CHAPITRE XXYIII
Réghel (^:i-i) est un homonyme. C'est (primitivement) le nom du pied; p. ex. : ^:n nnn b^i, pied pour pied (Exode, XXI, 24); mais on le rencontre aussi dans le sens de suite; p. ex. : Sors, toi y et tout le peuple qui est sur tes pas ("]^S:i"i^) {Ihid.^ XI, 8), c'est-à-dire : qui te suit. On le rencontre également dans un sens de causalité; p. ex. : FA l'Éternel l'a béni sur mes pas {'hy^h) (Genèse, XXX, 50) , c'est-à-dire joar ma cause ou en ma faveur, car ce qui se fait en faveur d'une certaine chose a cette dernière pour cause. On l'emploie souvent ainsi; p. ex. : Au pas ou à cause (})Th) du bagage qui est devant moi et' à cause (^:n^) des enfants (Genèse, XXXIII, 14). Ainsi, par ces paroles: Et ses pieds (v^:n) se tiendront en ce jour sur la montagne des Oliviers (Zacharie, XIV, 4), on veut dire que ses causes subsisteront, savoir , les miracles qui se manifesteront alors en cet endroit, et dont Dieu est la cause, je veux dire l'auteur (^). C'est cette interprétation qu'a eue en vue Jonathan-ben-Uziel en disant (dans sa paraphrase chaldaïque) : Il se manifestera dans sa puissance, en ce. jour, sur la montagne des Oliviers; et de même il traduit par rrriiin:! ? sa puissance^ tous (les mots désignant) les membres (-^ (dont on se sert) pour saisir ou pour se transporter, car ils désignent généralement les actes qui émanent de sa volonté.
Quant à ces mots : Et sous ses pieds (v^ji) il y avait comme un ouvrage de l'éclat du saphir (Exode, XXIV, 10), Onkelos, comme tu le sais , les interprète de manière à considérer le pronom dans v^:n {ses pieds) comme se rapportant au mot j^d^), trône (qui serait sous-entendu) (^ ; car il traduit : nnp'' ^UTd mnni, et
(1) Cf. ci-dessus, ch. XIII, p. 63.
(2) Sur lo mot nm^^^i voy. ci-dessus, p. 36, note 1.
(3) Plusieurs commentateurs, qui n'ont eu sous les yeux que la ver-
SOUS le trône de sa gloire. Il faut comprendre cela , et tu seras étonné (de voir) combien Onkelos se tient éloigné de la corporification (de Dieu) et de tout ce q-ui peut y conduire de la manière même la plus éloignée ; car il ne dit pas : et sous son trône, parce que , si on attribuait le trône à (Dieu) lui-même , dans le sens qu'on y verrait de prime abord , il s'ensuivrait que Dieu s'établit (*) sur un corps , et il en résulterait la corporitîcation ; il attribue donc le trône à sa gloire, je veux dire à la Schekhînâ, qui est une lumière créée ('^). Il s'exprime de même dans la traduction des mots : Car la main (est placée) sur le trône de Dieu (Exode, XVII, 16) , où il dit : «... de la part de Dieu , dont la majesté (repose) sur le trône de sa gloire. » Tu trouves de même dans le langage de la nation (juive) tout entière le ni:]Dn NDD? trône de la gloire.
Mais nous nous sommes écartés du sujet de ce chapitre pour (toucher) quelque chose qui sera expliqué dans d'autres chapi-
sion hébraïque, ont compris ce passage dans ce sens que, selon Onkelos, le mot *iv^"l (^6s pieds) est une dénomination (^M'2) du trône de Dieu ; car Onkelos rend les mots et sous ses pieds par ceux-ci : et sons le trône de sa gloire. D'après cette explication, le suffixe, dans V/^l? se rapporterait a Dieu ; mais le mot arabe "i^;oK ne peut laisser aucune incertitude sur le sens, et l'auteur dit très positivement que, selon Onkelos, le suffi le, dans V7ini se rapporte au trône , c'esl-a-dire que les mots sons ses pieds signifient sous les pieds du trône , ce qu'Onkelos rend par sous le trône de sa gloire. Maïmonide paraît donc dire qu'Onkelos a considéré comme sous-entendue l'idée du trône ^ et qu'il a expliqué le texte comme s'il y avait 111^^ i<D^ "hy^ nnm; mais qu'en introduisant dans sa traduction les mots trône de glaire, il a supprimé le mot ^Sj"! , devenu superflu.
