‹ Le guide de l'ame en retraiteChapitre 90 sur 193 · LECTURE POUR LE DERNIER JOUR · texte numérisé non relu

LECTURE POUR LE DERNIER JOUR

Réflexions sur les marques d'une vertu parfaite et consommée.

Il est important de bien faire cet exercice, afin de voir combien nous sommes éloignés de la perfection, et combien de chemin il nous reste pour y arriver. Saint Thomas distingue deux sortes de perfection et de sainteté, l’une négative, et l’autre positive ; l’une qui regarde l’éloignement du mal, l’autre qui consiste dans l’assemblage de toutes les vertus. Nous donnerons ici des marques de l’une et de l’autre.

(1) L. 3 de Imit. Christ., ©, 30. fin.

Suis

Les marques de la sainteté négatives ou de la parfaite purelé de cœur.

1. Marque. La facilité à résister aux tentations qui nous portent au mal, est une marque de sainteté, parce que c’est un signe que le cœur est sain, et que l’esprit malin qui nous attaque n’a point d'intelligence au dedans ; car, dit le cardinal Pierre Damien, les vices qui sont au dedans de nous se liguent avec les tentations qui nous assaillent au dehors, et donnent des forces aux esprits malins (1). Il est des vices comme des ulcères, dit Sénèque. Ceux qui ont quelque partie du corps mal affectée, où l’inflammation et la pourriture se forment, sont extrêmement sensibles quand on les y touche, et tremblent dès qu'on y porte la main. Il en est de même d’un esprit vicieux qui a contracté quelque mauvaise habitude ; dès qu’on le touche en cet endroit il s’en ressent; il ne faut rien pour le blesser ; c’est Le prendre par son faible. Un mot, un geste, un regard est capable de le troubler (2).

2. Marque. La tranquillité intérieure de l’âme qui ne sent plus de pente au mal (3), après un long combat contre les vices, est aussi une marque qu’elle a déraciné les mauvaises habitudes, selon ces paroles du Prophète roi: J'ai combaltu les mauvaises inclinations de mon esprit naturel, et je les ai peu à peu affaiblies (4). Parce que nous avançons dans l'amour de Dieu, dit ce père, par une grâce secrète qui nous est dispensée avec mesure, plus la vertu qui vient de l'esprit de Dieu s’augmente de jour en jour, notre propre esprit devient plus faible, et parce que nous ne retranchons

(4) Opusc. 43 de perf., c. 21. — (2) Sen. I. 1 de ira, c. 40. — (3) Vide Cassianum, collat, 6, c. 10. — (4) Ps, 76.

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pas tout à coup cet esprit d'erreur, on dit avec raison qu'il perd ses forces et s’'évanouit peu à peu (1).

3. Marque. Une preuve encore plus assurée de la parfaite pureté de cœur, est quand on sent de la difficulté, du dégoût, de l'horreur du vice, et même une certaine impossibilité morale à le commettre. Je dis de la difficulté et de l'horreur, car l’aversion que les parfaits ont du péché et l’inelination qu’ils ont à la vertu leur deviennent naturelles. Ils fuient le vice, comme les plus amoureux d'eux-mêmes fuient les douleurs, les maladies et la mort: ils se plaisent dans la pratique des vertus, comme ceux-ci dans les délices de la vie; et comme la lumière du soleil réjouit l'œil qui est sain et attire ses regards, de même l'éclat et la gloire des perfections de Dieu charment le cœur qui est parfaitement pur, et l’attirent comme naturellement à sa connaissance et à son amour ; C'est ainsi que saint Bernard dépeint l’homme vraiment spirituel. Un homme qui aime Jésus-Christ d’un amour tout spirituel, c’est un homme, dit ce père, qui aime la saintelé de vie et le règlement des mœurs; ce qui le fait évitér la vanterie comme une chose honteuse, abhorrer la médisance, être incapable d'envie, détester l'orgueil, ne fuir pas seulement toute la gloire des hommes, mais l'avoir à dégoût et à mépris, s'éloigner avec la dernière abomination de toute impureté de corps et d'esprit, et tâcher de la détruire, et enfin rejeter comme naturellement tout ce qui est mauvais et embrasser tout ce qui est bon (2). Je dis de plus une impossibilité morale, parce que, dit Notre-Seigneur, un bon arbre ne peut porter de mauvais fruits (3); et saint Jean dans sa première épître : Quiconque est né de Dieu, ne commet point de péché, et même il ne peut pécher, parce qu'il est né de Dieu (4). C’est ce qui a donné sujet à saint Ambroise

