‹ Le guide des égarés; (volume 3)Chapitre 42 sur 88 · CHAPITRE XXXIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIL

Sache, ô lecteur de mon traité! qu'il arrive dans les perceptions intelligiblesy en tant qu'elles se rattachent à la matière (0, quelque chose de semblable à ce qui arrive aux perceptions sensibles. Ainsi, lorsque tu regardes avec ton œil, tu perçois ce qu'il est dans ta faculté visuelle de percevoir. Mais, lorsque tu forces tes yeux et que tu fixes le regard, en l'efforçant de voir à une grande|distance, trop longue pour qu'il soit dans ta faculté de voir aussi loin , ou bien que tu considères une écriture très fine

(1) Les perceptions intelligibles n'ont pas leur siège dans la matière , mais elles se rattachent a la matière par la faculté de penser, qui est une faculté physique. L'intellect en lui-même,. qui reçoit Timpression des choses intelligibles, est entièrement impassible (JnzuBhç) et libre de tout mélange (àafyïî?) avec une forme matérielle quelconque. D'autres philosophes arabes, et notamment Ibn-Roschd, s'expriment comme notre auteur, en disant que Tintellect n'est pas dans la matière, mais se rattache en quelque sorte à la matière. Voir Ibn-Falaquera, Moré-ha^Moré, p. 17.

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OU une ciselure fine dont la perception n'est point en ta faculté, de manière à forcer ton regard afin de la bien examiner, alors ta vue devient trop faible, non seulement pour ce que tu ne pouvais pas ^facilement voir), mais aussi pour ce que ta faculté te permettait de percevoir; ton regard s'émousse et tu ne vois plus même ce que tu étais en état de percevoir avant d'avoir fixé le regard et de l'avoir fatigué. C'est dans la même position que se trouve celui qui étudie une science quelconque, lorsqu'il se livre à la méditation ; car, s'il fait des efforts (*) de méditation et qu'il fatigue tout son esprit, il s'hébète, et alors il ne comprend plus môme ce qu'il est dans sa condition de comprendre , car toutes les facultés corporelles (-) se trouvent sous ce rapport dans la même position.

Pareille chose t' arrive dans les perceptions (purement) intelligibles (^); car, si tu t'arrêtes devant ce qui est obscur, si tu ne t'abuses pas toi-même en croyant (avoir trouvé) la démonstration pour ce qui n'est pas démontrable, si tu ne te hâtes pas (^) de repousser et de déclarer mensonge quoi que ce soit dont le contraire n'est pas démontré , et qu'enfin tu n'aspires pas à la perception de ce que tu ne peux pas percevoir , alors tu es parvenu à la perfection humaine et tu es au rang de R. 'Akiba, qui entra en paix et sortit en 'paix ('•) en étudiant ces choses métaphysiques. IMais si tu as-

(1) Au lieu de Dy!3î^ , qui a ici le sens de intendit, summa conatus est, Tun des mss. de Leyde porte 7yû^< (aller trop loin, s'appliquer fortement^.

(2) L'auteur veut dire que la faculté de penser se trouve, sous ce rapport , dans la même position que toutes les autres facultés physiques.

(3) C'est-à-dire dans les perceptions ayant pour objet les choses métaphysiques auxquelles l'intellect en acte cherche à s'élever.

(^) Ihn-Tibbon traduit, par erreur, ^nrin ï^^^ (si tu ne commences pas); la même erreur se reproduit un peu plus loin et dans d'autres endroits de la version d'Ibn-Tibbon.

(5) L'auteur fait ici allusion à un célèbre passage allégorique des deux Talmuds, oii l'on parle de quatre docteurs qui entrèrent dans le paradis (de la science), savoir: Ben-'Azaï, ben-Zônia, A'her(Elischa') et R.'Akiba.

