CHAPITRE XXL
'Abar ("i:3y) signifie primitivement la même chose que le Acerbe 'abara (j^) en arabe , et se dit d'un corps qui se transporte dans l'espace. Il désigne d'abord (*) le mouvement de l'animal à une certaine distance directe ; p. ex. : Et il passa ("i:3y) devant eux (Genèse , XXXIII, 5) ; Passe (iny) devant le peuple (Exode , XVII, 5) ; et cela est fréquent. Ensuite on l'a employé au figuré pour (exprimer) la propagation des sons dans l'air ; p. ex. : Ils publièrent (^ip i-)*^^''i) dans le camp (Exode , XXXVI , 6) ; (Le bruit) que f entends répandre (on^lîyQ) au peuple de Dieu (I Sam., II, 24). On l'a encore employé pour (désigner) l'arrivée de la lumière et de la majesté divine que les prophètes voyaient dans une vision prophétique ; p. ex. : Et voici un four fumant^ et une flamme de feu qui passa (iny) entre ces morceaux (Genèse , XV, 17), ce qui eut lieu dans une vision prophétique ; car on dit au commencement du récit (v. 42) : Et un profond sommeil tomba sur Abrâm, etc. C'est conformément à cette métaphore qu'il faut entendre ces mots : Et je passerai (Tiinyï) par le pays d'Egypte (Exode, XII, 12), et tout autre passage analogue. On l'emploie aussi quelquefois (en parlant) de quelqu'un qui , en faisant une action quelconque , l'exagère et dépasse la limite (convenable) ; p. ex. : Et comme un homme qu'a surmonté (nny) le vin (2) (Jé-
(1) Les mots ^lî^^î-^ ^^^33;D signifient Vidée primitive exprimée par le verbe ; par les mots ^li^^î^ H^J^TO -, l'auteur désigne le sens principal, dans lequel le verbe est ordinairement employé. Dans les éditions de la version d'Ibn-Tibbon , ces derniers mots sont rendus par inn^H "Ipyi i il vaut mieux lire ptî^Nin l^VDII •, comme l'ont plusieurs mss.
(2) L'auteur, en choisissant cet exemple , a négligé le sens grammatical du passage , car le sujet du verbe M^]^ est l^i (le vin) ; mais il considérait les paroles citées comme équivalentes à celles-ci : et comme nn homme qui a bu du vin outre mesure.
rémie, XXIII, 9). Parfois aussi on l'emploie (en parlant) de quelqu'un qui passe (0 devant un but (qu'il avait en vue), et se dirige vers un autre but et un autre terme ; p. ex. : Et il tira la flèche pour la faire passer au delà (n^nyn^) (I Sam., XX, 56). C'est conformément à ce sens figuré qu'il faut, selon moi , entendre ces paroles : Et V Éternel passa {i2^^)) devant sa face (Exode, XXXIV, 6) , le pronom dans viD , sa face^ se rapportant à Dieu. C'est là aussi ce qu'ont admis les docteurs, savoir, que viD (sa face) se rapporte à Dieu (^). Quoiqu'ils disent cela dans un ensemble de haggadôth (ou explications allégoriques) qui ne seraient pas ici à leur place , il y a là cependant quelque chose qui corrobore notre opinion. Ainsi , le pronom dans r^D se rapportant à Dieu , l'explication (du passage en question) est , à ce qu'il me semble, celle-ci : que Moïse avait demandé une certaine perception, savoir, celle qui a été désignée par (l'expression) voir la face y dans ces mots : Mais ma face ne saurait être vue (Exode, XXXIV, 25) , et qu'il lui fut promis une perception au dessous de celle qu'il avait demandée , savoir , celle qui a été désignée par l'expression voir par derrière, dans ces mots : Et tu me verras par derrière (Ibid.). Nous avons déjà appelé l'attention
(1) Tous les mss. portent "iDirn, ce qu'il faut prononcer J^^ -, comme V<= forme de la racine ^a^ signifiant: faire des pas, avancer y passer devant. Ibn-Tibbon a traduit ^î''D^^îi^î prenant ^toin dans le sens de ^^DDn (^■*=^), manquer le but. Quoique rien ne soit plus commun dans les mss. que de confondre les verbes hamzés avec les verbes à lettres quiescentes, chose qui se fait aussi dans l'arabe vulgaire, il nous a semblé plus conforme à l'ensemble de tout ce qui suit de prendre ''ÎO-D dans le sens de : passer devant , passer par dessus.