(1) S. Greg., L. 22 Mor., c. 14. — (2) S. Bern., serm, 20 in Cant., sub finem,— (3) Matth., 7, 18.— (4) Joan., 3. 9.

de dire que celui qui s’est parfaitement corrigé ne peut plus, quand il le voudrait pour ainsi dire, retomber dans le erime (1). Saint Prosper suivant la même pensée, assure que la charité des parfaits unie inséparablement à Dieu, n’est plus sujette à aucun vice de changement et d'instabilité (2). L'abbé Paphnuce, chez Cassien, dit que la charité ue souffre jamais que celui qui la suit tombe dans le péché. Et saint Bernard attribue ce privilége à l’appui du Verbe incarné : Quiconque est appuyé sur le Verbe, et revêtu de la vertu d’enhaut, ne peut être abattu lorsqu'il est debout, ou renversé du trône de son empire lorsqu'il est maître de ses passions, ni par aucune force, ni par aucune tromperie, ni par aucun attrait qui le fasse tomber dans le péché (3). Cette impossibilité n’est pas à la vérité une impeccabilité antécédente et absolue, comme elle est dans les bienheureux (ce serait une erreur de le croire), mais une impeccabilité morale, qui affermit tellement la volonté du juste, qu'il est très-difficile qu'il se démente et qu'il tombe dans le péché. De sorte qu'il peut dire comme Joseph lorsqu'il fut sollicité par sa maîtresse : Comment est-ce que je puis faire cela, et pécher contre mon maître (4)? Je suis certain, disait saint Paul (5), que ni la mort, ni la vie, ni aucune créature ne pourra jamais me séparer de l’amour de Jésus-Christ. Ce fut la réponse que sainte Euphrasie donna à l'empereur, qui la pressait de consentir au mariage, elle qui était religieuse et qui avait fait vœu de chasteté : A Dieu ne plaise que votre servante commette cette impiété! Je me suis donnée à Jésus-Christ, il n’est pas possible que jy renonce (6). Ce n’est pas qu’elle ne pût absolument violer son vœu; mais l'extrême amour qu’elle avait pour la virginité, lui donnait tant d'horreur de

{) S Ambr., in Ps. 118, octon. 29. — (2) S. Fulg., 1. 3 vit. contemp., c. 13. — (3) S. Bern., serm. 85 in 4 Cant., — (4) Gen., 39. — (5) Rom., 8, 38. — (6) Roveyd., in vitis SS. PP., 1. 4, c. 13.

tout ce qui la pouvait tant soit peu blesser, qu’elle n’eût pu s’y laisser aller qu'avec une violence insupportable. Ce fut aussi la promesse que saint Barlaam fit à Josaphat qu'il avait gagné à Jésus-Christ, l’exhortant après sa conversion de s’adonner à la pratique des vertus. « Après que vous aurez travaillé quelque peu pour acquérir les vertus, et que vous en aurez contracté l'habitude, vous vous avancerez sans peine dans la perfection avec l'assistance de Dieu. Car depuis qu'une habitude vertueuse s’est formée dans l'âme, avec laquelle elle a une alliance naturelle, et que Dieu l’a fortifiée de son secours, à peine peut-elle souffrir aucun changement, elle a une fermeté admirable qu'il est presque impossible d’ébranler. Un homme de grande vertu me racontait un jour, qu'ayant acquis un grand don de contemplation par un long exercice de l’oraison, il voulut pour en faire l'essai retenir son esprit qui s’y portait selon sa coutume, mais qu'il sentit aussitôt que son âme souffrait une étrange violence, et qu’elle aspirait à la prière avec une pente et une impétuosilé incroyables, et que quelque effort qu'il lui fit, elle ne pouvait s'appliquer à d’autre pensée (1). » Ce discours fait voir combien il est utile de s’habituer dans la pratique des vertus; mais il ne faut pas oublier ce que remarque l’abbé Théodore chez Cassien, qu’il n’y a point de vertu qui soit si immuable, qu’elle ne puisse souffrir quelque altération, et que pour en conserver la possession il faut veiller avec autant de soin que nous en avons eu pour l’acquérir. Car c’est tout autre chose, dit ce père, d’être d’une nature immuable, que de ne changer point par principe de vertu et par une veille continuelle sur soi, avec la grâce de Dieu qui est immuable, Tout ce qui s'acquiert ou se conserve par un soigneux exercice, se peut perdre par négligence. C'est pourquoi à quelque degré de pureté que vous soyez arrivé, il faut toujours

