V. POINT
Établissez donc premièrement cette maxime de ne faire jamais aucune action ni par hasard, ni par coutume, ni par nature, mais toujours par principe de vertu. C'était la règle que saint Louis de Gonzague (1) s'était prescrite, et qu'il gardait inviolablement en toutes choses : «Il est de votre devoir, ayant été créé pour Dieu, qui vous a délivré de la mort en vous recevant dans sa sainte maison, de vous porter vers lai, puisqu'il vous a tant obligé ; d’où vous conclurez que vous devez vous abstenir, non-seulement de tout péché, mais encore de toute action indifférente ou inutile. Et pour vous approcher toujours plus près de Dieu, employez tous vos soins pour arriver à ce point de perfection, que vous ne fassiez aucune action, ni aucun dessein qui ne parte d’un principe de vertu. » Secondement, prenez à tâche de faire les plus petites actions de la manière la plus parfaite que vous pourrez; car Dieu, qui n'a pas besoin de nos services, n’a
(4) Lib, 2 vitæ ejus, c.5,
pas tant d'égard à la grandeur de l'action qu’on lui présente, qu'à la manière dont on la fait (1). Une petite masse d’or vaut mieux qu’un grand amas de quelque vil métal, dit saint Laurent Justinien (2); et an petit nombre d’actions faites avec un cœur embrasé d'amour, est plus agréable au Créateur qu'une grande quantité de pratiques et d'exercices qui partent d’un esprit lâche et d’une intention qui n’a rien de noble ni de généreux. Saint Ignace pratiquait excellemment cette maxime jusque dans les plus petites choses qui regardaient le culte divin ; car il les faisait avec une telle application, que tout son visage s’enflammait, et l’on eût dit qu'il voyait Dieu présent-visiblement devant ses yeux (3). Aussi disait-il quelquefois qu’il n’eût pu vivre s’il eût aperçu dans son âme quelque affection trop humaine, et qui ne fût pas foule divine. En troisième lieu, tâchez d’égaler vos actions à la lumière qui vous montre comme il faut les faire. « Car la raison supérieure de l’homme qui est éclairée des rayons de la sagesse, et qui s’approche de la lumière divine, est la règle des choses spirituelles et la maîtresse des vertus, par le moyen de laquelle il connaît suffisamment ce qui est droit dans son cœur et ce qui ne l’est pas, ce qu'il faut faire et ce qu’il faut omettre. C’est pourquoi le fidèle serviteur de Jésus-Christ, et le vrai amateur de la perfection, ne cesse jamais d'examiner les actes de vertu qu’il pratique par le jugement de la raison, de peur que le vice ne se glisse dans ses actions sous le voile de la vertu, s’il néglige d'en faire un juste discernement (4).» De là vient que comme les saints ont de plus grandes lumières que les autres, aussi ils font leurs actions d’une manière plus excellente. Et ce n’est pas une pelite louange que celle qu’on donne au bienheureux
(1) Sen., ep. 95, — (2) S, Laur. Just., discip. et perfec. mor. con., c. 24. — (3) P. Lancitius glor. S. Ignat., c. 7. — (4) $S. Laur, Justin., de discip. et perfect., c. 24.
Louis de Gonzague, savoir qu’il tâchait dans toutes ses actions d’égaler ses connaissances par les effets (1). C’est le conseil que Notre-Seigneur donna un jour à sainte Magdeleine de Pazzi, l’avertissant de regarder en toutes ses actions intérieures et extérieures cette pureté qu'il Lui avait fait connaîlre (2). C'était aussi le grand désir de saint Ignace, que tous les hommes suivissent cette pratique, et même lorsqu'il écrivait aux séculiers qui tenaient quelque rang considérable dans le monde, parlant de l'abondance de son cœur il avait coutume de finir par ces termes : « Je prie la bonté souveraine et infinie de nous donner la plénitude de sa grâce pour connaître sa très-sainte volonté, et l’accomplir entièrement.» Assurez-vous que cet avis est de La dernière importance pour la perfection, ou pour mieux dire que toute la perfection des saints consiste à vivre de la sorte et à garder cette conduite. Que leur volonté réponde à leur connaissance, en quoi.consiste la religion parfaite ou la perfection religieuse, dit excellemment saint Bernard (3).
En quatrième lieu, quand vous avez le choix de deux actions, déterminez-vous à prendre toujours la plus parfaite, cherchant en toutes choses la plus grande gloire et le plus grand service de Dieu, ce que saint Ignace répète cent sept fois dans ses Constitutions. Que si l’une et l’autre vous semblent également bonnes, choisissez sans hésiter celle qui est la plus conforme aux humiliations et aux souffrances de Jésus- Christ. C’est en cela que consiste la générosité chrélienne, et le plus sublime degré de la vraie humilité dont saint Ignace faisait tant d’élat, qu'il disait (4) que si l’on mettait dans une balance tout le monde d’un côté, et les chaînes de sa prison de l’autre, le monde entier lui serait moins qu'un grain de poussière en comparaison de celle-ci.
