Règle. Cette estime doit être suivie d’un grand désir de
la vertu, et d’une volonté résolue de s’y appliquer sérieusement; car c’est Le désir de ce trésor qui lui prépare une place dans le cœur capable de le recevoir, en l’ouvrant et le dilatant par son ardeur. Et puis il pique la volonté, et l’anime à la poursuite d’un si grand bien. Si quelqu'un a soif, qu’il vienne à moi pour boire à la source et se désaltérer (1). Si vous n’avez soif, vous n’irez pas à la fontaine. La soif vous pressera d'y aller; la soif vous donnera des forces pour y arriver; la soif obligera Notre-Seigneur de vous accorder libéralement ce que vous demandez (2). Bien davantage, la soif sera une partie considérable de ce que vous poursuivez. C’est être déjà vertueux que de vouloir l'être. Oh! si le désir des biens du monde pouvait nous faire riches, qu’il y aurait peu de pauvres! La vertu est un bien qu’on possède dès qu’on commence à le vouloir, dit l’orateur chrétien (3).
Mais ce désir doit être généreux et efficace. Je dis efficace, parce que c’est un moyen nécessaire à mon salut, dont il faut venir à bout, ou périr éternellement. Je ne puis me dispenser de la pratique des vertus, elles me sont absolument nécessaires, il faut donc que j'y travaille; je dis généreux, parce que les vertus sont d’une difficile conquête. Que ne font les gens du monde quand ils ont une affaire de conséquence où il s’agit de leur réputation? Ils cherchent toutes les voies possibles, ils emploient tous leurs soins, ils font tous leurs efforts pour réussir, ils n’épargnent rien, et rien ne leur coûte. Il faut faire le même dans l’étude des vertus; vous devez y appliquer toute votre attention, et ne rien omettre de ce que vous jugerez propre pour lès acquérir; comment vous acquittez-vous de ce devoir?
4. Règle. Après avoir formé une forte résolution de vous adonner à l'étude des solides vertus, persuadez-vous que le
(4) Jean, 7. 37, — (2) fsaise, 44, — (3) Lactant., I. 1, divin. instit., c, 20,
point le plus important pour vous rendre véritablement vertueux, est d’en venir à la pratique, sans laquelle les sublimes pensées, les hauts desseins, les discours relevés et les plus douces complaisances sont inutiles. Il est bon, comme nous avons dit, et même il est nécessaire d’avoir une haute estime de la vertu, d'en concevoir de grands désirs et de s’en proposer de belles idées; mais tout cela n’est utile qu’autant qu'il sert à l'exécution; parce que, dit saint Bernard, nous ne sommes vertueux que par l'exercice des vertus (1). Les philosophes même païens ont reconnu cette vérité, et Aristote (2) dit que c’est une stupidité de l’ignorer. La nature, dit Sénèque, ne donne pas la vertu. Devenir homme de bien, c'est un ouvrage de l’art; la vertu ne se trouve que dans une âme bien disciplinée, bien instruite, bien cultivée, qui s'élève à la perfection par un continuel exercice (3). L'assiduité est nécessaire pour y faire quelque progrès. Les étoiles errantes - ont des bornes où elles s'arrêtent et suspendent leur mouvement; mais la vertu n’en a point, elle est en continuel mouvement, et si elle n'avance, elle recule; comme une pièce d’or que l’on pèse au trébuchet ne peut avoir de consistance, il faut qu’elle hausse on qu’elle baisse selon son poids. C’est pourquoi celui qui aspire à la perfection ne doit pas avoir moins de soin de s’avancer dans la pratique des vertus que dans la fuite des vices. Et le père Orlandin, dans la vie du père Lefèvre (4), premier compagnon de saint Ignace, remarque que ceux qui aspirent à la plus haute sainteté, sont sujets à faillir en ce point, s'appliquant davantage à se défaire de leurs imperfections qu’à s’enrichir des vertus, et que ce grand homme regrettait d’avoir été quelque temps dans cette erreur. Mais en fuyant cet écueil, il ne faut pas tomber dans un autre, qui est de négliger nos mauvaises habitudes, sous
(1) S. Bern., de consid., c. 11.— (2) Arist., 1, 2 eth., c. 48; etil, 3, c, 5. — (3) Senec,, ep, 90, — (4) Orl., lib, 2 vitæ, c, 14,
prétexte de donner nos soins à des pratiques plus relevées; vu principalement qu'il est difficile de s’avancer dans la vertu sans s'éloigner du vice, ou de fuir le vice sans pratiquer la vertu. Il faut donc joindre tous les deux ensemble, et pour cet effet se rendre fidèle aux occasions qui se présentent tous les jours, et qui sont toujours à notre main. Car il n’y a rien de plus fréquent, on ne voit, on n’entend rien, on ne fait rien et on ne souffre rien qui ne soit. matière de vice ou de vertu (1). On vous dit une parole qui vous déplaît, souffrez-la doucement; voilà une occasion de vertu. On vous donne des louanges flatteuses, méprisez-les; c'en est une autre. On vous commande une chose qui choque votre inelination, c'en est encore une autre. Il ne faut point aller plus loin pour apprendre les secrets de la vertu. Voilà ce qu'il faut faire, ce qu’il faut savoir, ce qui est de plus grand prix, et ce que l’on estime le plus dans la science des saints.
5. Règle. Bien que nous devions apporter de notre part toute sorte de diligence et de soin pour l'acquisition des vertus, il faut néanmoins reconnaître humblement que si Dieu n’agit avec nous et ne bénit notre travail, tous nos efforts sont inutiles, parce qu’il nous assure que nous ne pouvons rien sans le secours particulier de sa grâce (2). C’est pourquoi il faut travailler à notre avancement avec une profonde humilité et un grand sentiment de notre faiblesse, nous persuadant que tout le progrès que nous ferons dépend plus de Dieu que de nous, et que toute ñotre force vient de lui (3). Plus nous entrerons dans ce sentiment d'humilité, nous expérimenterons de jour en jour une plus grande abondance de bénédictions célestes : parce que Dieu résiste aux orgueilleux et donne sa grâce aux humbles. £t cette persuasion ne sera pas difficile à prendre, si nous nous souvenons combien nous sommes faibles dans les moindres difficultés qui surviennent,
(1) Deut., 30, n. 14, — (2) Joan, 45. 5, — (3) IT. Cor, 3. 5,