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le démon nous surmontait, expliqua fort naïvement par cette parabole. Les arbres du Liban, disait-il (1), ténrent un jour conseil se plaignant entr'eux, et disant : Nous sommes tous si grands, et néanmoins nous nous laissons couper et abattre avec un petit morceau de fer. C'est notre faute, ne donnons rien du nôtre, et on ne pourra nous nuire. L'avis était excellent, s’il eût été exécuté, Mais les hommes vinrent et firent un manche de bois à leur cognée et coupèrent les arbres d’où ils l'avaient pris. Nos âmes sont comme ces grands arbres; le démon est la cognée; le manche dont il se sert est notre volonté. C’est donc par la malice de notre volonté que nous sommes abattus et vaincus. C’est la vérité que le démon serait fort faible si nous ne lui fournissions des armes pour nous vaincre et pour nous perdre. Par conséquent nous avons moins de sujet de nous plaindre de lui que de nous-mêmes. Les démons, disait l'abbé Abraham, ne nous font pas la guerre, parce que nous faisons ce qu'ils veulent; mais nos propres volontés sont devenues nos démons qui nous tourmentent. Les démons ont combattu avec l’abbé Moïse et avec ses semblables, mais pour nous, ce sont nos propres volontés qui nous attaquent. Il voulait dire que les démons trouvant en nous béaacoup de pente et d’inclination au mal, se servent de nos passions ef de nos vices pour nous tenter, et ainsi ils ne nous tentent pas tout seuls; ils nous font combattre contre nousmêmes; nous sommes nous-mêmes notre fléau, dit saint Augustin, et nos plus dangereux ennemis (2). Mais au contraire, parce qu'ils rencontrent dans les saints un corps morlifié et soumis à l'esprit, des passions bien réglées, une imagination exempte de fantômes impurs, une volonté affermie dans le bien par de fortes habitudes, un entendement éclairé des lumières du ciel, une âme remplie de grâce et munie de toutes les vertus, ils sont contraints de les com-
A) Vit. PP. 1.7, 6, 35, n. &. — (2) S, Aug, in Ps. 75.
battre seul à seul, n’y ayant point d'ennemi caché qui soit d'intelligence avec eux. Ce n’est pas que pour être parfaits, les saints aient entièrement éteint le foyer de la concupiscence, vu que saint Paul s’en est senti lui-même importuné ; mais ils sont si bien aguerris et si bien établis dans la vertu, que si l'esprit malin ne les tentait que par eux-mêmes, tous ses efforts seraient inutiles. Il faut donc voir comme il les attaque.
3. Seconde règle. Le démon nous combat en trois manières, avec la lance, avec l'épée et par lui-même. I! nous combat avec la lance et comme de loin, lorsqu'il nous sollicite au mal par les objets extérieurs qu’il représente à nos sens; il nous combat de plus près avec l'épée. lorsqu'il nous tente par les mouvements du corps, qu'il excite avec tant d’impétuosité et de violence pour émouvoir les passions, qu’il se fait assez connaître ; il nous tente par lui-même, lorsqu'il attaque immédiatement l'imagination et la remplit de pensées horribles d'impureté, ou de blasphème, ou d'infidélité, ou de désespoir, et de là jette le trouble dans la partie inférieure, par des mouvements furieux de mélancolie, d'impalience, d'envie, de haine de Dieu, de passions d’amour et de semblables impressions si fortes, si subites, si vives, que l'esprit humain, s’il était seul, ne pourrait jamais les produire. Et c’est ce qu’on appelle esprit de blasphème, esprit de fornication, etc., dont nous demandons d'être délivrés dans les prières publiques de l'Église. Ce dernier combat est le plus grand de tous et le plus dangereux, aussi Dieu ne permet pas ordinairement qu'il arrive, sinon aux personnes de piété et de vertu (1). C’est pourquoi le père Visavée (2) de la compagnie de Jésus, de qui j'ai emprunté cette règle, dit que c’est par cette raison que Dieu retire ces personnes du
(4) Tom. 2, hist. societ. Jesu, L. 3, n. 58, — (2) Cornelius Vischaveus Belga loco citato hist. societ.
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monde et les appelle à la religion, afin qu’elles y trouvent des directeurs expérimentés dans la vie spirituelle, qui les conduisent sûrement dans le chemin de la perfection, et qui les défendent contre les illusions du démon.