(1) $. Joann, Damas. in vit, SS, Barl. et Josaph,

être en garde (1), et comme dit saint Cyprien, vous devez fermer, non-seulement toutes les portes de votre âme, mais encore les moindres ouverlures, de peur que l'ennemi ne se glisse par là, et vous enlève toutes les richesses que vous avez amassées (2). Surtout vous devez fortifier l'endroit que vous savez être le plus faible, et quoique vous ne soyez plus atlaqué par des tentations violentes, ni troublé par de fortes passions, ne vous fiezZ pas à ce calme, comme si la guerre était finie; ce n’est pas une paix durable, ce n’est qu’un artifice de l'esprit malin qui se cache pour vous surprendre. Le vice tâche de se cacher et de conserver dans le cœur de l’homme une demeure secrète, dit excellemment saint Macaire (3).

$ II Les marques de la sainteté positive et des vertus consommées.

La sainteté positive consiste dans lassemblage des vertus consommées sous l'empire du pur amour. Pour connaître si vous y êtes arrivé, ou plutôt combien vous en êles encore éloigné, servez-vous de ces règles.

1. Règle. Les vertus ont leurs degrés d'excellence conformes aux degrés de la vie purgative, illuminative et unitive. Le premier degré est propre à ceux qui commencent, et consiste dans une volonté ferme et résolue de pratiquer les vertus et de déraciner les vices.

Le second est propre à ceux qui sont plus avancés, et qui par un long exercice ont acquis une fermeté inébranlable et une force invincible pour résister à toutes les tentations, et vaincre tous les obstacles, difficultés, contradictions, périls et travaux qui pourraient s'opposer à leur perfection; en

(1) Gass., col, 6, c, 16. — (2) S. Cypr. de sing. cleric, — (3) S. Mac, hom, 45.

sorte que rien ne les puisse détourner de ce qu'ils savent être conforme à la volonté de Dieu. Car alors on peut dire qu'ils ont acquis cette force d'esprit et celte inflexibilité dans le service de Dieu. Ceux qui commencent ont la volonté de l’acquérir et la résolution d'y travailler, mais ceux-ci l'ont déjà acquise; et par suite, il est vrai de dire qu'ils sont en possession de la vertu, qui n’est autre chose que cette force et cette fermeté inflexible contre tout ce qui répugne à la droite raison et à la loi de Dieu.

Le troisième est propre aux parfaits, qui par un long usage ont acquis non-seulement la force, mais encore la facilité de pratiquer les actes de vertu, et qui bien loin de fuir ou de craindre les difficultés et contrariétés qui se présentent, se portent avec un désir ardent aux choses qui sont les plus difficiles et pénibles dans la vertu, comme sont les persécutions, les mépris, les calomnies, et trouvent du goût et de la joie à les souffrir.

9. Règle. On peut pratiquer les vertus en deux façons. La première, par des actes qui sont conformes à la manière d'agir de l’homme avec le secours ordinaire de la grâce. La seconde, par des actes qui procèdent d'un mouvement extraordinaire du Saint-Esprit, qui nous fait agir par ses dons, ou par des grâces miraculeuses d’une manière héroïque et divine.

3. Règle. C’est une plus grande perfection de pratiquer les vertus par le motif du pur amour divin, que par celui qui Jeur est propre. Par exemple, celui qui s’humilie par le motif de plaire à Dieu, agit plus parfaitement que celui qui le fait par le simple motif de la vertu d’humilité; car c’est ainsi qu'ont coutume d'agir ceux qui ont acquis une intime union avec Dieu ; et outre que ce motif est plus noble, il est aussi plus simple, plus universel et plus puissant, par conséquent plus propre pour faire croître les vertus et nous faire agir avec plus de force et de douceur,

