‹ Le guide de l'ame en retraiteChapitre 73 sur 193 · LECTURE POUR LE TROISIÈME JOUR · texte numérisé non relu

LECTURE POUR LE TROISIÈME JOUR

Réflexions sur le progrès qu'on a fait dans la mortification de l'esprit et dans la victoire des passions, depuis la dernière retraite.

I. Plusieurs estiment la mortification de l'esprit, parce qu’elle est louable; plusieurs en font de beaux discours, parce qu’il est aisé d’en parler, la parole n’en coûte rien; plusieurs l’entendent fort bien et en ont lathéorie, parce qu'ils l'ont étudiée dans les livres ; mais peu la savent par leur propre expérience et par la lumière pratique du Saint-Esprit. La plupart ne se conduisent que par leur caprice, ne suivent que leur humeur et ne peuvent souffrir de règle. Examinez si vous n'êtes point de ce nombre.

41. N'aimez-vous point à vivre, comme l’on dit, à la naturelle et d’une manière émancipée ?

2. Ne fuyez-vous point le règlement intérieur ? avez-vous peine à vous contraindre, et à vous assujettir aux lois de la modestie dans vos gestes, dans vos paroles, dans vos actions, dans vos pensées ?

3. Est-ce l’impétuosité de la nature, ou la vivacité de l'imagination, ou l'ardeur de la concupiscence qui vous fait agir presqu’en tout ce que vous faites ? La raison, la foi, la volonté divine n’y ont-elles point de part?

{1) Histor, eccles., p. 2, 1, 6, ©. 1. — (2) Ps. 118.

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4. Quelle passion, quelle humeur, quelle inclination déréclée domine en vous ? est-ce la colère, la tristesse, la Tâcheté, la lenteur, la fainéantise, la raillerie, le libertinage, la licence de tout faire et de tout dire ce qu'il vous plaît, la vanité, la curiosité, et le désir de tout savoir et de vous mêler de toutes choses ?

IL. Plusieurs font état de s'exercer dans la mortification de leurs passions et de leur humeur, mais ils profitent peu, parce qu’ils ne s’y prennent pas bien; en voici des marques :

1. Ceux qui, dans la revue qu'ils font sur leur avancement, ne s’apercoivent point des attaques ni des révoltes de leurs passions, ont sujet de croire qu'ils ne leur font pas une bonne guerre. Îl est vrai que par une protection spéciale, souvent Dieu ne permet pas que ceux qui sont encore novices dans la vertu en sentent l'importunité ni les soulèvements violents; mais ce n’est qu'une trève et non pas une pleine paix; elles sont liées, mais elles ne sont pas mortifiées ; elles sont cachées, mais elles ne sont pas vaincues.

9. Celui qui combat ses passions pendant qu'il est favorisé des consolations divines, mais qui se relâche quand elles lui manquent, n’en emportera point la victoire, et sa lâcheté est un signe qu’il n’a pas-encore fait un grand progrès dans la vertu.

3. Celui qui ne se mortifie pas généralement en toutes choses, qui mate le corps et n’assujettit pas l'esprit, ou qui veut assujeltir l'esprit sans mater le corps, ou qui ne mortifie que les faibles passions, et s’abandonne aux plus fortes, travaille en vain à couper les branches de l'arbre, s’il ne va au tronc et à la racine.

4. Célui qui ne veille pas sans cesse sur les mouvements de son cœur pour les reconnaître et pour en faire un juste discernement, bien loin de s’avancer, va peu ‘à peu s'enfonçant dans les ténèbres, et s’approchant du précipice.

5. Celui qui dans l’oraison ne s’anime pas fortement à combattre ses affections déréglées, n’a pas grand soin de son profit spirituel ; car il est bien plus aisé de se défendre lorsqu’on s’est préparé de longue main au combat, que quand on est surpris sans y avoir pensé. Les traits qu’on a prévus font bien moins d'impression, les coups en sont plus légers, et les blessures moins dangereuses.

6. Celui qui après un combat de quelques années n’a pas encore vaincu la passion qu'il voulait dompter, montre qu’il a manqué de ferveur, et qu’il s’est comporté lâchement; car il en serait venu à bout en moins de temps. Quel jugement faut-il donc faire de ceux qui, après avoir passé toute leur vie dans la religion, se trouvent à la fin aussi sensibles à l'honneur, aussi jaloux de leur réputation, aussi entiers dans leur jugement et dans leur volonté, aussi vifs dans toutes leurs passions, qu'ils étaient au commencement, et souvent même davantage? Ne pourrait-on point vous faire ce reproche? et si vous reculez au lieu d'avancer, n’en avez-vous point de confusion devant Dieu?

