‹ Le guide des égarés; (volume 3)Chapitre 12 sur 88 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

Un homme de science m'a fait, il y a déjà plusieurs années, une objection remarquable qui mérite considération , ainsi que la réponse que nous avons faite pour la détruire. Mais avant de rapporter l'objection et la manière de la détruire , voici ce que j'ai à dire. Tout Hébreu sait que le nom d'Élohim (o^rhi^) est homonyme , s'appliquant à Dieu , aux anges et aux gouvernants régissant les états. Déjà Onkelos , le prosélyte, a expliqué , — et son explication est vraie, — que par les mots : Et vous sere% comme des Élohîm connaissant le bien et le mal (Genèse, IH, 5) , on a eu en vue le dernier sens ; car il dit (dans sa traduction chaldaïque) : c( Et vous serez comme les grands personnages (^^'':î"l:2"^D). » Après cette observation préliminaire sur l'homonymie de ce nom , nous allons rapporter l'objection.

Il paraîtrait, d'après le sens littéral du texte, disait l'auteur

d'Ibn-Tibbon porte : *?:i ^^^^ -|^ bî^i pji:i ntr^D xSl » ce qui n'est pas tout a fait exact; mais cette traduction est préférable à celle d'Al-Harizî, qui porte : nni b^^l llib^ ^b-

(1) L'auteur fait allusion ici a ce que les philosophes arabes appellent JLsJ a , la cojijonciion, ou Tunion de l'intellect actif (venant de Dieu par l'intermédiaire des Intelligences des sphères) avec l'intellect pa,'isif. Ce sujet sera expliqué dans plusieurs endroits de cet ouvrage. Voy. ciaprès ch. LXVIII; 11" partie, cb. IV; III« partie, ch. LI, et d'autres endroits.

de l'objection, que rintention primitive dans (la création de) rhomme était qu'il fût comme le reste des animaux , sans intelligence et sans réflexion, et sans savoir distinguer entre le bien et le mal ; mais que , ayant désobéi , sa désobéissance lui mérita cette grande perfection particulière à l'homme , c'est-à-dire de posséder ce discernement qui est en nous , qui est la chose la plus noble de notre existence et qui constitue notre substance. Mais c'est là une chose étonnante que sa punition pour sa désobéissance ait été de lui donner une perfection qu'il n'avait pas eue , savoir, Tintelligence. C'est absolument comme l'assertion de ceux qui ont dit qu'un certain homme , après avoir désobéi (à Dieu) et commis des excès d'injustice , fut transformé et placé comme astre au ciel (^). — Tel était le but et la pensée de l'objection, quoiqu'elle ne fut pas (présentée) dans les mêmes termes. Écoute maintenant de quelle manière nous y avons répondu.

0 toi , disions-nous , qui examines (les choses) avec un esprit superficiel et irréfléchi (^), et qui crois comprendre un Uvre, guide des anciens et des modernes , en le parcourant dans quelques moments de loisir (dérobés aux plaisirs) de la boisson et de la cohabitation, comme on parcourrait quelque livre d'histoire ou quelque poëme ! arrête-toi et examine ; car la chose n'est pas telle que tu la croyais au premier abord, mais telle qu'elle se manifestera quand on aura considéré ce que je vais dire. La raison que Dieu a fait émaner sur l'homme , et qui constitue sa perfection finale ,

(1) On fait ici allusion probablement a quelque fable orientale ; je suppose quon veut parler de Nimrod, qui, selon les traditions orientales, se révolta contre Dieu et fit construire la Tour de Bahely et qu'on dit avoir été placé au ciel en Tidentitiant avec la constellation du Géant (jL^l) ou de VOrîon, Voy. le Chronicon Paschale y p. 36; sur le Vjebbâr ou VOrion voy. le commentaire sur le traité d'IJlug-Beigh, par Hyde, dans le Synfajma disserlationum, tome I, pages 4i2 et suiv., et p. 57.

(2) Littéralement : avec les comnicncemcnls de ses jjcnsces et de ses i(UQs , c'est-à-dire selon ce qui se présente tout d'abord h son esprit.

est celle qu'Adam possédait avant sa désobéissance ; c'est pour elle qu'il a été dit de lui qu'il était (fait) à l'image de Dieu et à sa ressemblance, et c'est à cause d'elle que la parole lui fut adressée et qu'il reçut des ordres, comme dit (l'Écriture) : Et F Éternel, Dieu ordonna, etc. (Genèse , II , 16) , car on ne peut pas donner d'ordres aux animaux ni à celui qui n'a pas de raison. Par la raison on distingue entre le vrai et le faux, et cette faculté il (Adam) la possédait parfaitement et complètement ; mais le laid et le beau existent dans les (choses des) opinions probables, et non dans les choses intelligibles ^^^ ; car on ne dit pas que cette proposition : le ciel est spliéricjue, soit belle, ni que cette autre : la terre est plane, soit laide ; mais on appelle l'une vraie et Tautre fausse. Ainsi dans notre langue on emploie (en parlant) du vrai et du

