CHAPITRE V
Ce qui mériie encore de fixer ton attention, c'est que le prophète dit des visions de Dieu (Ézéchiel, I, 4); lil ne dit pas une vision, au singulier, mais des visions C), parce que c’étaient plusieurs perceptions de différentes espèces, à savoir trois perceptions celle des ophannîim, celle des ’hayyôth, et celle de l’homme qui était au-dessus des ’hayyôth. Pour chacune de ces perceptions il dit : Je vis (). Il dit pour celle des ’hayyôth : Je vis, et voici un vent de tempête etc. (ibid., v. 4); pour celle des ophannîm, il dit : Je vis les ’hayyôth, et voici il y avait un ophan sur la terre (v. 15); enfin pour la perception de l’homme (), qui était au-dessus des ’hayyôth en rang, il dit : Je vis comme la couleur du HASCHMAL etc. ), depuis la vue de ses reins eic. (v. 27).
(1) Littéralement : dans laquelle des deux interprétations existe ce qu est conforme à ce qu'on a voulu dire.
(2) Le texte arabe, dans tous les mss., a les mots MIN N5N, qui ont été omis dans les deux versions hébraïques.
(3) C'est-à-dire : il commence la relation de chacune de ces trois perceptions par le mot R'NY, ef je vis, afin de les séparer les unes des autres.
(4) La version d’Ibn-Tibbon porte }3p, du sujet; au lieu de DRÔSN, Ibn-Tibbon avait la leçon HRSN, que nous trouvons dans un de nos mss. arabes.
(5) L’auteur citera plus loin, chap. VIT, plusieurs explications du mot ’haschmal. — On pourrait objecter que l'observation de l’auteur n’est pas exacte à l'égard de la troisième perception qui serait introduite par le mot NN), je vis, du verset 27; car l’auteur a dit lui-même à la fin du chap. II que la troisième perception est déjà indiquée dans les versets 22 et 26. Abravanel, dans son commentaire sur Ézéchiel (1, 4), critique sous d’autres rapports l'observation de Maïmonide.
TROISIÈME PARTIE. — CHAP. V. 31 Excepté ces trois fois, il ne répète point dans la description de la Mercabä l'expression Je vis. Les docteurs de la Mischnä ont déjà exposé ce sujel et ce sont eux qui y ont appelé mon attention. Les deux premières perceptions, disent-ils, c’est-à-dire celle des ’hayyôth et des ophannîm seulement, il est permis de les enseigner ; mais la troisième perception, à savoir le ’haschmal et ce qui s’y rattache, on ne doit en enseigner que les premiers éléments. Cependant, notre saint docteur () pense que ce sont toutes les trois perceptions ensemble qu'on appelle Wa’asé mercabä et dont on ne doit enseigner que les premiers éléments. Voici comment ils s'expriment à cet égard @) : « Jusqu'où (peuton enseigner) (%) le ma’asé mercabà ? Rabbi Méir dit (4) : Jusqu’au dernier nan, 7e vis (v. 27). Rabbi Isaac dit : Jusqu'au mot ’haschmal : depuis (le premier) san, je vis, (v. 4), jusqu’au mot ’kaschmal (), il est permis d’enseigner (au disciple); à partir de là, on lui transmet les premiers éléments. Il y en a qui disent : depuis (le premier) gas jusqu'au mot ’haschmal, on transmet les premiers éléments; à partir de là, si c’est un sage comprenant par sa propre intelligence, il peut (l’étudier), si-
(1) C'est-à-dire, rabbi Juda le saint, que l’on considère comme l’auteur de la Mischnä.
(2) Voy. Talmud de Babylone, traité "Haghigà, fol. 13 a.
(3) Il résulte de l’ensemble de cette beraïtha, qui se rattache aux paroles de la Mischnâ “1 pu PS CHaghigà, 1, 1), qu’il faut sousentendre dans cette phrase le mot ;#17 ou un autre mot semblable.
(4) Nos éditions du Talmud, ainsi que la version d’Ibn-Tibbon, portent simplement +29, c’est-à-dire le rabbi par excellence, ce qui désigne rabbi Juda le saint; mais tous nos mss. arabes, ainsi que la version d’Al-Harizi, portent 81 ‘7. Cette dernière leçon, qui, selon le commentateur Schem-Tob, se trouvait aussi dans certains mss. du Talmud, est sans doute la vraie, et, en l’adoptant, on-fait disparaître les’ difficultés signalées par Schem-Tob.