(4) Vit. B. Aloi., 1. 2, c. 7. — (2) I. Par. vitæ S. Magdal. de Pazzi, c. 40. — (3) S. Ber., serm, 3 de Ascens, — (4) P. Ribad., 1. 5 vit. D. len;tc40:
— 9 anne
En cinquième lieu, portez-vous à chaque action avec une ferveur que vous témoignerez par votre diligence et par votre allégresse. Ce n’est pas assez de faire, si vous n’usez de diligence en ce que vousfaites ; car la loi commande de manger vitement la Pâque. La dévotion qui est accompagnée de diligence, porte une plus grande abondance de fruits (1). Que le serviteur de Dieu serve avec joie, pour se rendre digne de son amour, et qu'il imite les anges qui obéissent à leur Créateur avec une joie indicible et une charité qui les comble de contentement (2). Dieu aime celui qui lui offre ses présents avec joie, dit saint Bernard (3)? Pensez-vous qu'il aime celui qui le fait avec chagrin? Certainement il reçut avec complaisance le sacrifice d’Abel, mais il ne regarda pas celui de Caïn. Pourquoi? Leurs visages étaient trop différents. La joie faisait éclater une blancheur agréable sur le visage d’Abel, qui attirait les yeux et le cœur de Dieu. L’envie et le chagrin avaient noirci celui de Caïa, c’est pourquoi Dieu dédaigna de le voir. Remarquez quelle est la conleur de la tristesse ou de l'envie, qui fait que Dieu en détourne les yeux (#4).
En sixième lieu, joignez la prudence à la ferveur, car il n'y a rien de plus dangereux qu’une bonne volonté qui n’est pas éclairée de la discrétion ; ces esprits fervents et zélés qui n’ont pas bien dompté leurs passions, sont sujets à faire de grandes fautes. Ils trouvent à redire à tout, ils n’épatgnent ni supérieurs, ni inférieurs, ni égaux ; ils sont impitoyables lorsqu'ils ont le pouvoir de châtier; ils ne peuvent rien souffrir de personne, et ils font souffrir tout le monde. Ils s'inquiètent eux-mêmes et inquièlent les autres. Ils s’en: gagent témérairement dans les affaires contre le gré de leurs
(4) S. Amb. L. 1 de Abr., c. 5. — Lib. 1 de Cain. et Abel., c. 7. — (2) S. Laur. Just., de disc. et pers. mon., c. 7. — (3) S. Ber., serm. 7. in Cant. — S, Chrysos., hom. 47 in Matthœum, — (4) Ibidem.
supérieurs, qui ne les peuvent retenir, et faute de conduite et de soumission, suivant l’impétuosité de leur zèle, ils offensent souvent les étrangers qui traitent avec eux, et portent grand préjudice à leur communauté.
En septième lieu, gardez la bienséance et la modestie dans toutes vos actions, vous souvenant que les hommes vous regardent en public, les anges en secret et Dieu en tout lieu. Que votre port, vos gestes, vos mouvements, votre visage, vOtre parole, votre silence aient un certain éclat de sainteté convenable à votre profession, qui édifie ceux qui conversent avec vous. Il n’y a rien dans les saints qui ne respire l'air du paradis, et un certain esprit de grâce qui se répand non-seulement dans leur discours, mais encore sur leur visage (1). Ce n’est point l’habit qui les distingue, mais la probité et la modestie, et les vertus même les plus communes paraissent rares et singulières en leurs personnes. Tel était saint Meletius, évêque d’Antioche, dont la seule vue, dit saint Grégoire de Nazianze (2), inspirait la vertu à ceux qui le regardaient. Tel Cæsarius, frère de saint Grégoire, dont tous les mouvements rendaient une harmonie toute céleste qui ravissait les esprits. Tel saint Bernard (3) qui fuyait Ja singularité, maïs qui faisait paraître une rare pureté et piété dans les actions les plus communes, Tel le grand saint Ignace, dont la modestie était toute divine. Tel enfin le bienheureux Stanislas (4), qui dans les observances communes de la religion gardait une si grande bienséance et modestie religieuse, qu'il semblait en relever léclat ; et que n’ayant point d’autres pratiques que les autres, il faisait néanmoins plus que tous les autres. Imitez donc ces grands saints, ef gardez exactement la règle que saint Louis de Gonzague s’était prescrite, de ne rien faire dans toutes ses fonctions et dans les devoirs de son office, qui ne fût conforme
(1) S. Hieron. in c. 2 Tit.— $S. Chrys., hom. 3. ad popul.— (2) Orai, 10, — (3) Vita ejus, 1. 3. c. 1, — (4) Sacchinus in vita B. Stanislai.
à l’exemple de Jésus-Christ et des saints, ou plutôt suivez celle que Jésus-Christ donna lui-même à sainte Magdeleine de Pazzi, «que toutes vos actions soient accompagnées d’une si grande douceur et humilité, qu’elles soient comme l’aimant qui attire Les âmes à Dieu, et d’une si grande prudence, qu'elles servent d’une règle vivante pour la conduite des âmes religieuses et de leur prochain, qui sont les membres de mon COrps. »