(1) La distinction que l'auteur établit ici entre les choses de Tintelligence et les choses qui sont du domaine des opinions probables est empruntée a Aristote (^Topiques, 1. I, ch. 1). Le Stagirite reconnaît quatre espèces de syllogismes, dont les deux premiers sont : le démonstratif, qui a pour base des principes d'une vérité absolue et évidents par eux-mêmes, étant fondés dans l'intelligence, et le dialectique , qui part des opinions probables Qc, èvoôçwv) , et qui a pour base les suffrages de la totalité ou de la pluralité des hommes, ou seulement ceux de la totalité ou de la pluralité des sages, ou des plus illustres d'entre eux. Le bien et le mal, les vertus et les vices sont du domaine des opinions probables, et n'ont pas de rapport avec Dieu ni avec Tintelligence pure (Voir Morale àNiccmaqiie, 1. VII , ch. 1;. Le mot arabe ^^^'^^^îi*0^^< , qni signifie les chof^es généralement connues ou les choses célèbres, désigne ici évidemment les choses admises par l'opinion et correspond au terme grec rà evco^/ ; les versions hébraïques rendent ce mot par niDDIIDDH. Le mot grec Évâo^o? ayant a la fois les deux significations que nous venons d'indiquer, les Arabes l'ont rendu par un mot qui signifie généralement connu ou célèbre, quoique ce mot ne rende pas bien exactement l'idée d' Aristote. Ainsi, par exemple, ces mots: Ata/î/rt/ô? 5e o-uuoytcpof ô èÇ èvS6ç6iv (Tv'/loytyôu.z'joç {Top., ï, 1), (( le syllogisme dialectique est celui qui résulte d'opinions probables •» ^ ont été ainsi rendus dans la version arabe : A*J^i o'^Ai* ^ ^xx^ o^^ J^ S-^- (j^^^J- Pour le mot 'à^}^ une variante marginale, dans le ms. ar. n° 882 A, donne le synonyme hjS^ , qui est le terme généralement em-

faux (les mots) émelh TnDhs) et schékev (ip^^) , et pour beau et laid (on dit) tôb {y\^) et ra' (j;i). Par la raison donc l'homme distingue le vrai du faux, et ceci a lieu dans toutes les choses intelligibles. Lors donc qu'il (Adam) était encore dans son état le plus parfait et le plus complet , n'ayant que sa nature primitive et ses notions intelligibles, à cause desquelles il a été dit de lui : Et tu l'as placé peu au dessous des êtres divins (Ps. VIII, 6), il n'y avait en lui aucune faculté qui s'appliquât aux opinions probables d'une manière quelconque, et il ne les comprenait même pas; de telle sorte que ce qu'il y a de plus manifestement laid par rapport aux opinions probables, c'est-à-dire de découvrir les parties honteuses, n'était point laid pour lui, et il n'en comprenait même pas la lai-

ployé par les philosophes arabes. Voici comment s'exprime Ibn-Roschfl , dans son Abrégé de VOrganoriy au commencement du Jj^' w»U^ (livre de dialectique), correspondant aux Topiques d'Aristote

« Carie (syllogisme) dialectique est un syllogisme qui ne se com-

» pose que de prémisses jpro6a6/es. Les prémisses prolfables, on ne les » croit que par suite du témoignage de la totalité ou de la pluralité ^'dcs » hommes), et non pas parce que la chose est nécessairement ainsi en » elle-même, contrairement à ce qui a lieu dans le syllogisme démon- » stratif; car dans celui-ci la croyance certaine découle pour nous de 3) prémisses que nous croyons, parce qu'elles ont leur critérium de vé- » rite en elles-mêmes, telles qu'elles sont, et hors de notre âme, et non » pas parce que c'est l'opinion d'un autre, etc. » (Voy. ms. liébr de la Bibliothèque imp., ancien fonds, n- 303, qui renferme Toiiginal arabe de l'ouvrage d'Ibn-Roschd, copié en caractères rabbiniqucs, avec la traduction hébraïque en regard; cette dernière a été imprimée a Riva di Trente. On peut voir aussi le petit Abrégé de Logique de Maïmonide, di. VIII).