II. Après avoir sérieusement examiné si vous n’avez rien reläché de votre ferveur dans l'exercice de la mortification, considérez combien vous avez avancé; vous le reconnaïîtrez aisément par les signes et les marques qui suivent.

1. Marque. Résister si constamment aux passions, que quelque orage qui s'élève dans votre intérieur, elles ne vous entraînent point dans le péché, et ne vous fassent rien faire

qui offense Dieu nile prochain. C’est en cela que consiste

le triomphe des vertus, d’avoir le péché en pouvoir et la vertu en désir. Mettez-vous en colère, mais ne péchez pas (1). Il est difficile de ne sentir jamais aucun mouvement de Colère, mais il faut que la raison la modère et l'empêche dese porter au péché. C’est ce que le Prophète roi nous enseigne,

(1) Ps. 4.

dit saint Ambroise. Il permet ce qui est naturel, il défend ce qui est mauvais (1). Se mettre en colère, c’est le fait de l’homme, dit saint Jérôme, mais ne satisfaire pas à sa colère, c’est le devoir d’un chrétien (2). Il en est de même de toutes les autres passions; nous ne pouvons pas empêcher qu’elles ne se soulèvent quelquefois, il faudrait être hors du monde, et vivre parmi les anges et les bienheureux (3). Le Fils de Dieu a voulu ressentir les mouvements de la tristesse, de la joie, de la crainte, du désir, de la colère, et des autres passions humaines, pendant qu'il était sur la terre : nous ne devons donc pas nous éfonner si elles nous attaquent ; les membres ne sont pas de meilleure condition que le chef: mais nous devons les gouverner à son exemple, et si nous n'avons pas ce grand empire sur elles, qui nous exempte des premiers mouvements qui préviennent la raison, et les fasse dépendre absolument de notre volonté par un pouvoir despotique (4), au moins il faut les régenter, et exercer sur elles un empire politique, qui les assujettisse à la raison, et les empêche de passer les bornes de la vertu. Que si elles se révoltent, il ne faut pas pour cela céder à leur fureur, mais avoir des armes à l'épreuve, qui nous couvrent et leur ôtent le pouvoir de nous blesser.

2. Marque. Affaiblir les passions qui étaient auparavant fort violentes, et les amortir de telle sorte qu’elles ne s'élèvent plus avec tant d’impéluosité; car bien que l’objet qui les ,excite soit de peu de conséquence, l’ardeur, l’empressément, la chaleur, la furie avec laquelle elles s’y portent, est souvent la cause de grandes fautes (5). C’est donc le propre de ceux qui s’avancent dans la perfection, deles adoucir de jour

(4) S. Ambr., L. de Isaac., ©. 1. — (2) S. Hier., ep. 9. — (3) S. Cyrill. Alex, 1, 15 de orat in sp. et ver. —S. Hier., ep 9; vide S. Dor., doct., 1, — (4) S. Thom, 1, 2,9, 61, a, 5, — (5) S. Greg., L. 30 Mor., C., 23,

en jour et d'en diminuer la véhémence. Il faut néanmoins remarquer que Dieu donne souvent pouvoir au démon d’exciter de grandes tempêtes dans Le cœur des plus grands saints, et alors la violence des passions n’est pas une marque d’une faible vertu, mais plutôt d’une exceliente perfection. Saint François fut deux ans dans une profonde tristesse qui l’accablait de telle sorte (1), qu'il ne pouvait l'empêcher de paraitre extérieurement ; si bien qu’il Lui semblait que Dieu l'avait délaissé, tant il était pressé de ce pesant fardeau dont il ne pouvait se défaire, ni par l’assiduité de ses prières, ni par la rigueur de ses pénitences. Sainte Thérèse (2) témoigne dans sa vie, qu'elle souffrait quelque chose de semblable, et saint Ignace (3) assure dans ses exercices que c’est la coutume du | démon, lorsqu'il voit quelqu'un qui s’avance dans la perfection, de lui susciter des scrupules, des chagrins, des mélancolies, de fausses raisons, et de semblables troubles, pour retarder le progrès qu'il fait devant Dieu.

