‹ Le guide de l'ame en retraiteChapitre 76 sur 193 · LECTURE POUR LE CINQUIÈME JOUR · texte numérisé non relu

LECTURE POUR LE CINQUIÈME JOUR

Réflexions sur les peines du purgatoire et sur le soin qu'on a eu de faire pénitence pour éviter ces flammes vengeresses de la justice divine, et pour en délivrer ceux qui les souffrent.

Saint Bernard dit excellemment que l'amour de Jésus- Christ envers ses amis est incomparable (1), vu qu'après avoir tout souffert jusqu’à la mort pour leur salut, il a voulu descendre même aux enfers pour les consoler et les mettre en liberté. Il ne s’est pas contenté de verser le sang de ses plaies sur les flammes du purgatoire, pour en éteindre l’ardeur; il a voulu aller lui-même dans ces prisons de la justice divine pour en lirer ses élus. Il est bien probable qu’il n’y en laissa pas un de ceux qu'il y trouva. Saint Ambroise nous assure qu'après avoir triomphé du démon, il descendit

(1) S. Bern., serm, 2 de advent, initio,

a ant hante

au cœur de la terre, afin que sa seule présence préchät aux morts leur délivrance, et que tous ceux qui avaient de l'amour et de l’inclination pour lui fussent mis en liberté (1). Descendez-y avec lui pour apprendre ce qu'il faut faire pour soulager ceux qui y sont encore à présent, partageant votre zèle, vos mortifications et vos pénitences entre les vivants et les morts, comme il a partagé le mérite de sa mort aux uns et aux autres.

I. Pour vous exciter, considérez que quiconque meurt avant que d’avoir pleinement satisfait à la justice de Dieu par ses péchés, bien qu'ils lui aient été remis quant à la coulpe, il n’entrera point dans le ciel qu’il n’ait aussi payé toute la peine. Pour cet effet, il y a une prison sous la terre que nous appelons le purgatoire, où les âmes des justes sont portées après la mort par le ministère des anges, afin de payer leurs deites jusqu’au dernier denier. En quoi il faut peser premièrement que Dieu est juste, quoique sa justice soit toujours mêlée avec sa miséricorde; car il ne veut et ne peut souffrir aucun mal impuni; c’est pourquoi dans le sacrement de la pénitence, lorsqu'il pardonne le péché mortel, il change la peine éternelle en une peine temporelle, montrant également par là sa miséricorde en remettant une peine qui devait toujours durer, et sa justice en demandant pour satisfaction une peine légère et de peu de durée. Ce qui doit vous encourager à vous conformer à ses ordres, puisque sa bonté est si excessive en votre endroit, que de changer une éternité de flammes dévorantes avec ce peu de jours de pénitence volontaire qu’il exige de vous; vu que tout ce que vous sauriez souffrir durant cette vie, n’est presque rien en comparaison de ce que vous avez mérité, et dont il vous a accordé le pardon. En second lieu, pesez que si cette peine temporelle ne se paye durant cette vie par quelque acte de contrition fort

(4) S. Amb. in c, 4, ep. ad Eph.

excellent, ou par quelque œuvre pénale, indubitablement il faut qu’elle soit payée en l’autre, tant parce qu'il faut garder l'ordre de la justice, que parce que Dieu est si-jaloux de la pureté, qu'il ne reçoit personne dans le ciel s’il n’est purifié non-seulement de ses fautes légères, mais encore des peines qu'elles méritent. Car l'Église glorifiée, dit saint Paul, doit être sans tache et sans macule, et sans aucune difformité. C'est pourquoi elle doit avoir tant d'amour pour la pureté en cette vie, qu’on ne trouve rien en elle dans l’autre qu’il soit besoin de purger. O doux agneau! dans le sang duquel les saints lavent et hlanchissent leur âme pour être admis dans votre royaume, accordez-moi, par la vertu et le mérite de votre sang un tel regret de mes péchés, que je demeure quilte des peines, afin que mon âme sortant de la prison de ce corps mortel ne soit point détenue dans la prison du purgatoire. Pesez, en troisième lieu, quelle est la malice du péché véniel, avec lequel il est impossible d’entrer dans le ciel. Car, dit saint Jean, il n’entrera rien dans le royaume du ciel qui soit souillé ni impur; et puis ne faut-il pas que Dieu lui porte une haine étrange, puisqu'il châlie si rigoureusement les âmes qui sont ses épouses, et qui d’ailleurs sont saintes, les humiliant jusqu’à ce point de leur donner pour prison un lieu si proche de l'enfer, si bas et si ténébreux? OR! que le péché véniel est horrible, puisqu'il précipite les prédestinés et les amis de Dieu dans un abîme si profond! Quelle crainte ne dois-je pas avoir d'y tomber, soit à cause du bien dont il me prive, soit pour la prison où il m'engage, soit pour la haine que Dieu lui porte et pour le déplaisir qu'il en reçoit.