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pires à une perception au dessus de ta faculté perceptive, ou que tu te hâtes de déclarer mensonge les choses dont le contraire n'est pas démontré, ou qui sont possibles, fut-ce même d'une manière très éloignée, tu te joins à Elischa' A'her (*), et non seulement tu ne seras pas parfait, mais tu deviendras tout ce qu'il y a de plus imparfait ; il t'arrivera alors de laisser prendre le dessus aux imaginations et d'être entraîné au vice, à la dépravation et au mal, parce que l'esprit sera préoccupé et sa lumière éteinte, de môme qu'il se présente à la vue toute espèce de vains fantômes lorsque l'esprit visuel (^) s'affaiblit chez les malades et

Dos deux premiers l'un mourut pour avoir fait pénétrer ses regards , Tautre fut atteint (de folie); A'her ravagea les plantes; R. 'Akiba seul entra en paix et sortit en paix. YoY.'ïiiiiiCïud. de Jérusalem, traité ^Haghîgâ, chap. II; Talmud de Babylone, môme traité, fol. 1-4 b. L'auteur a suivi la rédaction du Talmud de Jérusalem ; dans celui de Babylone on ne lit pas les mots entra en paix.

(1) Cest-a-dire tu fais des ravages et tu arrives à nier tout, comme faisait A'her.

(2) Plusieurs éditions de la version d'Ibn-Tibbon portent nt^in n!D î mais il faut lire, d'après l'arabe, n^mi m"in i comme l'ont, en effet, les mss. de la version hébraïque et l'édition princeps. L'esprit visuel, chez les Scolastiques : spiritus visii'us Qj-nrty.ov tz-j-vu-v. , Alex Aphrod., Problem.., I, 74), est, selon les anciens, le plus subtil des esprits animaux qui concourent a former les sensations, et qui ont leur centre commun dans le cerveau. Au XXIX<= chap. de la IP partie du Guide, notre auteur parle également de Yesprit visuel qui se trouble et s'affaiblit par les agitations de l'âme. — Ibn-Roschd, dans l'analyse du traité du Sens et du Sensible (ou mieux de Pan'a naturalia^^ en parlant de l'organe de la vue, s'exprime ainsi :

^J^t j^yt *^c^' v^Ij Lyjj.9 »^ ^9 à,^\j ^\ 'ij^j=^^^ cjJji^j

« Cet organe ne remplit ses fonctions que lorsqu'il se trouve dans » son tempérament naturel, sans qu'il y pénètre quelque chose qui le » trouble et l'agite. C'est pourquoi, lorsqu'un homme est excité par la

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chez ceux qui fixent le regard sur des objets brillants ou sur des objets très subtils. C'est dans ce sens qu'il a été dit : Si tu trouves du miel y manges-en ce qui te suffît, mais ne t'en rassasie pas, car tu le vomirais i'Prov., XXV, 16;. En effet, les docteurs ont appliqué ce passage allégoriquement à Élischa' A'her(0. Cetto allégorie est bien remarquable; car en comparant ici le savoir au manger, selon ce que nous avons déjà dit (-), on mentionne le plus doux des aliments, savoir le miel. Le miel, par sa nature, lorsqu'on en prend beaucoup, excite Testomac et fait vomir. Ce passage dit en quelque sorte que, quelles que soient l'importance et la grandeur de cette perception et la perfection qu'on y trouve , il est dans sa nature, — lorsqu'on ne s'y arrête pas à une certaine limite et qu'on ne s'y avance pas avec précaution, — de tourner à l'imperfection , de môme qu'en mangeant du miel on se nourrit et se délecte lorsqu'on en mange avec mesure , mais lorsqu'on en prend trop, tout s'en va ; (c'est pourquoi) on n'a pas dit : Ne fen rassasie pas, car tu t^en DÉGoi^T::nAis , mais on a dit : car tu

le VOMIRAIS.

C'est à celte même idée qu'on a fait allusion en disant : Manger trop de miel nest pas bon, etc. (Prov., XXV, 27) ; de même en disant : Ne cherche pas trop de sagesse ^ pourquoi veux-tu {anéantir (Ecclésiaste, VU, 16)? On y a encore fait allusion par ces mots : Observe ton pied, lorsque tu vas à la maison de

)> colère, que ses yeux deviennent rouges et que la chaleur lui monte à )) la tête , sa vue se gâte , et souvent il voit l'objet comme s'il était double, » a cause de Tagilalion qu'éprouve Vesprit visuel pendant la colère, w (Ms. hébr. de la Bibl. imp., ancien fonds, n° 317, fol. 156 verso.) Cf. Albert le Grand, lib. de Sensu et Sensato, tract. I, cap. XI (0pp., tom. V, p. 16). — Sur les esprits en général , nous donnerons quelques détails dans une autre note, au commencement du chap. LXXII.