(1) Le mot i>^"'inDû (^Ij^-^-^) est imité de ces mots du Korân (chap. Vil , V. 52) : /A^3t i& ^j-wt , il s'établit sur le trône. Les commentateurs du Korân donnent au verbe ^j^^l le sens de s emparer, dominer, ou celui de se fixer. Ibn-Falaquera, dans ses notes critiques sur la version d'Ibn-Tibbon, cite ledit passage du Koràn. Voy Morc-ha-Moré, p. 150.
(2) Voir ci-dessus, p. 58, note 2.
96 PREMIÈRE PARTIE. — OlIAP. XXVHI.
très. Je reviens clone au sujet du chapitre. Tu connais, dis-je, la manière dont Onkelos interprète (le passage en question) ; mais le principal pour lui c'est d'écarter la corporification , et il ne nous explique pas ce qu'ils perçurent '^) ni ce qu'on a voulu dire par cette allégorie. De même, dans tous les passages (de cette nature) , il n'aborde point cette question-là (^) ; mais il se borne à écarter la corporification , car c'est là une chose démontrable , nécessaire dans la foi religieuse ; il le fait donc d'une manière absolue (^), et s'exprime en conséquence. Quant à l'exphcation du sens de l'allégorie , c'est une chose d'opinion ; car le but (de l'allégorie) peut être telle chose ou telle autre. Ce sont là aussi des sujets très obscurs, dont l'intelligence ne fait pas partie des bases de la Foi, et que le vulgaire ne saisit pas facilement; c'est pourquoi il ne s'engage pas dans cette question. Mais nous , eu égard au but de ce traité, nous ne saurions nous dispenser de donner quelque interprétation (du passage en question). Je dis donc que, par les mots sous ses pieds^ on veut dire 2)ar sa cause et par lui, comme nous l'avons expliqué (^)-, ce qu'ils perçurent, c'était la véritable comUtion de la matière première j, laquelle est venue de Dieu, qui est la cause de son existence. Remarque bien les mots : i^Don n^::^ nir^^QD, comme un ouvrage de V éclat du saphir: si on avait eu en vue la couleur ^ on aurait dit "t^ddh ni^^D? comme la blancheur ou V éclat du saphir^ mais on a ajouté* nir*VQ? ^^^^ ouvrage^ parce que la matière , comme tu le sais , est toujours réceptive et passive par rapport à son essence, et n'a d'action
(1) Il faut se rappeler que dans le passage en question (Exode, XXIV, 9-11) il s'agit d'une vision des soixante-dix anciens, appelés les élus d'entre les fils d'Israël. Cf. ci-dessus, p. AS et ^9.
(2) C'est-a-dire l'explication du sens de fallégorie.
(3) Lilléralcmcnt : Jl le tranche ou le décide, c'est-a-dire il déclare d'une manière absolue, par sa manière de traduire, que la corporéité doit être écartée.
(A) Cest-a-dire en prenant ici le mot ^:n dans le sens de cause ^ qui lui a été attribué au commencement de ce chapitre.
