît pas pécheur, n'a pas envie de se corriger. C'est pourquoi si vous voulez vous défaire de vos vices, convainquezvous vous-même, informez-vous de vos déportements, et après une soigneuse recherche de voire vie, faites premièrement l'office d'accusateur, puis de juge, et enfin de suppliant, pour obtenir votre grâce et une entière abolition de vos crimes (3). Nosce teipsum, connaissez-vous vous-même, sans cela vous ne vous converlirez jamais parfaitement. David demeura dans son crime sans retourner à Dieu, jusqu'à ce que le prophète Nathan lui fit ouvrir les yeux à son malheur; mais depuis qu’il eut connu le misérable état de son âme, il ne cessa de gémir devant Dieu jour et nuit ; et qui lui eût demandé pour-
(4) Cass., 1. 4 inst., inst., ©, ult. — (2) Turs. in vit. S, Xav., 1, 6, c. 143. — (3) Sen.. ep, 18,
D nt nn mr.
quoi il versait ce torrent de larmes, il eût répondu : Parce que je reconnais mon iniquité, et mon péché est toujours contre moi (1). Quand est-ce que l'enfant prodigue résolut de changer de vie, et forma le dessein de sa conversion, disant : Je me lèverai, et je retournerai à mon père, et lui dirai : J'ai péché contre le ciel et contre vous ? Ce fut lorsqu'il renira en Iui-même, et que l'excès de sa misère lui
fit connaître la grandeur de son péché. Et la pénitence de Magdeleine, par où commença-t-elle, sinon par la vue de son péché? Parce qu’elle vit les taches honteuses de son impureté, dit saint Grégoire, elle courut aussitôt à la fontaine de la miséricorde pour se laver (2). Nosce teipsum, connaissez-Vous vous-même, sans cela vous n'aurez jamais aucune solide vertu. Quand vous connaîtriez tous les mystères de la grâce et tous les secrets de la nature, si vous ne vous connaissez pas vous-même, vous ressemblez à celui qui bâtit sans fondement. Vous bâtissez des ruines et non pas un édifice (3). Nosce teipsum, connaissez-vous vous-même, sans cela vous n'aurez jamais le recueillement de l’esprit ni la paix du cœur, ni cette spéciale protection de Dieu, qui ne secommunique qu'aux humbles. Si vous ne vous connaissez pas, 6 la plus belle de toutes les femmes, sortez et suivez la piste des troupeaux de vos campagnes, paissez vos chevreuils proche des cabanes des pasteurs (4). Remarquez ici trois peines considérables, qui sont comprises dans ces paroles : l'exil du cœur, le trouble de la conscience et l'abandon de Dieu. Une âme qui ne se connaît pas se dissipe aisément, s’épanche tout au dehors, et sort de la solitude du cœur, où les âmes pures jouissent de la manne des consolations divines, Elle pert ensuite la paix et la tranquillité de l'esprit que possèdent ceux qui ont acquis l’empire des passions, suivant ses sens et ses affections
(1) Ps. 150. — (2) S. Greg., hom. 13 in Evang, — (3) S, Bern., 1. de sonsid. — (4) Cant, 1,
RÉFLEXIONS IMPORTANTES, RTC. 297
brutales, et vivant d’une vie animale et terrestre. Bien loin de mortifier ses passions déréglées, elle ne les suit pas seulement, elle les nourrit avec plaisir, elle les fomente, et préfère leur satisfaction à la protection divine. Jugez si cet état n’est pas bien déplorable, et s'iln’est pas important que vous y fassiez allention, afin de savoir ce qui vous manque. Examinez-vous donc sérieusement, ef voyez : Ao si vous n'êtes point du nombre de ces aveugles qui ne se connaissent pas eux-mêmes, et qui ne se mettent pas en peine de se connaître (1); % si lorsque Dieu vous découvre vos péchés, vous ne sillez point les yeux par une dissimulation malicieuse, de peur de les voir et d'être obligé de les quitter; 3° si vous recevez-volontiers les avertissements qu’on vous donne, ou si vous vous en offensez, etsi ous cherchez des prétextes pour pallier vos fautes ; Le si votre amour-propre ne vous fait point quelquefois prendre le mal pour le bien, et ne vous persuade point que Vous avez raison de faire ce que vous faites contre toute raison (2). 5° Considérez encore quel effet produit en vous la vue de.vos défauts; car si c’est le découragement, le chagrin, l'abattement, l'inquiétude et le trouble, elle vous doit être suspecte (3). La véritable lumière du Saint-Esprit qui nous découvre les taches de notre âme, nous confond sans nous troubler, nous humilie sans nous abattre le courage, et nous attrisie sans NOUS ôter la paix du cœur ni la confiance en Dieu.