k. Règle. On ne connaît jamais mieux la vertu que dans l’adversité et dans la tentation. Une vertu consommée, dit saint Bernard, rend facilement l'esprit vainqueur de soi-même et invincible à tout ce qui le peut traverser (1). Saint Antoine, abbé (Q), disait fort à propos qu’on connaît l'adresse d’un pilote dans la tempête, et la solidité de la vertu dans la contradiction; plus elle croît, plus elle devient forte et vigoureuse dans les épreuves les plus rudes et les plus fàcheuses (3). L'amour qu’on a pour elle, dit saint Chrysostôme, doit être si violent, et pour ainsi dire si tyrannique, qu’il ne cède jamais en aucune rencontre, mais qu’il demeure inséparablement attaché à l'âme; en sorte que nulle affliction ni travail ne la puisse surmonter (4).

5. Règle. Le mépris généreux de tout ce que le monde estime n’est pas une moindre preuve de la perfection. Nul ne peut mépriser ce qui est dans l’estime du monde, s’il n'est parfaitement vertueux. Aussi est-ce, dit saint Grégoire, le caractère spécial des élus de regarder tout ce qui passe dans le siècle bien bas‘au-dessous d’eux, et par un généreux désir de l'éternité, fouler aux pieds tout ce qui paraît grand et éminent dans le siècle (5). Je vous élèverai au-dessus des hauteurs et des éminences de la terre, dit le Seigneur par son Prophète (6). Les afflictions, les confusions, les pertes temporelles et tous les accidents de la mauvaise fortune, sont comme de profondes vallées que les amateurs du siècle mettent sous leurs pieds en tâchant de les éviter; et tout au contraire, les richesses, les honneurs, les grandes charges ef les prospérités de cette vie, sont comme de hautes montagnes que les âmes basses admirent; mais depuis qu’un homme vertueux a mis son cœur dans le ciel, ce qui lui semblait au-

(1) S. Bern., serm. 85 in Cant. — (2) Ep. 6, tom. 4 Bibl. SS."PP. — (3) S. Doroth., serm. 47. — (4) S. Chrysost., homil, 1: ad Philipp. — (5) S. Greg., l. 31 Mor., c, 34, — (6) Is., 58, 14,

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paravant fort éminent lui paraît fort vil et abject, et comme ceiui qui monte sur la cime d’une montagne, voit plus bas au-dessous de lui toutes les plaines d’alentour à mesure qu'il s’avance, de même plus il s'élève à Dieu par de saints désirs, il voit plus bas sous ses pieds ce qui était auparavant sur sa tête (1).

6. Règle. C'est une marque de sainteté de pratiquer les vertus, non-seulement sans répugnance, mais avec tant de facilité, de ferveur, de promptitude, de douceur et d’inclination, qu'il semble que l'habitude qu’on a acquise soit passée en nature. C’est l'éloge que saint Athanase donne à Saint Antoine, qui portait, dit-il, le travail avec patience, Parce que la longue étude d’une volontaire servitude pour l'œuvre de Dieu avait changé la coutume en nature.

Le père André Frusius disait de saint Ignace, fondateur de notre compagnie, que la grâce céleste de Jésus-Christ semblait être née avec lui et devenue toute naturelle, vu la constance et la facilité avec laquelle il agissait toujours selon les règles de la vertu (2). Saint Thomas dit que cette excellente disposition est un effet du don de sagesse, qui nous imprime l’estime et le goût des biens éternels, et fait que nous jugeons sainement de toutes choses par les premiers principes, à cause de la convenance et de la connaturalité qui est entre Jes règles divines et notre volonté, lorsqu'elle est pénétrée des plus vifs sentiments du pur amour. Saint Chrysostôme dit que c’est un fruit des bonnes habitudes qu’on a acquises, et que ce que l'on fait par un long usage, ne fatigue point lorsqu'on y est accoutumé. Cassien (3) attribue cet effet à la charité que l’âme acquiert par certains degrés d’hamilité, qui la conduisent à un si haut point de perfection, que ce qu'elle observait auparavant avec peine et par un motif de