(2) L'auteur paraît faire allusion a un passage du traité talmudique liôsch ha-schand (fol. 17 t), oii Rabbi lo'hanan explique le passage biblique en question dans ce sens que Dieu enveloppa sa face :
Bien que cette explication soit loin de celle que va donner Aiaïmonide , elle lui sert à montrer que les anciens docteurs considéraient le suffixe dans V3D comme se rapportant a Dieu.
sur ce sujet dans le Mischné Torâ (^). On veut donc dire ici ('^^ que Dieu lui voila cette perception désignée par le mot D^iD , face, et le fit passer vers une autre chose , je veux dire vers la connaissance des actions attribuées à Dieu , et qu'on prend pour de nombreux attributs , comme nous l'expliquerons (^). Si je dis : lï lui voila y je veux dire par là que cette perception est voilée et inaccessible par sa nature même , et que tout homme parfait , lequel — son intelligence ayant atteint ce qu'il est dans sa nature de percevoir — désire ensuite une autre perception plus profonde W, voit sa perception s'émousser, ou même se perdre (^) [comme il sera expliqué dans l'un des chapitres de ce traité (^)] , à moins qu'il ne soit assisté d'un secours divin , ainsi que (Dieu)
(1) Livre I, traité Yesodé ha- Torâ, ch. I, § 10.
(2) C'est-à-dire dans le passage : Et VÈlernel passa devant sa face.
(3) Voyez ci-après, cli. LIV.
(4) Littéralement: derrière cela, c'est-a-dire au delà de ce qu'il a perçu.
, (5) Le mot que nous avons orthographié ^nt^ est écrit dans plusieurs mss. ^ni^ (avec un j) ponctué), ce qu'il faut prononcer JJisr^. en le considérant comme la VII1« forme de J^ , dans le sens de : être diminué, percé, défectueux. Dans quelques mss. on lit ^r\y (sans point sur le ;d), et celte leçon est peut-être la vraie, bien que dans les mss. on ne puisse pas attacher d'importance à l'absence des points diacritiques, de manière que la prononciation reste toujours douteuse. 7n^"' (prononcé J.xG) serait la VIII« forme de J.S' ayant le sens de : se fatiguer, s'émousser. Les deux leçons sont admissibles dans notre passage. — Quant au verbe *n7n% les deux traducteurs hébreux Font rendu par r\)'Û^', il mourra, en considérant comme sujet de ce verbe les mots 7DN;d ]t<DiX 7^; niais il est bien plus rationnel de rapporter le verbe ^^Ti^ au mot ^;D^<"^^^, sa perception , d'autant plus que l'auteur ne semble nullement vouloir dire que l'homme, en cherchant apercevoir ce qui lui est inaccessible, s'expose à la mort.
(6) Voir ci-après, ch. XXXIL
a dit : Et je te couvrirai de ma main jusquà ce que je sois passé (Exode, XXXIIl, 22).
Quant à la paraphrase (chaldaïque) , elle a fait ici ce qu'elle fait habituellement dans ces sortes de choses ; car, toutes les fois qu'elle rencontre comme attribué à Dieu quelque chose qui est entaché de corporéité ou de ce qui tient à la corporéité , elle suppose l'omission de V annexe ^^\ et attribue la relation à quelque chose de sous-entendu qui est l'annexe (du nom) de Dieu (^). Ainsi, p. ex., (le paraphraste) rend les mots: Et voici V Éternel se tenant au dessus (Genèse, XXVIII, 15) par ceux-ci: «Et voici la gloire de l'Éternel se tenant prête au dessus» ; les mots : Que r Éternel regarde entre moi et toi (Ibid., XXXI, 49), il les rend par ceux-ci : « Que le Verbe de V Éternel regarde » . C'est ainsi qu'il procède continuellement dans son explication ; et il en a fait de même dans ces mots : Et l'Éternel passa devant sa face (en traduisant) : «Et l'Éternel fit passer sa majesté dçvant sa face, et cria )), de sorte que la chose qui passa était sans doute, selon lui, quelque chose de créé. Le pronom dans v^d , sa face, il le rapporte à Moïse, notre maître, de sorte que les mots r^D b]^ (devant sa face) signifient en sa présence (ou devant lui) , comme dans ce passage : Et le présent passa devant sa face (Genèse, XXXII , 22) , ce qui est également une interprétation bonne et plausible. Ce qui confirme l'explication d'Onkelos, le prosélyte, ce sont ces paroles de l'Écriture : Et quand ma gloire passera^ etc. (Exode, XXXIIl, 22), où l'on dit clairement que ce qui passera est une chose attribuée à Dieu , et non pas son essence [que son nom soit
(i) Par PJX^D, annexe, on entend un mot qui est à Vélal construit, c est-a-dire qui est suivi d'un génitif.
(2) C'est-à-dire a quelque chose qui est déterminé par le nom de Dieu mis au génitif. En somme, fauteur veut dire que la paraphrase chaldaïque admet certaines ellipses, afin d'éviter les anthropomorphismes.
glorifié! ] , et c'est de cette gloire qu'il aurait dit : Jusqu'à ce que je sois passé (Ibid.)-, Et l* Éternel passa devant sa face.