9. Considérez, en second lieu, quel progrès vous avez fait dans la contrition et la douleur de vos péchés. Les bienheureux qui sont dans le ciel prennent sujet de la vue des péchés qu’ils ont commis sur la terre, de bénir Dieu et de chanter des cantiques de joie, se souvenant de ses miséricordes en leur endroit, et disant avec le Prophète roi : Notre âme s’est sauvée, comme un passereau qui s'échappe du filet des oiseleurs,
(4) S. Greg., hom,. 4 in Ezech, — (2) Sen, ep, 116, — (3) Jet, 4
le filet a été brisé, et nous nous sommes échappés (1). Car, comme dit saint Paul, tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu, jusqu'aux péchés mêmes, ajoute saint Thomas. C’est pourquoi ils peuvent dire de leurs fautes particulières ce que saint Grégoire dit du péché originel : Heureuse faute qui a mérité d’avoir un tel rédempteur ! Heureuse non pas en elle-même; car il faudrait mieux que tout le monde pérît que de commettre un seul péché ; mais dans ses suites, parce qu'elle leur a donné occasion de produire plusieurs actes de vertu, et d’éprouver les bontés et les miséricordes infinies du rédempteur.
Les réprouvés, au contraire, tirent dela vue de leurs crimes un funeste sujet de repentir et de désespoir, et comme la peine ouvre les yeux des méchants que le péché leur avait fermés (2), sentant la pesanteur du bras qui les frappe, et voyant qu’ils sont eux-mêmes la cause de leur malheur, ils jettent des cris effroyables, en détestant leur mauvaise conduite et déplorant en vain leur aveuglement et leur folie (3).
Mais nous qui tenons le milieu entre le ciel et l'enfer, et qui sommes capables de douleurs et de joie, nous devons pratiquer l’une et l’autre à la vue de nos péchés, en concevant d’une part un extrême regret d’avoir offensé une bonté infinie, qui ne cesse à chaque moment de nous faire du bien; et d’ailleurs tirant de la douleur même un sujet de consolation et de joie, parce qu’elle est toujours très-salutaire, pourvu qu’elle soit telle qu’il faut pour obtenir le pardon de nos offenses et l’amendement de notre vie. Or, pour en tirer un fruit si considérable, il faut éviter deux écueils fort dangereux, savoir, la fausse liberté d’une conscience peu timorée qui se fait des règles de conduite, condescendantes aux inelinations de la nature corrompue, et l’excessive gêne d’une conscience scrupuleuse, qui par une crainte d’offenser Dieu
(1) Ps, 193, — (2) S, Greg, I. 25 Mor., €, 2, — (3) Sap., 5,
mal réglée et mal fondée sur des doutes et des pensées importunes ; se figure des péchés où il n’y en a point, et prend tous les péchés véniels pour des péchés mortels. Examinezvous sur ces deux points, et sondant votre conscience, voyez si vous n'écoutez point l'esprit de ténèbres et voire propre esprit qui, sous l'apparence de cette sainte liberté dont jouissent les enfants de Dieu, vous portent à une fausse liberté qui vous fasse expliquer les vérités évangéliques