4. Troisième règle. Dieu permet que nous soyons tentés pour plusieurs fins différentes. Souvent pour éprouver notre vertu, dit Cassien, et nous donner occasion d’en pratiquer des actes héroïques; quelquefois pour purifier l’âme de ses attaches secrètes et des complaisances de l’amour-propre qui se nourrit de tout ce qu'il rencontre, jusqu'aux choses les plus saintes; quelquefois aussi par punition de quelque infidélité qu'on a commise (1), car nos passions et nos péchés donnent à ce démon un grand empire sur nous. Le père Thomas de Jésus suivant la pensée de Cassien, remarque que quand le démon attaque quelqu'un par le corps, et que les tentations contre la pureté sont également horribles et longues, c’est une marque que l’âme n’est pas encore bien puriliée de ses vices, et que telles tentations sont pour l'ordinaire des suites et des effets d’une vie déréglée qui a précédé. Mais quand le démon nous attaque par lui-même, quoique les tentations soient charnelles, ordinairement néanmoins elles ne sont pas si impures et si sales, ni de si longue durée, et elles ne souillent pas l’âme, mais plutôt elles servent à la purifier.
5. Quatrième règle. On connaît le progrès que l’on fait dans la victoire des tentations (2): {° si on y résiste constamment sans se laisser vaincre. L'abbé Théodore, chez Cassien, dit que l’homme parfait demeure ferme et inébranlahle dans la tentation, et que son âme est comme un cachet de diamant qui conserve toujours l’image du prince sans l’effacer. Saiut Augustin dit que Je parfait chrétien peut bien être
(1) Abbas Theod. apud Gassian., col, 7, ce. 11. — (2) Cass., collat, 6, c.111 et 12.
poussé, mais qu’il ne tombe pas pour cela. Soyez prêts, ditil, à soutenir l'effort de la tentation de quelque part qu’elle vienne, comme le cube, où qu’on le jette, demeure toujours droit sur son assiette. Quelque effort qu’on fasse pour vous pousser, ne vous laissez point abattre. Quoi qu’il arrive, tenez-vous toujours debout (1). Le vénérable Bède dit que saint Luc appelle du nom de roi ceux qui résistent ainsi aux tentations, parce qu’ils savent commander à leurs passions en les réprimant, et n’y succomber pas par un lâche consentement (2). 2 Si on y résiste plus promptement ; car pour lors non-seulement on demeure ferme contre la tentation, mais même on n’est pas dans le danger prochain d'y tomber. Et c'est ce que les saints pères recommandent comme un conseil très-important, suivant ce que dit le Prophète : Malheureuse fille de Babylone, heureux celui qui prendra tes enfants dès leur naissance, et les écrasera contre la pierre vive, qui est Jésus-Christ (3)! 3° Si on y résiste avec plus de vigueur, et que non-seulement on n’en reçoive point de préjudice, wais qu’on en tire avantage, en repoussant et poursuivant l'ennemi par des actes généreux de vertu. Saint Chrysostôme dit que Job, combattant avec le démon, se servait des plaies que son ennemi lui faisait souffrir, comme de flèches pour le percer. Nous le devons imiter en cela, et prendre occasion des assauts que nous livre le tentateur en soulevant nos passions, de produire plusieurs actes héroïques de confiance en Dieu, de patience, d’humilité, d'horreur du vice, de résignation et d’abandon au bon plaisir divin. 4e Si après plusieurs combats et plusieurs victoires remportés sur l'ennemi, on l'affaiblit tellement qu'il ne fasse plus que de légères impressions dans l’âme, ou point du tout ; car, dit saint Basile, c’est une marque certaine de vertu, que de conserver la tranquillité de l’esprit au milieu des tenta-
(4) Aug. — (2) Beda in Matth., c. 29, 13, 13, — (3) Ps, 136, n. 9.