Mais s'il fallait absolument supposer un annexe sous-entendu, — comme le fait toujours Onkelos , en admettant comme sousentendu tantôt la gloire, tantôt la schekhinâ ou majesté, tantôt le Verbe (divin), selon (ce qui convient à) chaque passage, — nous aussi nous admettrions ici, comme l'annexe sous-entendu, le mot ^ip , voix, et il y aurait virtuellement (dans ledit passage) : « Et la voix de l'Éternel passa devant lui et cria » . Nous avons déjà expliqué (plus haut) que la langue (hébraïque) emploie le verbe 1::^, passer, en parlant de la voix ; p. ex. : Ils publièrent (littéral. ils firent passer une voix) dans le camp. Ce serait donc (dans notre passage) la voix qui aurait crié; et tu ne dois pas trouver invraisemblable que le cri soit attribué à la voix^ car on se sert précisément des mêmes expressions en parlant de la parole de Dieu adressée à Moïse ; p. ex.: Et il entendit la voix qui lui parlait (Nombres, VII, vS9) ; de même donc que le verbe n:}n , parler, a été attribué à la voix, de môme le verbe ^^np , crier, appeler, a été ici attribué à la voix. Quelque chose de semblable se trouve expressément (dans l'Écriture), je veux dire qu'on attribue (expressément) à la voix les verbes -idï^, dire, et j^ip, crier; p. ex. : Une voix dit : Crie, et on a répondu que crier ai-je (Isaïe, XL, 6) ? — Il faudrait donc, selon cette ellipse, expliquer ainsi (le passage en question) : « Et une voix de la part de Dieu passa devant lui et cria : Éternel! Éternel! etc.»; la répétition du mot Éternel est pour (fortifier) le vocatif, — Dieu étant celui à qui s'adresse l'appel, — comme (on trouve ailleurs) Moïse ! Moïse ! — Abraham ! Abraham ! — C'est là également une interprétation très bonne.
Tu ne trouveras pas étrange qu'un sujet aussi profond et aussi difficile à saisir soit susceptible de tant d'interprétations différentes , car cela n'a aucun inconvénient pour ce qui nous occupe ici. Tu es donc libre de choisir telle opinion que tu voudras: (tu admettras) , ou bien que toute cette scène imposante était indubitablement une vision prophétique , et que tous les efforts (de
Moïse) (^) tendaient à des perceptions intellectuelles (de sorte que) ce qu'il chercha , ce qui lui fut refusé et ce qu'il perçut , était tout également intellectuel, sans l'intervention d'aucun sens , comme nous l'avons interprété dans le principe; ou bien qu'il y avait là en môme temps une perception au moyen du sens de la vue , mais qui avait pour objet une chose créée, par la vue de laquelle s'obtenait le perfectionnement de la perception intellectuelle , comme l'a interprété Onkelos — [si toutefois cette perception au moyen de la vue n'a pas été elle-même une vision»prophétique (^), comme ce qui se lit d'Abraham : Et voici un four fumant et une flamme de feu qui passa^ etc.] ; ou bien enfin qu'il y avait aussi avec cela une perception au moyen de l'ouïe, et que ce qui passa devant lui était la voiXy qui indubitablement était aussi quelque chose de créé. Choisis donc telle opinion que tu voudras; ctr tout ce que j'ai pour but , c'est (Jue tu ne croies pas que le verbe -i::^"»') , il passa, ait ici le même sens que i^^ (dans le passage) : Passe devant le peuple (Exode, XVII., 5). Car Dieu [qu'il soit glorifié!] n'est pas un corps, et on ne saurait lui attribuer le mouvement; on ne peut donc pas dire qu'il passa (i:iy) , selon l'acception primitive (de ce mot) dans la langue.
(1) Tous les mss., à Texception de l'un des deux mss. de Leyde , portent D1*l7t^1 (nom d'action du verbe ^^ , désirer, rechercher)^ ce qu'Ibn- Tibbon a très bien rendu par mS"intt^nm (non ni^lDTOnm , comme l'ont quelques éditions). C'est a tort que R. Schem-Tob-ibn-Falaquera (^Moré ha-Moréy appendice, p. 149) blâme la version d'Ibn-Tibbon en admettant la leçon de Dn^XI -, au lieu de Dll^î^l ; le mot DPi^X1 1 f[ue nous n'avons rencontré que dans l'un des mss. de Leyde, ne présente ici aucun sens plausible. La version d'Al-Harizi, qui exprime la leçon de Dn7t^1, et qui porte '17:3 t!^:nnm, est ici vide de sens.
(2) L'auteur veut dire que, môme en admettant l'intervention du sens de la vue, il ne faut pas nécessairement que Moïse ait vu réellement, dans quelque phénomène créé, le reflet de la majesté divine ; car tout a pu n'être qu'une vision, et n'existait que dans l'imagination exaltée de Moïse.
RtiMlÈRE PARTIE. — CHAP. XXII. 81