OBSERVATION PRÉLIMINAIRE
Les causes de la contradiction ou de l'opposition qu'on trouve dans un livre ou dans un écrit quelconque sont au nombre de sept.
Première cause : Quand l'auteur a rassemblé les paroles de gens d'opinions différentes en omettant (de citer) les autorités et d'attribuer chaque parole à son auteur. On trouve alors dans son ouvrage des contradictions ou des assertions opposées, parce que l'une des deux propositions est l'opinion d'un individu, et l'autre l'opinion d'un autre individu.
Deuxième cause : Quand l'auteur du livre a professé d'abord une certaine opinion dont il est revenu ensuite , et qu'on a recueilli à la fois ce qu'il avait dit d'abord et ce qu'il a dit ensuite.
Troisième cause : Lorsque les paroles (de l'auteur) ne sont pas toutes (prises) dans leur sens extérieur (littéral) ; mais que les unes conservent leur sens littéral et que les autres sont une image et ont un sens figuré, ou bien que les deux propositions, contradictoires selon leur sens littéral , sont des allégories , et que , prises dans leur sens littéral , elles paraissent contradictoires ou opposées entre elles.
Quatrième cause : Lorsqu'il existe une certaine condition ''•)
(1) C'est-k-dii'e lorsque les deux énoncés, ou l'un des deux, ne doivent pas s'entendre d'une manière absolue , mais sous une certaine réserve ou condition sous-entendue. Ainsi, p. ex., lorsqu'il est dit, d'une part, que Dieu punit les péchés des pères sur les enfants (Exod., XX, 5 ; XXXIV, 7), et d'autre part, qu'on ne fera pas mourir les pères pour les enfants, ni les enfants pour les pères (Deutér., XXIV, 16), les rabbins, voyant une contradiction dans ces passages, disent que la punition des enfants pour les péchés des pères a lieu sous la coiulilion que les enfants persistent dans la mauvaise voie des pères. — Pour citer un autre exemple, lorsqu'on lit, d'une part, que Moïse entra aie milieu du nuage (^Exod., XXIV, 18), et d'autre part, que Moïse ne put entrer dans la tente de rendez-vous quand le nuage reposait dessus (76., XE, 35), les rabbins disent qu'il pouvait entrer dans le nuage sous la condition qu il y fût expressément appelé par la divinité.
qui, par un motif quelconque, n'est pas expressément indiquée à l'endroit même, ou bien lorsque les deux sujets sont différents (*^ et qu'aucun des deux n'est clairement désigné à l'endroit même, de sorte qu'il parait y avoir une contradiction dans le discours sans qu'il y en ait réellement.
Cinquième cause : La nécessité (à laquelle on est quelquefois réduit) pour enseigner et faire comprendre (certaine chose) ; c'est-à-dire lorsqu'il y a un certain sujet obscur et difficile à concevoir qu'on a besoin de mentionner ou de prendre pour prémisses, afin d'expliquer un sujet facile à concevoir et qui dans l'enseignement devrait précéder ce premier sujet, parce qu'on commence toujours par le plus facile (2). Il faut alors que celui qui enseigne se mette à l'aise pour faire comprendre ce premier sujet, de quelque manière que ce soit, en l'examinant en gros sans entreprendre d'en exposer exactement toute la réalité , et le laissant, au contraire, à la portée de l'imagination de l'auditeur, afin que celui-ci puisse comprendre ce qu'on
veut qu'il comprenne en ce moment, sauf à exposer ensuite
(1) Selon quelques commentateurs, Fauteur veut parler ici de deux propositions renfermant des sujets homonymes, et où, en prenant les homonymes dans le même sens, on pourrait trouver une contradiction apparente. Mais les paroles de Fauteur paraissent avoir un sens plus général. Si, p. ex., il est dit, d'une part, que Dieu se révèle à certains prophètes dans un songe (Nomb., XII, 6), et, d'autre part, que les songes ne disent que des faussetés (Zacharie, X, 2), les docteurs, pour faire disparaître la contradiction , disent qu'il s'agit de songes de nature différente, les uns vrais, les autres faux. Voy. Talmud de Babylone, traité Berakhôth, fol. 55 verso y Albo, 'Ikkarîin^ 1. III, ch. 10.
(2) Moïse de Narbonne , dans son commentaire , cite comme exemple les notions d'espèce et de genre dont Aristote avait besoin de dire quelques mots, en voulant expliquer la catégorie de la substance (CatégorieSy ch. III), quoique l'explication exacte de ces notions ne vienne que plus tard (dans les Topiques). La double nature, logique et onthologique des catégories et de diverses autres notions dont traite XOrganon, nécessite souvent l'explication provisoire et sommaire de certaines notions qui ne sont véritablement approfondies que dans. la métaphysique.
plus exactement ce sujet obscur qui se manifestera dans sa réalité à l'endroit convenable (^).
