CHAPITRE XXXI
Sache (0 qu'il y a pour l'inlelligence humaine des objets de perception qu'il est dans sa faculté et dans sa nature de percevoir ; mais qu'il y a aussi , dans ce qui existe , des êtres et des choses qu'il n'est point dans sa nature de percevoir d'une manière quelconque, ni par une cause quelconque (-), et dont la perception lui est absolument inaccessible (^). Il y a enfm, dans l'être, des choses dont elle perçoit telle circonstance, restant dans l'ignorance sur d'autres circonstances W. En effet, de ce qu'elle est quelque chose qui perçoit , il ne s'ensuit pas nécessairement qu'elle doive percevoir toute chose ; car les sens également ont des perceptions, sans pourtant qu'ils puissent percevoir les objets à quelque distance que ce soit. Il en est de même des
(1) L'auteur, avant d'achever ses explications des homonymes qu'il ne reprend qu'au chap. XXXYH, entre dans des considérations générales sur la faculté de l'homme de percevoir les choses intelligibles, sur les limites de cette faculté, sur les difficultés d'aborder les études métaphysiques et sur la nécessité d'accepter d'abord a priori certaines doctrines relatives à la nature de la Divinité, afin de ne pas se méprendre sur certaines expressions par lesquelles l'Kcriture semble attribuer à Dieu des passions humaines.
(2) C'est-a-dire il y a des choses que l'intelligence humaine ne peut percevoir ni directement, ni indirectement ou par une cause auxiliaire. Selon le commentateur Schem-Tob, les mots par une cause sont une allusion à l'inspiration divine. Il y a, en effet, des limites que, selon récriture , Moïse lui-même n'a pu franchir, comme on le verra plus loin.
(3) Littéralement: mais plulô'. les portes de leur perception ,yont fermées devant clic y c'esl-a-dire devant l'intelligence.
(4) L'auteur veut parler des sphères et de leurs mouvements, choses en partie démontrables, en partie hypothétiques, comme il le dira dans d'autres endroits.
autres facultés corporelles; car, bien que l'honame, p. ex., soit capable de soulever deux quintaux, il n'est pas pour cela capable d'en soulever dix. La supériorité qu'ont les individus de l'espèce (humaine) les uns sur les autres, dans ces perceptions sensibles et dans les autres facultés corporelles, est claire et manifeste pour tout le monde; mais elle a une limite, et la chose ne s*étend pas à quelque distance que ce soit, ni à quelque mesure que ce soit. Il en est absolument de même dans les pei-cei> lions mteUigihles de l'iiomme, dans lesquelles les indi\idus de Tespèce jouissent d'une grande supériorité les uns sur les autres, ce qui est également très clair et manifeste pour les hommes de science ; de sorte qu'il y a tel sujet qu'un individu fait jaillir luimême de sa spéculation , tandis qu'un autre individu ne saurait jamais comprendre ce môme sujet, et quand môme on chercherait à le lui faire comprendre par toute sorte de locutions et d'exemples et pendant un long espace de temps, son esprit ne peut point y pénétrer et il se refuse, au contraire, à le comprendre.