(1) Is., 58, 14. — (2) P. Orlandinus, 1, 16 hist., n, 123, 2, 9, 45, A. 2, — (3) L, 4, c, 39,

crainte, elle le pratique pour lors facilement et comme naturellement, non par la crainte du châtiment, mais par l’amour du bien et parle plaisir de la vertu. Sainte Brigitte (1) assure qu’on arrive à ce degré de sainteté par l’abnégation de la propre volonté, et que Notre-Seigneur le lui avait révélé luimême en ces termes : « Celui qui veut être dans mon amour commence premièrement à lever le fardeau, c’est-à-dire à faire ce qu’il peut, disant en soi-même : Je puis bien faire cela avec l'assistance de Dieu, et en peu de temps, s’il persévère dans son dessein, il commence à porter avec tant d’allégresse ce qui lui semblait auparavant fort pesant, que toute la peine des jeûnes, des veilles et des autres travaux lui paraît légère comme la plume. Mes amis se reposent doucement dans cette place, qui semble aux hommes lâches et paresseux tout environnée de pointes et d’épines; mais pour mes amis c’est un doux repos, c'est un lieu de fleurs et de roses. Le droit chemin pour arriver à ce trésor de mon épargne, c’est l’abnégation de la propre volonté, lorsqu'un homme considérant ma passion et mon amour, ne veut plus faire sa volonté, mais au contraire il y résiste de toutes ses forces, et tâche toujours d’avancer el aspirer à de plus grandes choses. Or, quoique ce chemin semble difficile d’abord, néanmoins au progrès il est très-agréable, en sorte que les choses qu’il croyait auparavant ne pouvoir porter, lui semblent alors très-légères, et lui font dire en lui-même : Jugum Dei suave est: Oh! que le joug de Dieu est doux! » Saint Augustin l'avait éprouvé lorsqu'il disait: « O très-bon et très-miséricordieux Seigneur, vous ayez regardé en pitié ce profond gouffre de mort où je m'étais jeté, et votre main charitable a tiré du fond de mon cœur un abîme de corruption. Et cela n’était autre chose que ne vouloir plus ce que je voulais auparavant, et vouloir ce que vous vouliez. Où était

(1) Lib. 7 Revel., ce. 15,

donc durant tant de temps mon libre arbitre? et de quel lieu secret et caché a-t-il été rappelé en un moment, Ô Jésus, mon protecteur et mon rédempteur ! afin que je baissasse la tête sous votre aimable joug, et les épaules sous le fardeau léger de votre loi? combien tout à coup trouvai-je de douceur et de plaisir à renoncer aux vains plaisirs du siècle ? J'avais autant de joie à les quitter, que j'avais eu auparavant d’appréhension de les perdre; car vous qui êtes la vraie et souveraine joie, vous les rejetiez loin de moi, et vous entriez en leur place, vous qui êtes plus doux que tous les plaisirs du monde. »

7. Règle. La marque d’une vertu consommée et accomplie, c’est l'unité d'esprit avec Dieu, lorsqu'un homme qui a le cœur dans le ciel, non-seulement veut ce que Dieu veut ; mais, dit saint Bernard (1), ÿ est tellement affectionné à la volonté de Dieu, et si parfait dans cette affection, qu'il ne peut vouloir que ce que Dieu veut. Vouloir ce que Dieu veut, c’est être déjà semblable à Dieu ; mais ne pouvoir vouloir que ce que Dieu veut, c’est être en quelque façon ce que Dieu est, au regard duquel l’être et le vouloir est tout le même. Celui qui est parvenu jusque-là, ne sert pas seulement Dieu, comme font plusieurs, mais il ne vit que pour Dieu seul, ce que peu de personnes font, dit le père Lancicius, parce qu'ils ne perdent pas un seul moment de temps, et comme Notre- Seigneur distribue à tous en général, et à chacun en particulier tous les jours les dons de sa grâce, à chaque heure, à chaque moment, à chaque instant indivisible (ce sont les termes d'Orosius de Cordoue dans le concile de Diospolis contre Pélage), aussi les hommes spirituels tâchent à toute heure et à tout moment de faire ses volontés, et de coopérer à ses inspirations; et ce qui est merveilleux, c'est que plus ils avancent dans la grâce, comme dit saint Macaire, plus ils

(1) Tract, de vit, solit, sub fin,

s’estiment pauvres et dénués de vertu, disant en eux-mêmes: Je ne mérite pas que le soleil me regarde; et cependant ce sont ces fidèles ministres de Jésus-Christ qui éclairent le monde comme des soleils, et qui travaillent plus utilement à rendre les autres parfaits (1).

(1) Colos., 1, 28.

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