et les maximes de la perfection selon votre humeur, et Les accommoder à vos inclinations et affections sensuelles. Pour cet effet, considérez le caractère de la vraie et de la fausse liberté, afin de voir de quel parti vous êtes. La vraie liberté use d’une grande modestie et retenue à l'endroit du prochain. Si elle est obligée de le reprendre ou de l’avertir de ses défauts, elle Le fait à la vérité avec franchise, sans artifice ni flatterie, mais non pas sans compassion et sans crainte de tomber elle-même en de plus grandes imperfections. S’il le faut corriger, elle ne le fait qu'avec regret, et n’use de la sévérité que lorsque la douceur ne sert de rien. S’il est besoin de l’instruire, elle s’accommode à la portée de son esprit, elle supporte ses faiblesses, elle s’abaisse aux plus petites choses, et se fait tout à tous, pour gagner tout le monde à Jésus-Christ. La fausse liberté, tout au contraire, censure tout avec hardiesse, parce qu’elle a trop de présomption, et ne peut souffrir un bon avis, parce qu’elle manque d’humilité ; elle est indulgente envers soimême, parce qu'elle s’aime, et ne pardonne rien aux autres, parce qu'elle n’a point de charité. Elle veut juger de tout, parler avec assurance de tout ce qu’elle sait et ne sait pas, et régenter impérieusement les esprits avec une espèce de tyrannie. La vraie liberté ne méprise point les petites choses qui peuvent nuire ou contribuer à sa perfection. Elle fuit les entretiens inutiles, les familiarités dangereuses et les conversations trop fréquentes ; les témoignages trop sensibles d’amitié et de confiance lui sont suspects, et Les présents qui en
sont les marques lui sont à charge, comme des liens sensibles de la nature, et des engagemenis du cœur préjudiciables à la pureté de ses intentions. La fausse liberté tout au contraire est hardie et téméraire en toutes ses entreprises, évaporée dans les compagnies, ennemie de la contrainte et du règlement intérieur, amie des complaisances, des entreliens curieux, des familiarités secrètes, des déférences, des louanges, des divertissements et des délices de la vie. Enfin, la vraie liberté s’assujettit volontiers au doux joug de la foi ét des lois évangéliques, et garde une fidélité indispensable au service de Notre-Seigneur, avec une parfaite soumission à la conduite des directeurs, à qui elle donne un plein pouvoir de reprendre avec confiance et corriger dans ses mœurs tout ce qui leur semble à propos. Au lieu que la fausse liberté méprise la direction, et veut elle-même disposer de tout, sous prétexte de charité et de spiritualité, abusant des maximes d’une perfection imaginaire, qui la porte à faire et à dire tout ce qui lui plaît, à mépriser ses devoirs pour suivre ses passions qu’elle entretient par la facilité qu'elle trouve à se confesser de ses fautes, et par le repos qu'elle ressent après qu'elle s'en est déchargée, quoiqu’elle ne s'en corrige pas.
