VIII PRÉFACE
Sémites, et surtout des Babyloniens. De nos jours encore, quelques savants l’ont fait remonter jusqu’à Nabuchodonosor, ou même jusqu'aux siècles les plus reculés. Quoique nous ne croyions pas à la haute antiquité de ce livre, nous devons admettre pourtant que son prétendu traducteur arabe, originaire d'une famille païenne de Harrân, en Mésopotamie, a profité de certains mémoires de ses ancêtres pour composer cette vaste compilation, dont il est probablement lui-même l’auteur. Les extraits qu’en fournit cette troisième partie du Guide sont donc pour nous d’un haut intérêt, tant par la lumière qu'ils répandent sur le paganisme de l’ancien Orient et sur ses rites superstitieux, que par les ingénieux rapprochements au moyen desquels Maïmonide a cherché à motiver une grande partie des pratiques cérémonielles prescrites par Moïse. Les chapitres où l’auteur traite des cérémonies du culte mosaique offrent ainsi une étude historique très-curieuse, et en même temps ils révèlent dans l’auteur des vues rationnelles et philosophiques qu’on est étonné de trouver chez un théologien juif de son temps, mais qui sont entièrement conformes à la méthode rationnelle que l’auteur a généralement suivie.
Dans les quatre derniers chapitres qui renferment la conclusion générale de l’ouvrage, l’auteur a principalement pour but de montrer que les pratiques religieuses ne sont qu’un exercice par lequel l’homme se fortifie dans les devoirs moraux et arrive à craindre Dieu et à le respecter. Il ne considère toutes les pratiques, et même les devoirs moraux, que comme un acheminement à la vie contemplative et à la véritable perception de Dieu. Les hommes pieux qui pratiquent les commandements, mais qui ne connaissent Dieu que par tradition, sans méditer sur son être, ces hommes sont bien loin d’atteindre le but; après eux viennent les hommes de science, plus ou moins avancés dans la spéculation philosophique, plus ou moins capables de s’isoler des hommes et des préoccupations mondaines. Ceux qui s’approchent le plus du but final de l’homme sont ceux qui savent s'élever au véritable amour de Dieu, et arriver à l’union avec Dieu au moyen de l’intellect en acte. L’intelligence de l’homme se fortifie à mesure qu’il avance en âge et que le feu de ses désirs s'éteint. L'homme qui a traversé tous les degrés de préparation, et qui désire ardemment l'union avec Dieu, éprouve la plus grande jouissance au moment où son âme va être délivrée des liens du corps et arriver à l’éternelle contemplation de Dieu, dont elle n’est plus séparée par aucun voile.
On voit que ce volume, en général, offre un intérêt puissant à ceux-là même qui craindraient de suivre l’auteur dans les sujets abstraits trai-
PRÉFACE. IX tés dans les volumes précédents et dans les premiers chapitres du présent volume.
Ainsi que je l'ai fait dans les préfaces du premier et du deuxième volume, j'ai dû me borner ici à un aperçu sommaire qui fit connaitre au lecteur les principaux sujets traités dans ce troisième volume et la place qu’ils occupent dans l’ensemble de l’ouvrage. J’espère qu’il me sera donné de m’acquitter complétement de ma tâche, en donnant dans un volume particulier, destiné à servir de Prolégomènes au Guide, un exposé systématique des doctrines professées par Maïmonide dans ce grand ouvrage et dans d’autres écrits consacrés en partie à des questions théologiques et philosophiques.
Pour la publication du texte arabe de ce volume, j'ai pu disposer de matériaux plus que suffisants. Ce sont : 4° Les deux manuscrits de la bibliothèque de Leyde, que MM. les conservateurs de cette bibliothèque ont bien voulu, avec une libéralité au-dessus de tout éloge, mettre à ma disposition pendant tout le temps qu'a duré mon travail; je leur en renouvelle ici l'expression de ma profonde reconnaissance. 2° Un manuscrit de la troisième partie du Guide appartenant à la Bibliothèque impériale (ancien fonds hébr., n° 230), un des plus anciens manuscrits du Guide, qui se distingue par sa correction, mais où il manque les cinq premiers chapitres. 3° Un manuscrit de la même collection (n° 229), moins correct que le précédent et malheureusement fort incomplet au commencement et à la fin. 4° Un manuscrit du Supplément hébreu de la Bibliothèque impériale (n° 63), dont l'écriture en grand caractère maghrebi est de la main du savant R. Saadia Ibn Danan, et d’une correction parfaite. Encore pour cette troisième partie, plusieurs manuscrits de la bibliothèque Bodléienne ont été collationnés avec soin, notamment dans les passages qui peuvent offrir quelque doute.