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tions qui nous assaillent (1). Cassien dit qu’il n'appartient qu'à ceux qui ont acquis une plus exquise et plus parfaite pureté de jouir de cette paix, et que c’est un ouvrage admirable de Dieu de faire qu’un homme charnel rejette ainsi les affections de la chair, et qu’il demeure dans une assiette immobile et dans une même égalité d'esprit parmi une si grande variété d’accidents qui le traversent. Sur quoi il apporte l’exemple d’un saint vieillard, qui étant attaqué dans la ville d'Alexandrie par une troupe d’infidèles qui le chargeaient d'injures et d’outrages atroces , lui demandant par moquerie : Quel miracle a fait le Christ que vous adorez? leur répondit divinement: Il m’a fait la grâce de n'être point ému des injures que vous me faites, ni de plus grandes encore, si vous voulez (2). Saint Jean Climaque assure que cet état miraculeux est semblable à celui de la résurrection, et qu'un homme qui a réduit au néant les assauts de ce chien immonde qui ne fait plus qu’aboyer, est déjà ressuscité d’entre les morts, quoiqu'il soit encore engagé dans la chair (3). Saint Bernard parle encore plus clairement et plus avantageusement de cet heureux état (4). Car il dit qu'il n’appartient qu'aux parfaits, qui imitent dans leur conversation l'état immuable de la bienheureuse éternité, et qui peuvent dire avec saint Jean: Nous sommes dans le monde comme Jésus-Christ y est. Nos ennemis peuvent bien nous attaquer au dehors comme lui, maïs ils ne peuvent porter le trouble au dedans. Admirable disposition qui nous fait entrer en société avec Jésus-Christ tenté dans le désert, où le démon, dit saint Grégoire, n’attaqua le Saint des saints que par des objets extérieurs, sans faire impression dans son intérieur (5). Saint Jean Damascène ajoute qu’Adam ne fut point tenté autrement dans le paradis terrestre que le Fils de Dieu au
(4) S. Bas., Const. monast., c. 8. — (2) Cass., collat. 19, c, 13. — (3) S. Joann. Clim., 9, 15, — (4) $S. Bern., serm. 48 parvo. — (5) Hom, 16 in Evange.
désert. Ce méchant atlaqua Jésus-Christ extérieurement et non pas par des pensées intérieures ; il attaqua encore Adam de la même manière, car il ne le tenta pas par des pensées intérieures, mais seulement par le serpent (1). Mais si la tentalion du vieil Adam fut semblable en ce point à celle du nouveau, hélas! le succès ne le fut pas, et ce qui est plus déplorable, les enfaats ne tombent que trop souvent dans la faiblesse et le malheur de leur père. Ils se laissent vaincre aux plus légères tentations, au lieu que s’ils voulaient, dit saint Chrysostôme, veiller sur eux, et se, prévaloir de la grâce de Jésus-Christ et des moyens qu'il leur a enseignés, rien ne pourrait troubler leur repos, non pas même quand ils seraient au milieu des flots de la mer orageuse.
6. Cinquième règle. « Le bon et le malin esprit s’insinuent diversement dans les âmes (2), qui s’avancent dans le chemin du salut, et qui vont de mieux en mieux: le bon esprit entre doucement, paisiblement et agréablement, comme une douce rosée qui tombe sur une éponge; le malin au contraire y vient d’une manière dure, turbulente et violente, faisant du bruit comme la pluie qui tombe sur une pierre. Leur procédé est tout contraire à l'égard de ceux qui deviennent tous les jours plus enclins au mal. La cause de cette diversité est la disposition de l’âme, selon qu’elle a de la convenance ou de l'opposition à l’un des deux esprits. Car si l’un ou l’autre y trouve de l’opposition, il la joint avec un bruit et un effort qu'il est aisé de reconnaître ; mais s’il y trouve de la conformité, il y entre paisiblement comme dans sa propre maison. » De là vient la peine extrême que souffrent quelquefois les bonnes âmes, quand elles sont fortement assaillies du malin esprit, par quelque secret conseil de la Providence divine : les tentations sont parfois si vio-
(4) S. Joan. Dam., lib. 3 de fid., c. 30. — (2) S. Ign, in reg. ad plen. spirit, discret., reg. 7, p.127.
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lentes, qu’à moins que d’avoir un grand cœur, elles entrafnent la volonté, si elle ne s'élève promptement à Dieu pour lui dire avec le Prophète: Seigneur, je souffre violence, soyez mon garant, s’il vous plaît. Parfois elles sont en si grand nombre, qu’on ne sait auxquelles on doit premièrement remédier (1). Parfois elles sont si horribles, que l’âme en est tout effrayée, ne sachant comment elle peut concevoir des choses si abominables; et ce qui l’afflige davantage que tout le reste, c’est la crainte d'y succomber, vu la force de ses ennemis et sa propre fragilité.