(1) L'auteur paraît avoir fait ici une erreur de mémoire ; car, dans nos éditions des deux Talmuds, le passage en question n'est point appliqué k A'her, mais à celui qui fut atteint de folie, c'est-a-dire, dans le Taimud de Jérusalem, a ben-'Azaï, et dans le Taimud de Babylone, k ben-Zôma.

(2) Voir ci -dessus, chap. XXX, p. 101.

Dieu^ etc. {Ihïd., IV, 17); et David aussi y a fait allusion en disant : Et je n'ai point pénétré dans des choses trop grandes et trop obscures pour moi (Ps. CXXXI, 1). C'est encore cette idée qu'ils (les docteurs) ont eue en vue en disant (0 : v N'étudie pas ce qui est trop obscur pour toi et ne scrute pas ce qui est trop enveloppé pour toi ; étudie ce qu'il t'est permis (de connaître) , et ne t'occupe pas des choses obscures; » ce qui veut/iiï'e qu'il ne faut engager son intelligence que dans ce qu'il est possible à l'homme de percevoir , mais quant à ce qu'il n'est pas dans la nature de l'homme de percevoir, il est très dangereux de s'en occuper, ainsi que nous l'avons expliqué. C'est là aussi ce qu'ils ont eu en vue en disant : « Quiconque examine quatre choses, etc. (2) », passage qu'ils ont terminé par ces mots : « et quiconque ne respecte pas la gloire de son Créateur », (et qui renferme) une allusion à ce que nous venons d'expliquer, savoir: que l'homme ne doit pas précipitamment aborder la spéculatioiavec de fausses imaginations, et que, s'il lui survient des doutes . ou si la chose en question ne lui est pas démontrée, il ne doit pa l'abandonner et rejeter, ni se hâter de la déclarer mensonge mais, au contraire, rester calme, respecter la gloire de son Créa

(1) Le passage cité ici est rapporté clans le Talmud de Babylone, trait* *Hagkigâ, fol. \Z a, d'après le livre de Ben-Sirâ, ou de Jésus, iils d Sirach; cf. Beréschùk rabhâ, sect.VIII. Il se trouve en effet au chap. Il' de TEcclésiastique, versets 21 et 22 du texte grec : XakTrwTspà o-ou \> Çvrst^ y.o.i cV/upôrspà cou p>ï «ÇstkÇs . a Trpoasroiyr] ao«, raûra StavoG • o yâo eoTÎ <tol xP^'-^ '^"^ xpuTrrwv. — Dans la citation de Maïmonide, tell qu'elle se trouve dans tous les mss. ar. du Guide, il y a deux mots qu diffèrent de nos éditions du Talmud, où on lit pl^HH au lieu de tril"!

et niinD::D au Heu de rn^ScDrî.

(2) Ce passage, qui se trouve dans la Mischnâ (II® partie, trait *Haghigâ, chap. II, § 1), est conçu en ces termes : « Quiconque examin quatre choses aurait dû ne pas venir au monde; (ces quatre choses sont: ce qui est au dessus et ce qui est au dessous (de Tunivers), ce qui fi avant (le monde) et ce qui sera après. Et quiconque ne respecte pas I gloire de son Créateur aurait dû ne pas venir au monde. »

leur, s'abstenir et s'arrêter. C'est là une chose suffisamment expliquée. Mais le but de ces sentences prononcées par les prophètes et les docteurs n'est pas de fermer entièrement la porte de la spéculation et de dépouiller l'intelligence de la perception de ce qu'il est possible de percevoir, comme le croient les ignorants et les nonchalants, qui se plaisent à faire passer leur imperfection et leur stupidité pour de la perfection et de la sagesse , et la perfection des autres et leur science pour de l'imperfection et de l'irréligion, qui font les ténèbres^ lumière, et la lumière, ténèbres (Isaïe, V, 20); toute l'intention est, au contraire, d'énoncer que les intelligences des mortels ont une limite à laquelle elles doivent s'arrêter.

Il ne faut pas critiquer certaines paroles dites à l'égard de rintelligence, dans ce chapitre et dans d'autres; car le but a été de guider (le lecteur) vers le sujet (particulier) qu'on avait en vue , et non pas d'approfondir ce que c'est que l'intelligence , chose qui sera examinée dans d'autres chapitres O.

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