Mais la supérioiilé en question ne va pas non plus à l'intini , et rintelligence humaine, au contraire, a indubitablement une limite où elle s'arrête. Pour certaines choses donc l'homme reconnaît l'impossibilité de les saisir et ne se sent pas le désir de les connaître , sachant bien que cela est impossible et qu'il n'y a pas de porte par laquelle on puisse entrer pour y arriver. Ainsi , p. ex., nous ignorons quel est le nombre des étoiles du ciel, et si c'est un nombre pair ou impair , et nous ignorons également le nombre des espèces des animaux, des minéraux et des plantes, et autres choses semblables Mais il y a d'autres choses que l'homme éprouve un grand désir de saisir , et les efforts de l'intelligence pour en chercher la réalité et pour les scruter à fond se rencontrent chez toutes les sectes spéculatives du monde et à toutes les époques (0. Et sur ces choses les opinions sont nom-
(1) La version tribn-Tibbon est ici un peu corrompue dans la plupart des éditions; les niss. portent: DnnDK ^p^b b^^^ ^\^'^2^^\T]^
pr h22) Diî^ ^:2^ nryt: n:: b^n mJ22 nir^nSi. On voit quibn-
breusesj le désaccord règne entre les penseurs, et il naît des doutes parce que Tintelligence s'attache à saisir ces choses , je veux dire qu'elle y est attirée par le désir, et parce que chacun croit avoir trouvé un chemin pour connaître la réalité de la chose, tandis qu'il n'est point au pouvoir de l'intelligence humaine d'alléguer à cet égard une preuve démonstrative; car toute chose dont la réalité est connue au moyen d'une démonstration ne saurait être l'objet d'une différence d'opinions), ni d'une contestation (*), ni d'une dénégation, si ce n'est de la part d'un ignorant qui emploie cette manière de contredire qu'on appelle la contradiction démonstrative v-), comme tu trouves, p. ex., des gens qui contestent la sphéricité de la terre et le mouvement
Tibbon rapporte le suffixe dans ^n^i; au mot Nnnp''pn, de sorte quil faudrait traduire : et pour la scruter; nous aimons mieux rapporter Nn^y au mol 5^^'tî*^^, les choses, comme Ta fait Al-Harizi, qui traduit Dn^'?^ rn^pnm. Ce dernier diffère encore dans un autre point de la version d'Ibn-Tibbon , car il a considéré le mot D'^om comme un prétérit, et il faudrait traduire, d'après lui, rintcUlîjçencc fait des efforts pour en chercher la réalité, et les recherches sur ces choses se rencontrent , etc. (îette traduction est également admissible; il nous semble cependant qu'il faudrait, pour traduire ainsi, lire D^DH^I au /i^/wr.
(1^ Ibn-Tibbon traduit nilt^H N*^l ; au lieu de H^iX^O il paraît avoir lu n^ii^DD, démenti, que je n'ai trouvé dans aucun ms.
(2) Par contradiction dénionstratii'e, l'auteur entend ici le raisonnement démonstratif basé sur des principes faux, ou le raisonnement sophistique. Ibn-Tibbon rend les mots ^JNmiî^i^ "lkSJi;'?X par n^nDIDH np^HOn, et dans son glossaire des termes techniques, il dit qu'on appelle ainsi la contradiction qui s'nttacpie à ce qui a été établi par une démonstration :
n^nDiD npSno inp^na ^yn riDiD rh]^ ^yz^ no h]) pSinn-
Ibn-Roscbd, dans son abrégé de l'Organon , vers la fin du Livre de la Démonstration ou des Derniers Analytiques , oppose le raisonnement appelé contradiction démonstratii'c a celui qu'on appelle /*-^"^|^ /*n^' ^^^^sr^ (oratio docendi et discendi\ et qui a pour but iVinstruire au moyen de la
circulaire de la sphère céleste et autres choses semblables. Ces derniers ne trouvent point de place dans le sujet (qui nous occupe).
Les points au sujet desquels règne cette confusion (dans les opinions) sont très nombreux dans les choses métaphysiques, en petit nombre dans les choses physiques^ et nuls dans les choses mathématiques.
Alexandre d'AphrodiseO dit que les causes du désaccord au sujet de certaines choses sont au nombre de trois : i" les prétentions ambitieuses et rivales (-) qui empêchent l'homme de percevoir
démonstration (Cf. Arist., Réfut. des Soph., chap. II: /ôyof. ^i^aT-Ar/uv.n). v.c/.i «^TToS-r/rr/ot). Le raisonnement appelé -jU^J) 2>^\ 'Ljoiér^ est défini par Ibn-Roschd en ces termes :
IJs'l^ ^ yY\ dis U ^4^drf ^Oj> ïl^Vj î-^-v. V ^:01 ^yr\
« Ce raisonnement n'est employé que par celui qui ignore les choses » par système (littéral. : chez lequel l'ignorance de la chose a lieu par » manière d'être et par nature')^ c'est-a-dire qui croit que la chose est » autrement qu'elle n'est en effet, comme, p. ex., celui qui admet le » système des atomes et d'autres opinions semblables , contrairement à » ce qui a lieu dans le raisonnement d'instruction (ô/oc ofô/T/.aAr/ôç), où )> celui qui raisonne n'ignore la chose que par manque de savoir, sans )> qu'il professe à cet égard une opinion quelconque. »
(1) Ce célèbre commentateur d'Aristote, qui llorissait à la fin du II" et au commencement du III*^ siècle, jouissait chez les Arabes, comme chez les Grecs, d'une très grande autorité. Maïmonide, dans une lettre adressée au traducteur hébieu de son Guide des égarés, R. Samuel Ibn- Tibbon , recommande tout particulièrement à celui-ci l'étude des commentaires d'Alexandre. Sur les versions arabes des nombreux ouvrages d'Alexandre, voy. Casiri , Bihlioth.arah. hisp.^ t. I, p. 243 et suiv. ; Wenrich, De Auctorum Grœcorum versionibus etc.^ p. 273 et suiv.