qu'accidentellement , de môme que la forme est toujours active par son essence et passive par accident , ainsi que cela est expliqué dans les livres de Physique ; et c'est à cause de cela qu'on a dit de la première nit^i^DD? comme un ouvrage ^^), Quant aux mots i^DDn na::^ (qui signifient littéralement : la blancheur du saphir) (-), ils désignent la transparence y et non pas la couleur blanchcy car la blancheur du cristal n'est pas une couleur blanche , mais une simple transparence ; et la transparence n'est pas une couleur, comme cela a été démontré dans les livres de Physique (^) , car, si elle était une couleur , elle ne laisserait pas percer toutes les couleurs W, et ne les recevrait pas. C'est donc parce que le corps transparent est privé de toutes les couleurs qu'il les reçoit toutes successivement ; et ceci ressemble à la matière première^ qui , par rapport à sa véritable condition , est privée de toutes les formes , et qui, à cause de cela, les reçoit toutes successivement. Ainsi donc ce qu'ils perçurent, c'était la matière première et sa relation avec Dieu (^), (savoir) qu'elle
(1) L'auleur voit dans le mot nit*3;D, otivragey travail, une allusion à la matière recevant raction de la forme, et qui , selon lui, est désignée par les mots TDDD T^^^i ec/a^ du saphir^ comme il va l'expliquer.
(2) L'auteur ne prend pas ici le mot TDD dans le sens de saphir proprement dit, mais il y voit en général une matière transparente. Immédiatement après il substitue le mot arabe jj^ , cristal. Les traducteurs hébreux du moyen âge emploient souvent le mot iTDD pour rendre le mot arabe ,^>îw» , qui correspond, dans les versions arabes, au mot grec Sfa-^Kvùr , transparent.
(3) Voy. Aristote, traité de VAme, l. 11, chap. 7 : Aypo-rj o'icrè rà
hiufuvèç^ y. r. y,
(4) Littéralement : elle ne montrerait pas toutes les couleurs derrière elle; le verbe iilt^ i^li^) ^^t une forme vulgaire pour ^î (IV® forme de ^!j).
(5) C'est-k-dire dans quelle condition elle se trouve a l'égard de Dieu. Le mot lon^l , qui se trouve ici dans la version d'Ibn-Tibbon , a
était (*) la première de ses créatures comportant la naissance et la destruction (^), et que c'était lui qui l'avait produite du néant (^). Il sera encore parlé de ce sujet (dans un autre endroit) (^).
Sache que tu as besoin d'une pareille interprétation, même à côté de celle d'Onkelos , qui s'exprime : et sous le trône de sa gloire^ je veux dire que la matière première est aussi, en réalité, au dessous du ciel, qui est appelé trône^ comme il a été dit précédemment. Ce qui m'a suggéré cette interprétation remarquable et m'a fait trouver le sujet en question, c'est uniquement une assertion que j'ai trouvée dans (l'ouvrage de) R. Éliézer, fils de Hyrcan , et que tu apprendras dans l'un des chapitres de ce traité (^). Le but, en somme, qu'a tout homme intelligent, est d'écarter de Dieu (tout ce qui peut conduire à) la corporification, et de considérer toutes ces perceptions (dont nous venons de parler) comme appartenant à l'intelligence, et non pas aux sens. Il faut comprendre cela et y réfléchir.
fait que plusieurs commentateurs se sont mépris sur le sons de ce passage en prononçant 1Dn"^1 comme verbe; il faut prononcer iDn^l comme substantif, avec suffixe (el sa relatioi})^ comme le fait justement observer le commentateur Joseph Caspi, ou plutôt lire IDIPl^^i comme le portent plusieurs mss.
(1) La version cFIbn-Tibbon porte "invn^ ; mais il faut traduire invm , car les mss. ar. ont généralement NHilDI , a l'exception de Tun des deux mss. deLeyde, qui porte t^nilD*?- Le mol ^^^i^^'l (^' esse eaw) indique, comme ce qui précède, Tobjet de la perception des Elus.
(2) C'est la matière qui est le principe de tous les êtres qui naissent et périssent. — Nous avons déjà dit plus haut (p. 60) que les mots TO et Ib^DD correspondent aux mois grecs yi-jt^t; et ^%poi.
(3) Le verbe p^J ou (a la IV« forme) p-^l, novum produœit, implique ridée de la créalion ex nihilo.
(4) Yoy. la II* partie de cet ouvrage, chap. XXVL
(5; Voir au commencement du chap. indiqué dans la note précédente.
PRKMl^.Rr. PAIITII.. — CIIAD, XXIX. 99