7. Sixième règle. Le bon usage des remèdes dont on doit se servir contre les artifices du démon, et contre le venin de ses suggestions, est une marque visible de notre avancement. Voyez si vous en usez comme il faut, pour vous fortifier contre le trouble et le découragement que produisent en vous la crainte et la peine que vous souffrez. 1° Vous devez considérer que Dieu est fidèle, et qu'il ne permettra jamais que vous soyez tenté par dessus vos forces ; 2° que vos ennemis sont faibles, puisque Jésus-Christ les a vaincus, et vous a mis en état de ne pouvoir être surmonté, si vous ne voulez. Gardez-vous de leur ouvrir votre cœur, ils ne pourront jamais y entrer, si vous n’y consentez ; 3° que votre résistance confond les démons, réjouit les anges et donne beaucoup de gloire à Dieu, et à vous beaucoup de mérite ; 4° que si le nombre de vos ennemis est grand, celui de vos amis et de vos défenseurs est incomparablement plus fort, puisque les anges vous protégent, et que le roi des anges combat pour vous et avec vous (2). Oh! quelle assurance! Jésus-Christ est avec moi, jamais il n’en fut si proche, j'en suis certain, il y a engagé sa parole. 5° Jésus-Christ, me direz-vous, dans son délaissement était assuré qu’il ne succomberait point, car il était impeccable ; si je pouvais avoir la même assu-
(1) Ps. 68. 5. — (2) Ps. 33. 18.
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rance, je me rirais de tout le reste. Je réponds que vous demandez ce qui ne vous appartient pas, et ce que les saints n’ont jamais eu. Quand par malheur vous feriez quelque léoère faute, pâr surprise, par impatience, par l'effort de la mélancolie qui vous serre le cœur, vous ne devez pas vous décourager pour cela, mais vous relever promptement et recourir à la contrition qui effacera cette tache. Ne regardez pas seulement voire faiblesse, mais le bien que Dieu en tire. Elle sert pour vous tenir dans l'humilité et vous rendre plus avisé. Un peu de crainte est toujours bon ; heureux celui qui ne la perd jamais, pourvu qu’elle soit tranquille et paisible ; car si elle est pleine de serupules, de troubles et d’opiniâtreté dans vos sentiments, c’est un signe d'orgueil qui craint la confusion, et d’un amour-propre très-fin et très-secret. Servez le Seigneur avec crainte, et réjouissez-vous en lui avec tremblement (1). Dieu aime surtout un cœur humble et simple, qui avoue sa faute ingénument, qui en demande pardon, qui propose de s’amender, qui dit innocemmeut : Vous étonnez-vous que j'ai fait une faute, moi qui ne suis que misère? Eh ! si Dieu ne me tenait par la main, de quel crime ne suisje pas capable? Après cela tenez-vous en repos, ne vous tourmentez point en vain, criant avec amertume de cœur: Ah ! détestable et malheureux que je suis, de retomber toujours dans les mêmes fautes ; quoi! faire encore ces lourdes fautes ! être encore si superbe ! ces élans seraient bons peutêtre dans une personne plus parfaite que vous; mais en Vous, croyez que ce n’est que présomption. Et de grâce , qui pensez-vous être? pour qui vous prenez-vous ? Croyez-vous être impeccable ? plût à Dieu que nous le fussions vous et moi! mais certainement il vaut bien mieux nous mettre dans le sein de l'humilité et de la paix, que de nous inquiéter de nos fautes ;: car d’un mauvais cœur comme le nôtre, que
(4) Ps. 2. 11.
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doit-on attendre que corruption? Après tout, pour vous arracher jusqu'aux dernières racines qui produisent dans voire âme ces épines si aiguës et si pénétrantes, dites-moi tout simplement, voudriez-vous faire la moindre faute de propos délibéré ? ne choisiriez-vous pas plutôt la mort que le péché? et quand il vous échappe quelque trait d’impatience, le cœur ne vous fait-il pas sentir sa blessure aussitôt que la faute est faite? ne fait-il pas sortir les larmes des yeux, comme s’il voulait courir après vos paroles, pour les noyer et les couvrir d’un déluge d’eau ? Ne demandez-vous pas souvent pardon à Dieu ? Ne le priez-vous pas cent fois qu’il vous préserve par sa bonté, qu’il fortifie votre esprit, qu’il augmente vos peines, pourvu qu’il renforce votre patience? Ne faitesvous pas cent actes d'humilité, de confiance, d'amour, de sacrifice de vous-même, de mortification de vos sens, d’oblation, de dénüment, de désappropriation, de conformité à la volonté de Dieu? Ne voulez-vous pas qu’il soit le Dieu de votre cœur ? qu'il dispose de vous? qu’il accomplisse son bon plaisir? en un mot tout ce qu’il veut et demande de vous, ne le voulez-vous pas aussi? Si cela est, de quoi vous troublezvous? La plupart de ces pensées noires qui vous persécutent, passent par votre esprit et s’en vont à l'heure même: laissezles donc passer, et ne vous y arrêtez pas. Ayez de plus doux sentiments de la bonté de Dieu, qui ne vous oblige jamais à des choses si difficiles, qu’elles passent moralement pour impossibles.