(2) Littéralement : le désir de dominer ou déprimer, et (celui) de vaincre ou de prévaloir Qftlrj^y.iv).
la vérité telle qu'elle est; 2' la subtilité de la chose perceptible en elle-même , sa profondeur et la difficulté de la percevoir ; 5' l'ignorance de celui qui perçoit, et son incapacité de saisir même ce qu'il est possible de saisir. Voilà ce que dit Alexandre. De nos temps il y a une quatrième cause qu'il n'a pas mentionnée, parce qu'elle n'existait pas chez eux (*) : c'est Ihabitude et l'éducalion , car il est dans la nature de l'homme d'aimer ce qui lui est familier et d'y être attiré. Ainsi tu vois les Bédouins^ malpropres comme ils sont, privés de jouissances et se nourrissant misérablement, éprouver une répugnance pour les villes, être insensibles aux plaisirs qu'elles offrent, et préférer la situation mauvaise à laquelle ils sont habitués à une situation meilleure à laquelle ils ne sont pas habitués : de sorte qu'ils n'ont pas de plaisir à habiter les palais, ni à se vêtir de soie, ni à se procurer les délices du bain , des huiles et des parfums. Il arrive de même que l'homme aime les opinions qui lui sont familières et dans lesquelles il a été élevé, qu'il les prend sous sa protection, et qu'il s'effiaie de ce qui est hors d'elles. Et par la même cause l'homme ferme les yeux à la perception des vérités et penche vers ses habitudes, comme cela arrive au vulgaire dans (la question de) la corporéité et dans beaucoup de choses métaphysiques , ainsi que nous l'exposerons; tout cela à cause de l'habitude et parce qu'on a été élevé avec des paroles (de l'Écriture) , objet constant du respect et de la foi, (paroles) dont le sens littéral
(1) C'esl-à-clire chez les Grecs. L'auteur anticipe par ces mois sur ce qu'il dira un peu plus loin de la puissante influence qu'exerce sur la plupart des hommes la lecture des livres religieux et l'habitude de prendre à la lettre les paroles de l'Écriture renlermant des images et des allégories. Cette cause de l'erreur, veut-il dire, n'existe que chez ccu\ ({ui cioient à l'autorité des livres sacrés et qui professent une religion révélée par Dieu. Cependant cette source de l'erreur existait aussi bien chez les Grecs; car le peuple admettait la vérité des fables mythologiques. Aristote lui-même parle ça et la de la puissance de l'habitude et des croyances, qui sont quelquefois un obstacle à la connaissance de la vérité. Voy., p. ex,, Mctaph.^ 1. II, cliap. III.
indiquerait la corporéité (de Dieu) et des choses imaginaires sans aucune vérité, mais qui ont été dites par voie d'allégorie et d'énigme, et cela pour des raisons dont je parlerai.
Il ne faut pas croire que ce que nous avons dit ici sur rinsuffisance de l'intelligence humaine, en soutenant qu'elle a une limite à laquelle elle doit s'arrêter, ait été dit au point de vue de la religion; c'est au contraire une chose que les philosophes ont dite et qu'ils ont parfaitement comprise, sans considération de secte ni d'opinion. Et c'est une chose vraie qui ne peut ctre mise en doute , si ce n'est par celui qui ignore les choses déjà démontrées.
Ce chapitre nous ne l'avons placé ici que pour servir de préparation à ce qui suivra.