Il serait inutile de revenir ici sur le plan que je me suis tracé pour la traduction française et les notes qui l’accompagnent; j'ai tâché de rendre toujours le texte arabe aussi fidèlement que possible, et de m’exprimer avec clarté, sinon avec cette élégance qu’on peut désirer dans un ouvrage littéraire, mais que je n’avais pas le talent de mettre dans la traduction d’un ouvrage philosophique arabe, sans nuire à la fidélité. Ma traduction, je le reconnais, se ressent quelquefois des efforts pénibles que j'ai dû faire pour réunir la clarté à la stricte fidélité ; aussi a-t-elle été fort diversement jugée, selon que les critiques appréciaient plus ou moins le sentiment philologique qui m’a guidé. Un critique célèbre, à
qui sa science et l’élégance de son style donnent le droit d’être difficile, a trouvé que la perfection de mon travail ne laissait rien à désirer
x PRÉFACE.
qu'un peu plus de liberté el de naturel dans la traduction (1), et, par des scrupules qui peuvent paraître exagérés, il a même cru devoir modifier çà et là ma traduction dans les citations qu’il avait à faire. Le mot incorporalité, par exemple, dont je me suis souvent servi, lui a paru mal sonnant, et il y a substitué le mot immaltérialité, plus familier aux philosophes nodernes. J'ai souvent employé ce dernier mot dans mes notes, mais dans la traduction, J'ai cru devoir scrupuleusement reproduire le terme de l’original, ce qui n’est nullement indiflérent. Ainsi, Ibn-Gebirol ne conteste pas l’incorporalité des substances simples , mais il en conteste l’immatérialité, soutenant que toutes les substances, hormis Dieu, ont une matière, c’est-à-dire que, dans notre pensée du moins, ce sont des éfres en puissance avant de devenir des éres en acte. Dieu seul est l'acte pur. On voit qu’une grande circonspection n’est pas superflue quand on traduit un philosophe arabe. Je pourrais encore citer d'auires expressions, proscrites par le savant critique, mais que, pénétré de mon texte, je ne me suis pas cru autorisé à modifier. — Un autre savant, dont la mort prématurée a enlevé à la science philosophique un de ses plus illustres représentants, a jugé ma traduction et mes notes avec une extrême indulgence. Il a parlé de l’auteur de cette publication dans des termes trop bienveillants pour qu’il me soit permis de les reproduire ici, et je me borne à en citer un passage. « IL nous donne (dit-1l) en belle et bonne langue française le principal monument de cette philosophie (des juifs), le Guide des égarés. Désormais nous pouvons lire Maimonide avec d'autant plus de facilité, que nous trouvons auprès de lui un commentateur assidu qui, à chaque pas, nous soutient et nous guide (2). » — Quoi qu’il en soit, j'ai cherché dans ce troisième volume à satisfaire autant que possible à de justes exigences et à des observations que j'avais moi-même provoquées.
Les variantes de la version d’Ibn-Tibbon et les fautes typographiques des éditions de cette version ont été relevées, comme dans les volumes précédents ; mais, pour ne pas interrompre constamment le lecteur par des observations de peu d'importance, je n’ai mis dans les notes que les variantes qui peuvent offrir un véritable intérêt, et J'ai relégué à la fin du volume une liste complète de toutes les variantes, tant des manuscrits arabes que des versions hébraïques d’Ibn-Tibbon et d’Al- ’Harizi. Je me suis dispensé seulement de noter inutilement des variantes sans importance qui se répètent sans cesse dans la version
(1) Voyez Journal des Savants, avril 1863, p. 238, article de M. Franck. (2) Voyez Revue des Deux-Mondes, 15 janvier 1862, p. 297, article de M. Saisset,.