Il. Considérez ce qu'endurent les âmes du purgatoire se voyant privées de la vision de Dieu, confinées dans cette obseure prison, souffrant une peine semblable à celle du dam. La première cause de leurs douleurs est parce qu'elles ont une vive foi de ce que Dieu est, de sa puissance, de sa bonté

D ER mme.

et de sa beauté; comme il est notre béatitude, notre centre, notre dernière fin; comme hors de lui rien ne peut nous rendre bienheureux ni contents. Toutes les obscurités de cette vie étant levées, toutes les ténèbres dissipées, cette vive foi allume dans leur volonté un désir incompréhensible de le voir; et par conséquent le retardement d’un si ardent désir leur donne une peine incroyable, suivant ce que dit le Sage, que l’espérance qui se voit prolongée et reculée afflige sensiblement le cœur. La seconde cause est que l'amour de Dieu dans cet état est dans sa perfection, et par suite il désire ardemment de s’unir à son souverain bien. Rien ne divertit sa flamme, rien n’en diminue l’activité. Il n’y a plus de gloire nouvelle à acquérir, plus d’accroissement de vertu et de charité envers le prochain ; et néanmoins il se voit séparé de ce qu'il aime. Si donc il y a des saints en cette vie qui s’affligent si sensiblement de se voir éloignés de leur centre, s’ils disent avec douleur : Hélas! ne suis-je pas bien infortuné d’être si longtemps banni du ciel! Que diront les âmes du purgatoire, ne sachant combien leurs peines et leur bannissement durera? Car bien qu’elles soient conformes à la volonté de Dieu, cette conformité ne leur ôte pas l'ennui ni la douleur; parce que c’est par leur faute qu’elles sont privées de ce bonheur, soit pour n’avoir pas eu le soin de faire pénitence, soit pour avoir eu si peu de désir de voir Dieu durant leur vie, par une lâcheté honteuse, qui mérite une peine particulière, que les théologiens pour cela appellent un purgatoire de désir. Figurez-vous un prince sage et généreux qui serait confiné dans une prison obscure, sans pouvoir conférer avec sés amis, ni savoir Ce qui se passe dans le monde, ni combien durera sa caplivilé; quelle douleur ne souffrirait-il pas? Il est vrai que les anges peuvent y descendre et les consoler; mais ne leur disent-elles pas comme Tobie? Quelle joie puis-je recevoir, ne voyant point la lumière du ciel? O mon âme! si tü crois cette peine qui t'attend à la sortie de ce monde, comment tardes-

tu à payer tes deites et à faire pénitence ? éveille ton cœur, pique-le du désir de voir Dieu, excite-toi à faire pénitence, rejelte loin de toi tout ce qui peut retarder ta béatitude, afin d'échapper à ces ténèbres et à ces feux qui sont si cuisants, et qui ne servent de rien pour l'accroissement deta félicité.

IT. Considérez la peine qu'ils appellent du sens, qui est toute semblable à celle de l'enfer excepté la durée. Le feu qui les brûle agit miraculeusement; la main qui l’allume est toute-puissante; son activité est prodigieuse ; il fait fondre de douleur ces âmes prisonnières, ainsi que le feu fait fondre l'argent qu'il raffine; il ne leur donne point de relâche pendant qu’il reste quelque tache d'impureté. Il n’y a ni repos, ni distraction, ni soulagement qui ralentisse l’ardeur de la Damme, dont la violence est si grande, selon le témoignage des saints, qu’elle surpasse tous les tourments que les martyrs ont soufferts. O0 mon doux rédempteur! si votre justice est rigoureuse, accordez-moi la grâce que je vive si saintement, que je n’aie besoin que du feu de l’autre vie pour expier mes péchés. Je tirerai de cette vérité trois saintes affections : la première est une respectueuse crainte de la justice divine; car il n'est pas si étrange qu’elle tourmente les darñnés, ce sont ses ennemis; mais des saints, mais des prédestinés, mais des amis, des favoris et des enfants, cela est étonnant. O Dieu ! si vous brûlez ainsi l'arbre fruitier, à cause de quelques épines qui se lient à ses branches, comment traiterez-vous un arbre stérile comme moi? La seconde est une forte résolution de faire pénitence pour mes péchés : et si je m'en oublie, je prierai Notre-Seigneur qu'il ne m’épargne pas en cette vie, afin que sa miséricorde me traite plus doucement en l’autre. O doux Jésus! c’est la prière que je vous fais à présent, vous conjurant de rompre ce sommeil dangereux, qui me fait vivre dans la langueur et dans l'oubli de vos jugements et de ma perfection. La troisième est l'horreur