Voyez, en second lieu, si vous n'êtes point sujet aux peines d'esprit, que causent les ténèbres d’une conscience scrupuleuse, ou troublée de vaines craintes et d’inquiétudes mal fondées. Les unes viennent d'une crainte excessive des jugements de Dieu, qui fait qu’un esprit faible et timide réfléchit sans cesse sur les désordres de sa vie passée, dont il craint de ne s'être jamais bien confessé, et plus il s’en confesse pour apaiser ses frayeurs, moins il est satisfait et content. Les autres naissent d’urie appréhension déréglée de faillir et de perdre la grâce de Dieu par quelque offense mortelle, qui jette l'âme dans un trouble perpétuel, comme dans une prison obseure, où elle ne voit que des spectres
effroyables, prenant toutes ses imaginations pour des vérités, toutes ses pensées pour des consentements criminels et toutes ses actions pour des crimes abominables. Les autres procèdent d’une crainte désordonnée de l’âme, ou même d’une fausse imagination qu’elle a d’être déjà réprouvée de Dieu, sur ce qu’elle sent la nature trop faible, les passions trop fortes, les tentations trop violentes, les pratiques de la perfection trop difficiles, et les rechutes trop fréquentes pour pouvoir se sauver ; toutes ces craintes et ces impressions fàcheuses sont des effets de l’amour-propre, qui voudrait avoir des marques sensibles de l'innocence de ses actions et de l'approbation divine, pour vivre en repos et être assurée de son salut. Mais ce désir empressé et inquiet ne sert qu’à donner prise au démon, qui sachant le faible de cette âme trop amoureuse d'elle-même, augmente ses peines par mille artifices, qui sont d'autant plus dangereux, qu’il est plus difficile non-seulement de s’en défendre, mais encore de se persuader qu’il en est l’auteur. Car les autres tentations se font bien mieux connaître par leur malignité, et on les surmonte plus facilement par la crainte et par l'amour de Dieu; mais pour les craintes et les troubles d’une conscience scrupuleuse, il semble qu’elles naïssent de ces mêmes verlus, et qu’elles ne viennent que de la crainte d'offenser Dieu, et d’un désir empressé de l'aimer. C’est pourquoi il est plus malaisé de s’en défaire, et de croire qu’elles viennent en effet d'un mouvement secret de l’amour-propre et de la malice du démon.
3. Après avoir reconnu le progrès que vous avez fait dans la connaissance de vous-même et dans la contrition de vos péchés, qui sont les deux premiers éléments d’une bonne conscience, considérez celui que vous avez fait dans les deux autres qui contribuent à lae former, savoir, la punition et l'amendement ou la diminution de vos fautes. La punition satisfait à Dieu pour les péchés que vous avez commis, el
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prévient sa justice qui ne laisse aucun péché impuni, mais qui ne le punit pas aussi deux fois. Si vous en prenez la vengeance vous-même, il est content ; mais si vous y manquez, il la prendra indubitablement par ses mains, avec un surcroît de rigueur qu'il voudrait vous épargner, si vous aviez soin de l’apaiser. L’amendement estla fin principale que Dieu prétend, sans laquelle tout le reste serait inutile; car, dit Tertullien, la pénitence est vaine là où il n'y a nul amendement (1). Si vous êtes pénitent, dit saint Augustin, repentezvous d’avoir péché; si vous en avez du repentir et de la douleur, ne le faites plus; si vous le faites encore, vous n'êtes pas pénitent. Voulez-vous voir le progrès que vous avez fait en ce point, servez-vous de ces quatre marques pour le connaître. 1° Vous relevez-vous plus promptement lorsque vous êtes tombé en quelque faute ? 2 Vous relevez-vous avec plus de sentiment de votre faute? avez-vous plus de douleur dans le cœur, plus de confusion devant Dieu, plus d’indignation contre vous-même, plus de recours à Jésus-Christ pour vous plaindre de vous et implorer sa miséricorde? 3° Tombezvous en des fautes moins considérables qu'auparavant? 4° Tombez-vous plus rarement ? praliquez-vous ce conseil de saint Ignace (2), qu’il faut tous les jours diminuer le nombre de nos péchés? Oh! que cet avis est important! « Croyez-moi, dit le père Suffren, tous les défauts qui se trouvent parmi les hommes, viennent de ce qu’ils ne prennent pas un soin particulier de leur amendement, d’où il arrive que nous voyons même dans ies maisons religieuses tant de personnes, qui, après plusieurs années de profession, ont autant de vanité, d'envie, d'attache à la terre, d’impatience et d’autres vices, que lorsqu'elles y sont entrées, et parfois plus. » Que vous seriez heureux, si vous pouviez dire avec vérité ce que disait ce saint religieux au
(1) Tert., lib. de pœnit. — (2) In exam, particul,, 1, exercit,
rapport d'Evagrius (1), que jamais il n’était tombé deux fois dans une même faute. Ah! pour le moins dites avec David: J'ai juré et résolu de garder les lois de votre justice, el de ne vous offenser jamais (2).