CHAPITRE PREMIER
Célem (pW) et demoiith fniD'n). — Il y a eu des gens qui croyaient que célem (d^î:) , dans la langue hébraïque , désignait la figure d'une chose et ses linéaments , et ceci a conduit à la pure corporification (de Dieu) , parce qu'il est dit (dans TÉcriture) : Faisons un homme à notre image (iiD^!::i) selon notre ressemblance (Genèse, I, 26). Ils croyaient donc que Dieu avait la forme d'un homme, c'est-à-dire sa figure et ses linéaments, et il en résultait pour eux la corporification pure qu'ils admettaient comme croyance , en pensant que , s'ils s'écartaient de cette croyance , ils nieraient le texte (de l'Écriture) , ou même qu'ils nieraient l'existence de Dieu s'il n'était pas (pour eux) un corps ayant un visage et des mains semblables aux leurs en figure et en linéaments ; seulement , ils admettaient qu'il était plus grand et plus resplendissant (qu'eux) , et que sa matière aussi n'était pas sang et chair, et c'est là tout ce qu'ils pouvaient concevoir de
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plus sublime à l'égard de Dieu (i). Quant à ce qui doit être dit pour écarter la corporéité et établir Tunité véritable, — qui n'a de réalité que par l'exclusion (2) de la corporéité , — tu sauras la démonstration de tout cela par le présent traité ; ici , dans ce chapitre on veut seulement appeler l'attention sur l'explication du sens de célem (d^i:) et de demouth (niDn).
Je dis donc que la forme telle qu'elle est généralement connue du vulgaire (2) [je veux dire la figure de la chose et ses linéaments] porte dans la langue hébraïque le nom particulier de toar (nt^ri) ; on dit, p. ex. : Beau de figure (n^n) et beau de visage (Genèse, XXXIX, 6); quelle est sa figure (™n) (I Sam., XXVIII, 14)? Comme la figure (i^^dd) des fils du roi (Juges, XIII, 18). On a dit (en parlant) de la forme artificielle : Il la figure (imi^nv avec le burin. . . et il la figure (ini^^n'') civec le cercle (Isaïe, XLIV, 13). C'est là une dénomination qui ne s'applique jamais à Dieu le Très-Haut; — loin de nous (une telle pensée)! Quant à célem {ùW),
(1) On croirait a peine que des docteurs juifs aient pu tomber dans de pareils écarts, si nous n'avions pas le témoignage positif de Maïmonide, ainsi que celui de son fils Abraham et de plusieurs de ses contemporains, qui étaient obligés de prendre la défense de Maïmonide contre les attaques de plusieurs talmudistes, et notamment contre une partie des rabbins de France, qui croyaient devoir prendre a la lettre les anthropomorpbismes de la Bible. Nous nous contentons de rappeler a cet égard le témoignage non suspect d'un rude adversaire de Maïmonide, R. Abraham ben-David de Posquières, dans ses notes critiques sur le Mischué Tord ou Abréyé du Talnnid (livre I, traité Tesc/wvbd ou de la Pénitence, ch. 3, § 7). Maïmonide ayant compté au nombre des hérétiques (D^TD) celui qui admet la corporéité de Dieu, R. Abraham demande: « Pour- )) quoi appelle-t-il celui-ci xmhcrétlqne, puisque des hommes plus grands » et meilleurs que lui (Maïmonide) ont suivi cette opinion , selon ce )) qu'ils avaient vu dans les textes de rÉcrilure , et encore plus dans les )) Haggadôlh qui troublent la pensée ? )>
(2) Au lieu de pDID (avec dalcth) plusieurs mss. portent yDI^ (avec resch)^ ce qui ne change rien au sens.
(3) L'auteur veut dire qu'il n'emploie pas ici le mot forme dans le sens philosophique, mais dans celui du langage vulgaire.