3. Marque. Faire en sorte qu’elles soient non-seulement moins violentes, mais encore moins fréquentes et moins importunes, et qu’elles se présentent plutôt à l’âme d’une manière spéculative, que par impression et par sentiment: en sorte qu'elles ne troublent point la paix et la tranquillité de l'esprit. C’est cet heureux état que saint Dorothée appelle du nom d’impassibilité (4), que nous acquérons par la haine de notre propre volonté, et par un généreux exercice de la morification. C’est cette aimable paix, dit saint Basile, que Notre- Seigneur donna à ses apôtres, ef qui fait des rois de tous ceux qui la possèdent; que dis-je, des rois ? des saints, des bienheureux, des hornmes divins. Ce sont des rois: car ils commandent à leurs passions ; ce sont des saints, car l’amortissement des passions est la vraie paix et tranquillité de

(1) S. Aug., L de cont., ©. 2, 4 p. chron., 1. 4, ce. 59. — (2) Ribera., lib. 4, c. 17 et 25. — (3) S. Ign., exerc , c, 30. — (4) $S. Dor., doct. 1.

l'esprit, et la tranquillité de l’esprit est une source {rès-féconde de toutes les vertus(1). Ce sont des bienheureux; car la paix dont ils jouissent surpasse tous les plaisirs des sens, el approche du bonheur des anges et de la joie du paradis. Ce sont des hommes divins qui méritent ce nom, comme dif saint Denis, parce qu'ils participent à la tranquillité de Dieu même. Tel était saint Ignace qui avait acquis un parfait empire sur toutes ses passions, comme portent les actes de sa canonisation, d’où naissait cette grande joie spirituelle dont ce serviteur de Dieuétait rempli, cette sérénité qui paraissait toujours sur son visage, celte paix intérieure de l'esprit, et ce grand pouvoir qu'il avait sur les mouvements de son cœur (2).

k. Marque. N'agiv jamais par humeur, mais par raison el par esprit. Saint Ignace élait admirable en ce point; il ne faisait pas un soupir, un geste, un tour de visage, un pas, qu'il ne réglât avec une sagesse toute divine; et ce qui est merveilleux (3), bien loin d’agir par mouvement de nature, il ne suivait jamais le goût des consolations divines, qu’il ne les eût examinées par les règles de la raison éclairée de la foi. Aussi disait-il qu’elle nous avait élé donnée pour nous conduire, et que c’est par Ià que les hommes se distinguent des animaux, qui pe sont point raisonnables. Si bien qu'on peut dire de lui, ce que Pauteur de la vie de saint Laurent Justinien dit de ce grand saint, que le mouvement des cieux (s’il est permis de comparer les choses inférieures aux célestes) n'était pas plus mesuré ni mieux réglé que ses mœurs.

4. Si vous reconnaissez que vous ayez fait quelque prosrès, rendez grâces à Dieu ; et pour avancer toujours de plus

(4)S. Bas. const. mon., c. 5. — (2) In relatione data Gregorio XV. pro can. S. Ignat. — (3) S, Hier., 1. 1 contra Jov. in fin. Mañff, in vita S. Ignat., 1. 3, c. 10.

en plus, suivez soigneusement ces avis (1). Le premier, de vous humilier en toutes choses, et de vous mépriser vousmême. Tous ceux qui sont arrivés en peu de temps à La paix de l’âme, ont marché par ce chemin, dit saint Jean Climaque. Le second, de réprimer promptement et avec vigueur les mouvements du cœur dès leur naissance. Il ne faut souvent qu’une pierre détachée de sa place, dit saint Grégoire de Nazianze (2), pour donner passage à un fleuve impétueux, mais lorsqu'il est débordé on ne l’arrête pas aisément, quelques digues et quelques levées qu’on lui oppose. Le troisième, de prévoir dans l’oraison ce qui pourrait vous troubler, et de vous armer à l'encontre en invoquant le Saint-Esprit, qui préside à ces combats, et nous anime par ses inspirations el par ses grâces victorieuses. Le quatrième, de vous abandonner avec une entière soumission et confiance à la conduile de ceux qui vous gouvernent. Le dernier et le plusexcellent de tous, est de vous exercer dans l'amour de Jésus- Christ. Cet amour, dit saint Augustin, rectifie toutes les passions, ef fait que les saints les portent au bien, au lieu qu'elles nous portent au mal. C’est ce que veut dire saint Bonaventure, lorsqu'il assure que saint François était devenu insensible à toutes les choses de la terre par la charité de Jésus-Christ.

(D) S. Clim , grad. 25. $S. Dor.. doct. 8, vide et doct. 2. — (2) Orat,

Dames ne ue

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