Sixième cause : Lorsque la contradiction se dérobe et ne se manifeste qu'après plusieurs prémisses. Plus il faudra de prémisses pour la manifester et plus elle S3ra cachée , de manière à échapper à l'auteur, qui croira qu'il n'y a pas de contradictions entre les deux premières propositions. Cependant, en prenant chacune des deux propositions à part et en y joignant une prémisse vraie, de manière qu'il en sorte une conclusion nécessaire, et en faisant de môme de chaque conclusion, (je veux dire) en y joignant une prémisse vraie de manière à en faire sortir une conclusion nécessaire, on arrivera après une série de syllogismes à trouver une contradiction ou une opposition entre les deux dernières conclusions. C'est là ce qui arrive même à de savants auteurs; mais si les deux premières propositions étaient manifestement contradictoires et que l'auteur eût seulement oublié la première en écrivant l'autre dans un autre endroit de son ouvrage , ce serait là (révéler) une infériorité très grande , et un tel homme ne saurait être compté au nombre de C3UX dont les paroles méritent de l'attention.
Septième cause : La nécessité du discours, quand il s'agit de choses très obscures dont les détails doivent être en partie dérobés et en partie révélés. Car quelquefois on se voit forcé, en émettant une opinion, de s'exprimer de manière à affirmer une certaine proposition, tandis que dans un autre endroit on se
(1) L'auteur dit plus loin que, dans son ouvrage môme, on trouve certaines contradictions résultant de la cinquième cause. Citons-en un exemple : au chapitre LXX de la 1"^^ partie Fauteur présente Dieu comme le moteur immédiat de la sphère supérieure, tandis qu'à la fin du chapitre IV de la ll« partie il dit que la première d'entre les intelligences îles sphères, produite par Dieu , met en mouvement la première sphère. C'est que, dans le premier passage, l'auteur n'a pour but que de présenter Dieu comme le moteur de l'univers en général, sans entrer dans les détails du mouvement des différentes sphères et de leurs intelligences , comme il le fait dans le second passage. Il en résulte une contradiction qui n'est qu'apparente.
voit forcé de s'exprimer de manière à aflîrmer une proposition qui se trouve en contradiction avec la première. Le vulgaire ne doit d'aucune manière s'apercevoir de l'endroit où existe la contradiction, et l'auteur quelquefois cherche toute sorte d'expédients pour la dérober (i).
Quant aux contradictions qu'on trouve dans la Mischnâ et dans les Baraïthôth, elles émanent de la première cause. Ainsi tu trouveras continuellement qu'on dit (dans le Talmud) : « Le » commencement (du chapitre) est en contradiction avec la fin » , et qu'on ajoute cette réponse : « Le commencement émane de tel » docteur et la fin de tel autre docteur. » Tu y trouveras de même ces paroles : « Rabbi (2) a approuvé les paroles de tel » docteur dans tel cas et en a simplement reproduit l'opinion » (sans le nommer) , et dans tel autre cas il a approuvé les pa- » rôles de tel autre docteur et en a simplement reproduit Topi- » nion. » Souvent aussi tu y trouveras cette formule : a A qui appartient cette assertion anonyme? Elle appartient à tel docteur. — A qui appartient notre (paragraphe de la) Mischnâ? Il appartient à tel docteur. » Ces exemples sont innombrables.
Quant aux contradictions et aux divergences qu'on trouve dans le Talmud (ou la Guemarâ) , elles émanent de la première et de la deuxième cause. Ainsi tu y trouveras toujours ces paroles : « A tel sujet il a adopté l'opinion de tel docteur et à tel autre sujet l'opinion de tel autre docteur. » On dit encore : « Il a adopté l'opinion d'un tel dans un cas et il s'en est écarté dans
(1) De l'aveu de l'auteur son ouvrage renferme aussi des contradictions résultant de cette septième cause. Une des plus graves nous paraît être celle-ci : l'auteur, qui combat l'éternité de la matière première y admise par les péripatéticiens, l'admet cependant comme prémisse dans des démonstrations relatives aux questions métaphysiques les plus importantes , comme il le déclare lui-même au ch. LXXI de la l''^ partie et au commencement de la IP partie.
(2) C'est-à-dire Rabbi Juda le Saint , rédacteur de la Mishnâ.
un autre cas. » On dit entin : «Ce sont deux Amoraîm O (qui diffèrent) sur l'opinion de tel docteur. » Tous les exemples de ce genre sont conformes à la première cause. Relativement à la deuxième cause , ils (les talmudistesj disent expressément : Râb est revenu de telle opinioiiy ou Rabâ est revenu de telle opinion ('^) , et (en pareil cas) on discute pour savoir laquelle des deux opinions est la dernière. On peut encore citer les paroles suivantes : « Selon la première rédaction de Rabbi Asché t^) il s'est prononcé dans tel sens, et selon la seconde rédaction il s'est prononcé dans tel autre sens.
