LECTURE POUR LE SIXIÈME JOUR
Réflexions sur je progrès qu'on a fait dans les solides vertus depuis la dernière retraite.
Pour connaître le progrès que vous avez fait dans la pratique des vertus solides, faites attention aux règles que les saints nous ont laissées pour les acquérir, et voyez de quelle manière vous les suivez. |
1. Règle. Pour acquérir les solides vertus, il faut premièrement les connaître et s’en former une juste idée; parce que, dit saint François de Sales dans son introduction à la vie dévote, il est aisé de s’y iromper, et d’en faire un mauvais choix. Il est de la vertu comme des choses les plus rares dans la nature, qui se trouvent souvent mêlées parmi d'autres qui en ont l'apparence, mais qui n’en ont pas le prix. Les
(4) L, 3 de Prov,
vices, disait un ancien père du désert, sont logés auprès des vertus, on se méprend souvent à leur demeure; l'ambitionpasse pour grandeur de courage, et la lâcheté pour modestie; la profusion pour libéralité, et l’avarice pour une épargne nécessaire. D'ailleurs, nous faisons ordinairement pour choix des vertus, ce que les idolâtres faisaient pour choix de leurs divinités, qu'ils peignaient chacun selon son inclination et son humeur. Les Lacédémoniens les représentaient avec des habillements de guerre, parce qu'ils étaient guerriers; les Maures peignaient leurs idoles toutes noires, parce que c’est la couleur du pays. De même chacun de nous, s’il n’y prend garde, se forme l’idée de la ver selon son affection et-sa disposition naturelle. Celui qui est d’un naturel austère se tient pour vertueux, pourvu qu'il jeûne, quoique son cœur soit plein de fiel et d'amertume pour le prochain; et n'osant par sobriété tremper sa langue dans l’eau, il ne craint pas de la plonger dans le sang de son frère par des médisances atroces. Un autre se croit déjà hors du commun, parce qu'il fait beaucoup de prières, quoiqu'il n'écoute pas celle des pauvres. Un autre ouvrira sa main pour faire l’aumône, qui - ne peut ouvrir son cœur pour en tirer de la douceur et par-. donner une injure. Ce qui rend encore ce discernement des solides vertus plus difficile, est que le vice et la vertu peuvent avoir le même objet matériel, et ne se distinguent que par le motif qui les y porte. Si vous mortifiez voire corps par une secrète vanité, c’est un vice; si vous le châtiez pour l’assujeltir à l'esprit, c'est une vertu. L'objet qui est commun à tous les deux, frappe les sens par son éclat; l'intention qui les sépare est intérieure, et demeure cachée au fond du cœur; c’est ce qui trompe le monde. Il y a dans l'Égypte certains lieux marécageux, où il s'élève sur le soir une si grande quantité de feux volages, que vous prendriez la terre pour un ciel semé d'étoiles; mais le jour élan venu, vous ne voyez que des marais et de la boue ; je dis la même chose des ver-
tus qui ont beaucoup d'éclat et peu de solidité. Plusieurs se contentent de cette apparence spécieuse qui leur attire de l'estime, mais au fond ils trompent les hommes, et ce qui est plus étrange, ils se trompent eux-mêmes tous les premiers, se croyant riches de vertus et de mérites, quoiqu'ils en soient fort dénués. Il est donc très-important de savoir faire un sage discernement des vertus solides d’avec celles qui n’ont que l'apparence; parce que la connaissance donne entrée à l'amour, et l’amour de la vertu est le premier pas que nous faisons à sa poursuite. C’est pourquoi saint Augustin, dans ses Soliloques, dit à Dieu dès le commencement : O mon Dieu! éclairez mon entendement, afin qu’il vous connaisse et qu'il vous aime; car s’il ne vous aime pas, c’est qu'il ne vous connaît pas; et s’il ne vous connaît pas, c’est qu'il n’a pas la lumière; je dis cette lumière qui sort du visage de Dieu, et qui nous apprend à séparer ce qui est précieux d'avec ce qui est vil et méprisable. Le faites-vous? Croissez-vous en lumière et en connaissance?
2. Règle. Ce n'est pas assez de se former une véritable idée de la vertu, et de savoir en quoi elle consiste, il en faut concevoir une haute estime, comme de la chose du monde la plus précieuse; car c'est elle qui nous rend vraiment spirituels, et comme ce qui fait la dignité des magistrats, ce n’est pas la pompe et la magnificence extérieure qui les environne, mais l'autorité du prince dont ils sont revêtus, et leur propre mérite; de même ce qui fait le parfait chrétien, c’est le trésor de la grâce qui vient de Dieu, et celui de la vertu que l'homme acquiert par son moyen. C’est elle qui le suit après la mort, qui l'élève jusqu’au ciel, qui le couronne de gloire, et qui le rend semblable à Dieu même : Parem Deo.
Quelle estime faites-vous de la vertu ? En faites-vous plus d'état que de tout ce que les hommes prisent et recherchent avec tant d'ardeur?