deur. Mais lorsque, désobéissant, il pencha vers ses désirs venant de l'imaginative et vers les plaisirs corporels de ses sens , comme dit (l'Écriture) : ... Que l arbre était bon pour en manger et quil était un plaisir pour les yeux (Genèse, III, 6) , il fut puni par la privation de cette compréhension intellectuelle ; c'est pourquoi il transgressa (*) l'ordre qui lui avait été donné à cause de sa raison , et , ayant obtenu la connaissance des opinions probables, il fut absorbé par ce qu'il devait trouver laid ou beau, et il connut alors ce que valait la chose qui lui avait échappé et dont il avait été dépouillé , et dans quel état il était tombé. C'est pourquoi il a été dit : Et vous serez comme des Élohtm connaissant le bien et le mal {Ibid. , III , 5) , et on n'a pas dit : connaissant le faux et le vrai, ou : comprenant le faux et le vrai; tandis que dans le (domaine du) nécessaire ^-^ il n'y a pas du tout de bien ni de mal, mais du faux et du vrai. — Considère aussi ces paroles : Et les yeux de tous les deux s'ouvrirent et ils reconnurent quils étaient nus {Ibid., III, 7). On ne dit pas : Et les yeux de tous les deux s'ouvrirent et ils virent ; car ce que (l'homme) avait vu auparavant, il le voyait aussi après. Ce n'est pas qu'il y ait eu sur lœil un voile qui (ensuite) ait été enlevé ; mais il lui survint un autre état dans lequel il trouvait laid ce qu'il n'avait pas trouvé laid auparavant. Sache que ce mot, je veux dire npD, ne s'emploie absolument que dans le sens de : ouvrir la vue morale [ei ne se dit) pas de la renaissance du sens de la vue ; p. ex. : Et Dieu lui ouvrit les yeux (Genèse, XXI, 19); Alors les yeux des aveugles seront ouverts (Isaïe, XXXV, 5) ; Les oreilles ouvertes ils n'entendent pas (Ibid,, XLII, 20), ce qui ressemble à ces mots: Ceux qui ont des yeux pour voir et ne voient pas (Ézéch., XII, 2).

(1) C'est-à-dire : il manifesta sa désobéissance par un acte. Les mots i^îiy NdSd se rapportent au changement qui s'opéra en lui; le second, J^lij;, à la désobéissance matérielle.

(2) C'est-a-dire dans ce qui est du domaine de fintelligence et ncressairemcnt vrai en soi-même ; l'auteur veut dire que l'intelligence pure n'a a s'occuper que du vrai et du faux. Le bien et le mal sont du domaine de l'opinion probable.

Quant à ce qui est dit d'Adam : Quaiid il changea de face tu le renvoyas (Job, XIV, 20) ^*) , il faut l'interpréter et commenter ainsi : « Lorsqu'il changea de direction il fut expulsé >? ; car a>jD (face , visage) est un nom dérivé de n:D (se tourner) , parce que rhomme se dirige avec son visage vers la chose qu'il veut atteindre. On dit donc : Quand il eut changé de direction et qu'il se fut dirigé vers la chose vers laquelle il lui avait été défendu précédemment de se diriger, il fut expulsé du paradis. Et ce fut là un châtiment pareil à sa désobéissance, mesure pour mesure (^); car il lui avait été permis de manger des choses agréables et dé se délecter dans le repos et la tranquillité; mais étant devenu avide , ayant suivi ses plaisirs et son imaginative , comme nous l'avons dit , et ayant mangé ce qu'il lui avait été défendu de manger, il fut privé de tout et forcé de manger ce qu'il y avait de plus vil en fait d'aliments et ce qui ne lui avait pas servi de nourriture auparavant , (et cela encore) à force de peine et de fatigue, comme dit (l'Écriture) : Elle te fera pousser des ronces et des épineSy etc., à la sueur de ton fronts etc. ^Genèse, III, J8, 19), et ensuite on dit clairement : Et l* Éternel Bien le renvoya du paradis pour cultiver la terre (Ibid., v. 23). Et il l'assimila aux animaux dans sa nourriture et dans la plupart des circonstances , comme dit (l'Écriture) : Et tu mangeras l'herbe du champ {Ibid. , V. 18). Et comme pour expliquer ce passage (le psalmiste) a dit: L'homme ne restera pas dans sa dignité, et il fut assimilé aux botes muettes (Ps. XLIX , 15). — Louange au maître de cette

(1) L'auteur suit Topinion des anciens rabbins qui appliquent ce verset à Adam : Dieu, disent-ils , avait d'abord doué Adam d'une force immorlelle (jy^'y) inDpnri); mais ayant négligé l'avis de Dieu et suivi celui du serpent, il fut expulsé du paradis. Voy. Bcréschiih rabba, sect. 14 et 21.

(2) C'est-k-dire le châtiment était entièrement conforme au péché; les mots hébreux n^D n^ilD T\1D que l'auteur intercale ici dans la phrase arabe, sont une locution proverbiale bien connue , souvent employée par les rabbins.

volonté dont on ne saurait comprendre le dernier terme et la

sagesse.

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