Pour ce qui concerne la contradiction ou l'opposition qui se montre dans le sens extérieur de certains passades de tous les livres prophétiques, elle émane de la troisième et de la quatrième cause , et c'est surtout ce sujet qui était le but de toute cette observation préliminaire. Tu sais que (les docteurs) répètent souvent ces paroles : « Un texte s'exprime de telle manière et un autre texte de telle autre manière. » Ils établissent d'abord la contradiction apparente, puis ils expliquent qu'il y a là une condition qui manque (dans le texte) , ou qu'il est question de deux sujets différents. Ainsi , par exemple , ils disent : « Salomon, n'est-il pas assez que tes paroles contredisent celles de ton père? faut-il encore qu'elles se contredisent entre ellesmêmes , etc. ? (^) » Les docteurs parlent souvent dans ce sens ;
(1) On sait que le mot "'KTiDK désigne les docteurs qui figurent dans la Giiemard, et qui discutent les opinions des Tannaîm ou docteurs de la Misclinâ.
(2) Les mss. de l'original arabe ont généralement les deux exemples; la version hébraïque n'a que celui de Hahâ.
(3) On sait que Rabbi Asché est un des principaux rédacteurs du Talmud de Babylone.
(4) Voy. Talmud de Babylone, traité Schahbdth, fol. 30. On y cite divers passages où Salomon est en contradiction avec David ou avec luimême, et on cherche à résoudre la difficulté en établissant que dans les passages contradictoires il s'agit de sujets différents. Ainsi, p. ex., on lit dans Jes Proverbes (ch. XXVI, y. 4) : iVe réponds pas au sol selon sa
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mais la plupart du temps ils s'occupent de discours prophétiques se rattachant à des préceptes (religieux) ou à la morale. Quant à nous , nous n'avions pour but que d'appeler l'attention sur des versets qui, pris dans leur sens littéral, renferment des contradictions au sujet de certaines opinions et croyances ; il en sera expliqué une partie dans divers chapitres de ce traité ; car ce sujet fait partie aussi des Mystères de la Loi. Quant à la question de savoir s'il existe dans les livres des prophètes des contradictions émanant de la septième cause , c'est là une chose qu'il y a lieu d'examiner et de discuter, et qu'il ne faut pas décider au hasard (^).
Quant à la divergence qu'on trouve dans les livres des philosophes véritables , elle émane de la cinquième cause. Pour ce qui est des contradictions qu'on trouve dans la plupart des ouvrages des auteurs et des commentateurs autres que ceux dont nous avons parlé, elles émanent de la sixième cause. De môme, dans les Midraschôth et dans les Haggadôth il existe des contradictions graves émanant de cette même cause ; c'est pourquoi (les rabbins) disent: «On ne relève pas des contradictions dans les Haggadôth. » On y trouve aussi des contradictions émanant de la septième cause.
Enfin les divergences qui peuvent exister dans le présent traité émanent de la cinquième et de la septième cause (2). Il faut que tu saches cela , que tu t'en pénètres et que tu te le rappelles bien , afin de ne pas être troublé au sujet de plusieurs de ces chapitres.
Après ces préliminaires je commence à parler des noms dont
sottise, et immédiatement après (v. 5) : Réponds au sot selon sa sottise. Pour lever la contradiction, le ïalmiid dit que, dans Tun des deux passages il s'agit de choses religieuses, et, dans l'autre, de choses profanes.
(1) Littéralement: Et il ne faut pas conjecturer là-dessus. Ibn-Tibbon a rendu les mots *|7'l iQ m'^ ^j J^^ par une longue périphrase ; Al- 'Harizi traduit plus fidèlement : ]DnW Hû "^DD V^j; MW^ b^b T^"l2iV
(2) Voir ci-dessus, page 28, note 1 , et page 29, note 1.
il faut faire ressortir le véritable sens qu'on a eu en vue dans chaque endroit selon le sujet (qui y est traité), et ce sera là une clef pour entrer dans des lieux dont les portes sont fermées. Et quand ces portes auront été ouvertes et qu'on sera entré dans ces lieux , les âmes y trouveront le repos , les yeux se délecteront et les corps se délasseront de leur peine et de leur fatigue.
OUVREZ LES PORTES, QUE LE PEUPLE JUSTE ENTRE, LUI QUI GARDE LA FOI (Isaïe, xxvi, 2).