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du péché véniel, qui est la paille que ce feu dévorera. Si je voyais un homme qui apportât un faisceau de bois, et que lui demandant ce qu’il en veut faire, il me dit que c’est pour mettre le feu dans sa maison, et pour se brûler lui-même, ne le tiendrais-je pas pour un fou ou pour un désespéré? Mais hélas! je le suis bien davantage, prenant tant de peine à faire des choses qui ne serviront que de bois pour allumer le feu où je serai puni. O mon âme! puisque tu as un fondement aussi solide et immuable qu'est Jésus-Christ, bâtis làdessus des ouvrages de haut prix avec l'or de la charité, et avec les pierres précieuses de toutes les vertus qui demeurent avec toi dans l'éternité. N'y mêle point de paille, ni d’imperfections qui servent de matière pour te brûler. O doux rédempteur ! délivrez-moi d’une si grande folie, et mettez fin à mes désordres par votre infinie bonté.

IV. Considérez deux choses remarquables qui se trouvent dans les âmes du purgatoire. La première est la résignation qu’elles ont à la volonté de Dieu, touchant la durée et la mesure de leurs peines, et l’extrême patience avec laquelle elles les endurent, étant bien aises que Dieu soit satisfait à leurs dépens. Elles m’apprennent par là quelle patience je dois avoir dans mes peines, si je veux qu’elles me servent de purgatoire ; car je me dois réjouir que Dieu soit justicier; et si tout ce qui est en lui est infiniment adorable, je dois respecter sa justice autant que sa miséricorde. La seconde chose qui est dans ces âmes souffrantes, c’est le très-grand désir qu’elles ont d’être aidées et soulagées des fidèles par toutes les manières possibles ; ce qui doit me convier à Les secourir,

quand je devrais beaucoup patir pour leur donner secours.

4. Si je voyais brûler mon ami dans un grand embrasement, et que je l'en pusse tirer, ne serait-ce pas une cruauté de lui refuser la main? Et donc si je vois par la foi ces âmes emprisonnées dans les flammes, les pouvant délivrer par mes pénitences et par mes prières, ne sera-ce pas une grande cha-

rité de le faire? 2. Je dois faire pour elles ce que je voudrais qu’on fit pour moi, si j'étais dans la peine où elles sont. 3. Ce soin que je prendrai méritera devant Dieu qu'il inspire à d’autres la même charité pour moi, quand j'en aurai besoin; car les miséricordieux sont dignes de recevoir miséricorde. 4, Ces âmes étant dans le ciel seront fort reconnaissantes; elles solliciteront donc pour moi la divine bonté, et se revancheront du bien qu’elles auront reçu. 5. Mettre une âme dans le ciel, c’est acquérir un grand trésor (1); on ne peut rien perdre, quoiqu’on donne pour se faire des amis dans le paradis. Ce commerce est trop avantageux pour moi, bien que je me prive de la satisfaction que je leur applique, néanmoins la leur donnant comme par aumône, je redouble mon mérite, parce que j’augmente la charité; de là vient que l Écriture appelle cette œuvre de miséricorde une sainte el salutaire pensée, à cause du mérite qu'on en retire. 6. Jésus- Christ a donné son $ang pour deux raisons en la croix, la première, pour ôter la peine éternelle, ce qu’il a fait par lui-même ; la seconde, pour ôter la peine temporelle, ce qu’il fait par les pécheurs qui s’en appliquent le mérite. Ces âmes donc ne pouvant plus se l'appliquer elles-mêmes, si je le puis faire pour elles, soit par mes prières, soit pâr mes pénitences, soit en leur donnant mes satisfactions, pourquoi ne le feraije pas? Faites ici une résolution de partager également toutes les satisfactions de vos bonnes œuvres, de vos jeûnues et de vos mortifications avec les âmes du purgatoire. Voyez ce que vous pourriez ajouter aux devoirs de charité et de miséricorde que vous leur rendez. Sainte Thérèse réglait tous les ans au jour des trépassés ce qu’elle devait faire pour eux toute l’année. faites-le maintenant que vous en avez le temps. Remarquez combien vous avez laissé passer d'occasions où vous

(4) Gassiodorus, |. de anima, ce. 11,

pouviez les secourir, et vous humiliant devant Dieu, demandez-lui pardon de votre lâcheté. Considérez per combien de moyens, et avec quelle facilité vous pouvez réparer cette faute; autant d'actions de piété que vous pratiquez, autant de mortifications, de peines et de souffrances que vous endurez, autant de messes, de sacrifices et de prières que vous offrez à Dieu, autant d’aumônes, de pénitences, et d’autres bonnes œuvres que vous faites, vous peuvent servir à ce dessein. Ne craignez point d’excéder en ce point. Quoi que vous puissiez faire, dites avec Salvien : Je devrais faire encore plus pour le respect que je dois à Dieu; parce qu’il me donne plus infiniment que ce qu’il exige de moi (1).

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