‹ Le guide des égarés; (volume 3)Chapitre 15 sur 88 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le prince des philosophes C^), en abordant la recherche et la démonstration de certaine chose très profonde, s'exprime, pour s'excuser, dans des termes dont le sens est : que le lecteur de ses écrits ne doit pas au sujet de ses recherches le taxer d'impudence ou (l'accuser) de parler témérairement et précipitamment sur des choses dont il ne sait rien ; mais qu'il doit, au contraire, n'y voir que la passion et le zèle (dont il est animé) pour produire et faire acquérir des opinions vraies autant que cela est dans le pouvoir de l'homme. Nous disons de même que l'homme ne doit pas se porter sur ce sujet grave et important avec précipitation, sans s'être exercé dans les sciences et les connaissances, et sans avoir corrigé ses mœurs avec le plus grand soin et tué ses désirs et ses passions dépendant de l'imaginative. Ce n'est qu'après avoir acquis la connaissance d'axiomes vrais et certains ^^\ après avoir appris les règles du syllogisme et de la démonstration, ainsi

(1) On devine facilement que l'auteur veut parler d'Aristote. Dans ce qui va suivre il est fait allusion à un passage du Traité du Ciel, 1. II, au commencement du cli. 12, où Aristote , abordant quelques questions relatives au mouvement des sphères, s'exprime a peu près dans les termes que lui prête ici Maïmonide.

(2) Littéralement : après avoir obtenu des 'prémiases vraies et certaines et les avoir sues. Le mot nî^D^pD désigne ici les propositions qui servent de prémisses dans le syllogisme ; Fauteur énumère ici tout ce qui fait partie de la science, de la logique, qu'il faut approfondir avant d'aborder les sujets métaphysiques.

que la manière de se préserver des erreurs de l'esprit , qu'il pourra aborder les recherches sur ce sujet. Il ne devra rien trancher selon une première opinion qui lui viendrait , ni laisser aller ses pensées tout d'abord en les dirigeant résolument vers la connaissance de Dieu ; mais il devra y mettre de la pudeur et de la réserve , et s'arrêter parfois, afin de s'avancer peu à peu. C'est dans ce sens qu'il a été dit : Et Moïse cacha son visage^ car il craignait de regarder vers Dieu (Exode , III , 6) , — où il faut aussi avoir égard (*) à ce qu'indique le sens littéral ; savoir, qu'il avait peur de regarder la lumière resplendissante (du buisson ardent) , — non pas que les yeux puissent percevoir la divinité [qu'elle soit exaltée et élevée bien au dessus de toute imperfection!]. Moïse mérita pour cela des éloges , et le Très-Haut répandit sur lui sa bonté et sa faveur tellement , que dans la suite il a pu être dit de lui : Etjl contemple la figure de Dieu (Nombres, XII, 8) ; car les docteurs disent que c'était là une récompense pour avoir d'abord caché son visage afin de ne pas regarder vers Dieu (2). Mais pour ce qui concerne les élus d'entre les fils d'Israël (Exode, XXIV, 11), ils agirent avec précipitation, laissant un libre cours à leurs pensées; ils perçurent (la divinité), mais d'une manière imparfaite. C'est pourquoi on dit d'eux : Et ils virent le Dieu d'Israël, et sous ses pieds ^ etc. (Ibid., v. 10) , et on ne se borne pas à dire simplement : Et ils virent le Dieu d'Israël; car l'ensemble de la phrase n'a d'autre but que de critiquer leur vision y et non pas de décrire comment ils avaient vu. Ainsi donc, on n'a fait que critiquer la forme sous laquelle ils avaient perçu (Dieu) et qui était entachée de corporéité , ce qui

(1) L'auteur se sert souvent de l'expression 'fj^ NDb^^D, joint à, ajouté à, lorsqu'il veut dire que le sens littéral peut être admis à côté du sens allégorique.

(^2) Dans le Talmud de Babylone, traité Berahhôih, fol. 7 a, on dit entre autres en parlant de Moïse : tû^n^ 'H niIDni^ n!5T tO^::nn ^^1^:3 , (( pour récompense de s'être abstenu de regarder, il mérita de contempler la fifjure de Dieu, y) Voy. aussi Midrasch Tan'hoima, section niDtt^, édit. de Vérone, fol. 23 h.

était le résultat nécessaire de la précipitation qu'ils y avaient mise avant de s'être perfectionnés. Ils avaient mérité la destruction (*) ; mais Moïse ayant intercédé pour eux, il leur fut accordé un délai jusqu'à ce qu'ils furent brûlés à Tab'érâ et que Nadab et Abihou furent brûlés dans la tente de rende^vous^ comme le rapporte la tradition vraie (-). S'il en a été ainsi à l'égard de ceux-là , à plus forte raison faut-il que des hommes inférieurs comme nous et ceux qui sont au dessous de nous visent d'abord à s'occuper du perfectionnement de leurs connaissances préparatoires et à acquérir des principes préliminaires qui puissent purifier l'entendement de sa souillure, laquelle consiste dans les erreurs , et alors ils pourront s'avancer (^) pour contempler la sainte majesté divine ; car : Les prêtres aussi qui s approchent de rÉteimel devront se sanctifier de peur que l* Éternel ne fasse irruption parmi eux (Exode, XIX, 22). Déjà Salomon a recommandé la plus grande précaution à l'homme qui désire parvenir au degré en question ; et ^ se servant d'une image , il a donné cet avertissement : Observe ton pied lorsque tu vas vers la maison de Dieu (Ecclésiaste, IV, 17).

Je reviens maintenant achever ce que j'avais commencé à expliquer, et je dis que, les élus d'entre les fils d'Israël ayant fait des faux pas dans leur perception , leurs actions aussi furent troublées par là, et ils penchèrent vers les choses corporelles, par

(1) Le mot HvD est hébreu, nom d'action de H?^; dans deux mss. nous trouvons Hv^S avec beth, mot arabe (ii-jJj) qui a a peu près le même sens.

(2) Selon la tradition rabbinique, ceux qui furent brûlés a Tab'érd (Nombres, XI, 1-3) sont les mêmes que les 70 anciens, lesquels, ainsi que Nadab et Abihou, brûlés dans le sanctuaire (Lévit., X, 2), sont désignés par les mots : les élus d'entre les fils d'Israël. Voy. Midrasch Tanhouma, section ^iniS^n^D» fol. 72 a, b; Wcujyikra rabba, section 20, vers la fin.

(3) Au lieu de Dlpn^ quelques mss. ont DlpH"' (avec samehh) , il sera sanctifié.

le vice de leur perception ; c'est pourquoi (rÉcriture) dit : Et Us virent Dieu , et ils mangèrent et burent (Exode, XXIV, 11) (^). — Quant à la fin du verset (cité plus haut) (2), je veux parler des mots : Et sous ses pieds il y avait comme un ouvrage de l'éclat du saphir, etc., on l'expliquera dans cjuelques chapitres de ce traité (3).

En somme, nous avons pour but d'établir que chaque fois que le verbe n^^1 ? ou n?n ? ou 1^^'2'n , est employé dans le sens en question, il s'agit d'une perception intellectuelle^ et non pas de la vue de l'œil ; car le Très-Haut n'est pas un être que les yeux puissent percevoir. Si cependant il y a tel homme borné qui ne veut pas parvenir à ce degré auquel nous désirons monter, et qui admet que tous ces mots, employés dans le sens en question, indiquent la perception sensible de certaines lumières créées^ soit anges ou autre chose , il n'y a pas de mal à cela.

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