(5) Au lieu de Sn pt NON) 7 (c’est-à-dire : depuis le mot NN du verset 4 jusqu'au mot 5bnwn du verset 27), nos éditions du Talmud ont simplement R9N3 y. D’après cette leçon, il s’agit du mot NN du verset 27, ce qui ne change rien au sens.
non, non (1). » Il est donc clair par leurs expressions qu’il s'agit de perceptions diverses, indiquées par le mot nn, Je vis, trois fois répété, que ce sont différents degrés de perception, et que la dernière perception, dont il est dit : je vis comme la couleur du ’HASCHMAL (v. 27', — je veux dire la figure de l’homme partagée en deux ©), dont il est dit : depuis la vue de ses reins et au-dessus, et depuis la vue de ses reins et au-dessous (ibid.), — est la fin des perceptions et la plus élevée d’entre elles. Les docteurs sont partagés aussi (sur la question de savoir) s’il est permis de l’enseigner par une allusion quelconque, je veux dire en transmettant les premiers éléments, ou s'il est absolument interdit d'indiquer, même par les premiers éléments, l’enseignement de cette troisième perception, qui ne pourra être
(4) Voici quel paraît être, d’après Maïmonide, le sens général de ce passage : Selon rabbi Méir, il est permis d'expliquer tout le premier chapitre d’Ézéchiel jusqu’au mot NN du verset 27, c’est-à-dire jusqu’au verset 26 inclusivement ; selon rabbi Isaac, on peut aussi expliquer les premiers mots du verset 27, c’est-à-dire le sens du mot ’haschmal. À parür de là jusqu’à la fin du chap. 1, il n’est permis d'enseigner au disciple que les premiers éléments. Selon d’autres, la défense de donner une explication claire s’étend à tout le premier chapitre, même aux versets 4 à 26, dont on ne peut enseigner que les premiers éléments. Quant aux versets 27 et 28, il n’y a que le sage d’une intelligence supérieure qui puisse les étudier. C’est évidemment cette opinion que Maimonide attribue à rabbi Juda le saint, probablement parce qu’on reproduit dans ce passage Les paroles de la Mischnâ : D5n mn 5'N NÔN Wnÿ"9 29), «à moins que ce ne soit un sage, comprenant par sa propre intelligence. »
(2) Ainsi qu'on l’a vu plus haut, p. 23, note 2, la figure humaine représente, selon les commentateurs, la première des Intelligences séparées ou celle de la neuvième sphère; cette Intelligence, quoique émanée de l’être absolument simple, est pourtant composée en ce qu’elle perçoit à la fois la cause première, ou Dieu, et soi-même. Ce serait donc cette double perception que le prophète aurait indiquée par la figure humaine partagée. La théorie à laquelle, selon les commentateurs, Maïmonide ferait allusion, appartient à Ibn-Sinà. Voy. mes Mélanges de philosophie juive et arabe, p. 360.
abordée que par le sage comprenant par sa propre intelligence. De même, les docteurs sont partagés, comme tu le vois, au sujet des deux premières perceptions, celles des ’hayyôth et des ophannim, (à savoir) s’il est permis d’en enseigner le sens en termes clairs, ou s’il n’est permis d’en enseigner que les premiers éléments, par allusion et d’une manière énigmatique.
Il faut aussi fixer ton attention sur l’ordre de ces trois perceptions. S'il a placé en tête la perceplion des ’hayyôth, c’est parce que celles-ci prennent la première place par leur noblesse, par la causalité (1) [comme il a dit : car l'esprit de la ’HAYYA était dans les opHanniu (1, 20) |, et par autre chose encore @). Après les ophannim vient la troisième perception, qui occupe un rang plus élevé que les ’hayyôth, ainsi qu’on l’a exposé. La cause (de cet ordre), c’est que les deux perceptions G) précèdent nécessairement, dans l'étude, la troisième perception, qui Uüre ses arguments de celles-là.
(1) C'est-à-dire, parce que les ’hayyôth sont la cause du mouvement des ophannîm, et, comme telle, leur sont antérieures, Cf. ci-dessus, p.21, et ibid., notes 4 et 5.
(2) Selon lescommentateurs, Maïmonide aurait indiqué par ces derniers mots que la perception des ’hayyôth, ou l’étude relative aux sphères célestes et aux astres, étant du domaine des sciences mathématiques, doit dans l’ordre des études précéder la perception des ophannim (éléments), ou l'étude de la physique. Voy. 1. [, chap. xxx1v, p. 123: «Il faut donc nécessairement que celui qui veut obtenir la perception humaine s’instruise dans la logique , ensuite graduellement dans les mathématiques, ensuite dans les sciences physiques, et après cela dans la métaphysique.» Cf, ibidem, p. 13, note 2, et Mélanges de philosophie juive et arabe, p- 357. — Abravanel fait observer avec raison qu’en admettant l’explication que Maïmonide donne de l’ensemble de la vision d’'Ézéchiel, il eût été bien plus rationnel de commencer par les ophannîim ou éléments, et de remonter de là aux ’hayyôth ou sphères célestes pour arriver ensuite aux Intelligences des sphères, ou bien de suivre l’ordre inverse. Voy. la seconde préface d’Abravanel sur le livre d’Ézéchiel, deuxième méthode, quatrième objection.
(3) C’est-à-dire, celle des hayyôth et des ophannîim, ou les études de l’astronomie et de la physique.