PUEMIÈRE PAUÏIE. — CHAI». 1". 35
il s'applique à la forme naturelle ^ je veux dire à ce qui constitue la substance de la chose, par quoi elle devient ce qu'elle est et qui forme sa réalité, en tant qu'elle est tel être (déterminé). Dans l'homme ce quelque chose, c'est ce dont vient la compréhension humaine , et c'est à cause de cette compréhension intellectuelle qu'il a été dit de lui : Jl le créa à l'image (obu^) de Dieu (Genèse, I, 26). C'est pourquoi aussi on a dit (en parlant des impies) : Tu méprises leur image (oû^li) (Ps. LXXIIl, 20); car le mépris atteint l'âme qui est la forme spécifique (^) , et non pas les figures des membres et leurs linéaments. Je dis de même que la raison pour laquelle les idoles étaient appelées celamîm (d^'D^î^) ? c'est que, ce qu'on cherchait dans elles était quelque chose qu'on leur supposait (2) ; mais ce n'était nullement pour leur figure et leurs hnéaments. Je dirai encore la même chose au sujet des mots : les images {^j^W) de vos te'qorîm (I Sam., YI, 5) (^) ; car ce qu'on y cherchait , c'était le moyen d'écarter le mal des te'horîm , et ce n'était nullement la figure des teliorîm. Si cependant il fallait absolument admettre que le nom de célem , appliqué aux images des te'horîm et aux idoles, se rapportât à la figure et aux linéaments , ce nom serait ou homonyme ou amphibologique W , et s'appliquerait non seulement à la forme spécifique^ mais aussi à la forme artificielle ^ ainsi qu'aux figures analogues des corps
(1) C'est-a-dire la forme particulière à l'espèce humaine, ou ce qui caractérise Tliomme et le distingue des autres animaux.
(2) Littéralement: Leur sens (leur idée) quon s'imaginait y c'est-a-dire la fausse idée qu'on se formait d'elles ou la vertu qu'on leur attribuait par erreur.
(3) On croit généralement que la maladie des Philistins, désignée par le mot te'horîm (D^IPlD) ou, selon la leçon du khetib, 'apholîm (D^^D^), consistait dans une espèce de tumeurs ou de pustules dans les parties secrètes ; les rabbins y voient les varices hémorroïdalesy et c'est probablement dans ce sens que Maïmonide lui-même entend ce mot. Les médecins juifs du moyen-âge emploient communément le mot D'ilinD pour désigner les hémorroïdes.
(Jk) Voy. ci-dessus page 6, note 3.
physiques et à leurs linéaments. Par les mots : Faisons un homme à notre images on aurait donc voulu parler de la forme spécifique, c'est-à-dire de la compréhension intellectuelle, et non de la figure et des linéaments. — Ainsi nous t'avons expliqué la différence qu'il y a entre célem (image) et toav (figure) , et nous avons aussi expliqué le sens de célem.
Quant à demouth (mon) , c'est un nom (^dérivé) de nm (ressembler) , et qui indique également une ressemblance par rapport à quelque idée ; car les paroles (du psalmiste) : Je ressemble ('TT'Dl) «w pélican du désert (Ps. Cil , 7) , ne signifient pas qu'il lui ressemblait par rapport aux ailes et au plumage , mais que la tristesse de l'un ressemblait à la tristesse de l'autre. De même (dans ce passage) : Aucun arbre dans le jardin de Dieu ne lui ressemblait (nûn) en beauté (Ézéch., XXXI, 8), il s'agit d'une ressemblance par rapport à l'idée de beauté; (de môme dans ces autres passages) : Ils ont du poison semblable (nitD"i^) au poison du serpent (Ps. LVIII, 5) ; // ressemble ()y\^i2i) à un lion avide de proie (Ps. XYII, 12). Tous (ces passages indiquent) une ressemblance par rapport à une certaine idée , et non par rapport à la figure et aux linéaments. De même : La ressemblance (niDn) du trône (Ézéch., 1, 26) est une ressemblance par rapport à l'idée d'élévation et de majesté, et non par rapport à la forme carrée, à l'épaisseur et à la longueur des pieds, comme le croient les esprits pauvres, et il en est de même de la ressemblance (niD"i) des animaux (Ézéch. , 1 , 15).
Or, comme l'homme se distingue par quelque chose de très remarquable qu'il y a en lui et qui n'est dans aucun des êtres au dessous de la sphère de la lune , c'est-à-dire par la compréhension intellectuelle , pour laquelle on n'emploie ni sens , ni mains , ni bras (^) , (celle-ci) a été comparée à la compréhension divine, qui
(1) Les mots nn"lNi cl ^^3^^^ désignent ici parlicullèiemenl les membres qui servent à saisir quelque chose ou a faire un travail. nn"lî^i, venant de n*^i (—j.».) blesser, s'emploie pour désigner la main ; t\r\l'^i s'emploie pour désigner les côles, et paraît aussi s'employer pour plt^^i (-,b;s^^ ade^ et, comme ce dernier, dans le sens de bras. .La version
ne se fait pas au moyen d'un instrument ; bien que la ressemblance n'existe pas en réalité , mais seulement au premier abord. Et pour cette chose , je veux dire à cause de l'intellect divin qui se joint à l'homme (^), il a été dit de celui-ci qu'il était (fait) à Vimage de Dieu et à sa ressemblance , (et cela ne veut dire) nullement que Dieu le Très-Haut soit un corps ayant une figure quelconque.