CHAPITRE XXXIII
Sache qu'il serait très dangereux de commencer (les études) par cette science , je veux dire par la métaphysique ; de môme (il serait dangereux) d'expliquer (de prime abord) le sens des allégories prophétiques et d'éveiller l'attention sur les métaphores employées dans le discours et dont les livres prophétiques sont remplis. Il faut, au contraire, élever les jeunes gens et affermir les incapables selon ia mesure de leur compréhension ; et celui qui se montre d'un esprit parfait et préparé pour ce degré élevé, c'est-à-dire pour le degré de la spéculation démonstrative et des véritables argumentations de l'intelligence , on le fera avancer peu à peu jusqu'à ce qu'il arrive à sa perfection, soit par quel-
(1) Voir ci-apiès, chap. LXVIII et LXXll,
qu'un qui lui donnera rimpulsion, soit par lui-même. Mais lorsqu'on commence par cette science métaphysique, il en résulte non seulement un trouble dans les croyances, mais la pure irréligion (0.
Je ne puis comparer cela qu'à quelqu'un qui ferait manger à un jeune nourrisson du pain de froment et de la viande, et boire du vin ; car il le tuerai! indubitablement , non pas parce que ce sont là des aliments mauvais et contraires à la nature de l'homme, mais parce que celui qui les prend est trop faible pour les digérer de manière à en îirer profit. De môme, si l'on a présenté les vérités métaphysiques (^) d'une manière obscure et énigmatique, et si les savants ont employé toutes sortes d'artifices pour les enseigner de manière à ne pas se prononcer clairement, ce n'est pas parce qu'elles renferment intérieurement quelque chose de mauvais, ou parce qu'elles renversent les fondements de la religion , comme le croient les ignorants qui prétendent être arrivés au
(1) Le verbe ^^y (JJa&), qui signifie dépouiller, vider, faire cesser, s*emploie aussi dans le sens de nier les dogmes religieux. Al-Makrizi, dans sa Description de lÉgypte, reproche à Maïmonlde lui-même d'avoir rendu les juifs mo'aftila (XUaxx). Silv. de Sacy a rendu plusieurs fois le participe J..Iw^ par athée; il dit cependant, dans une note, qu'il y a peut-être un peu de rigueur à traduire ainsi; car, ajoute-t-il, le dogme du JJa«J consiste plutôt k nier les attributs de Dieu, et à le présenter comme inaccessible à l'intelligence de l'homme et étranger au gouvernement de l'univers, qu'à nier directement son existence (voy. Chrest. ar., 2® édi-« lion, tome I, p. 325, et tome II, p. 96). Le mot irréligion me paraît répondre, mieux que tout autre, à l'idée que ftlaïmonide attache au mol J-Jaau ; c'est la négation de ce qui est écrit dans les livres religieux, comme on peut le voir dans plusieurs autres passages du Guide; p. ex., II« partie,
chap. XXV: n);n:r^« inNib jt^d:^ ^Dyn^.sT :in^n^^? «Le démenti
et la négation de tous les textes de la Loi »; et ihid.., chap. XXIX, vers la fin : i"ï);n:r^t< n^Xip:} IDDI l>nD b^^yn^ l^^ «... ou bien (ces expressions conduisent) k la pure irréligion et k nier les fondements de la Loi. »
(2) Littéralement : Ces opinions vraies.
degré de la spéculation ; mais elles ont été enveloppées parce que les intelligences, dans le commencement , sont incapables de les accueillir, et on les a fait entrevoir, afin que l'homme parfait les connût ; c'est pourquoi on les appelle mystères et secrets de la Torâ, comme nous l'expliquerons.
C'est là la raison pour laquelle l'Écriture s'est exprimée selon le langage des hommes, ainsi que nous l'avons expliqué (*). C'est qu'elle est destinée à servir de première étude et à être apprise par les enfants, par les femmes et par la généralité des hommes, qui ne sont pas capables de comprendre les choses dans leur réalité ; c'est pourquoi on s'est borné pour eux à la (simple) autorité (2) toutes les fois qu'il s'agissait d'une opinion vraie dont on désirait proclamer la vérité , et à l'égard de toute chose idéale (^) (on s'est attaché) à ce qui peut indiquer à l'esprit qu'elle existe, et non à (examiner) la véritable nature de son être W. Mais lorsque
Cl) Voy. ci-dessus, chap. XXVI.
(2) C'est-à-dire , on n'a fait que suivre rautorité de la tradition sans entrer dans le fond des choses.
(3) Par y\]ir\ (jj^*)» l'auteur paraît comprendre ici en général tout ce qui est du domaine de la pensée ou de Viciée, tous les êtres métaphysiques, ainsi que les idées qui s'y rattachent.
(4) Littéralement : à ce gui dirige l'esprit vers son existence (celle de la chose idéale) , et non à la réalité de sa quiddité. La préposition ^7^ qui suit le mot llî^n dépend du verbe "lï^npi^, on s'est borné, on s'est contenté; il en est de même de la seconde préposition 17^ qui précède le mot np^pHi et qui dépend grammaticalement du môme verbe, quoiqu'elle ne se trouve là que par une espèce ^'attraction, car le sens demanderait une autre construction. L'auteur veut dire que, toutes los fois qu'il s'agissait ô^uxi^ idée ou d'une chose métaphysique, on s'est contenté de se servir d'expressions qui pouvaient faire pressentir à l'esprit que cette chose est, sans examiner ce qu'elle est réellement. La traduction d'Ibn-Tibbon est un peu obscure ; elle porte : (ar. im) S« h'yi^T] TiT-'^îr ^^û (sous-entcndu : DriD^; p^DDH) nvîi S::^") iniriD nnct^ (ar. •>^);) ^y t^S in\S^!:D. Dans plusieurs mss. on lit rnOb^ ^X 1 et les deux prépositions, quoique bien distinctes dans l'ori-
l'individu s'est perfectionné, et que les secrets de la Torâ lui sont révélés ^^), soit par un autre, soit par lui-même, au moyen de leur combinaison mutuelle (^), il arrive au point de reconnaître la vérité de ces opinions vraies par les véritables moyens de constater la vérité, soit par la démonstration, lorsque celle-ci est possible, soit par des argumentations solides, quand ce moyen est praticable; et de même il se représente dans leur réalité ces choses (idéales), qui étaient pour lui des choses d'imagination et des figures, et il comprend leur (véritable) être.
Nous avons déjà cité à plusieurs reprises , dans nos discours , ce passage : « Ni (on n'interprétera) la mercabâ, même à un seul , à moins que ce ne soit un homme sage comprenant par sa propre intelligence , et alors on lui en transmettra seulement les premiers éléments (3). » Personne donc ne doit être introduit dans cette matière, si ce n'est selon la mesure de sa capacité et aux deux conditions suivantes : 1° d'être sage^ c'est-à-dire de posséder les
ginal ar., paraissent, selon la traduction, dépendre du verbe *TÏD^ ("lîi^^^)- Les commentateurs ont pensé que le suffixe dans "ini5^"'!iû et ininO se rapportait à Dieu, et c'est aussi l'opinion d'Al-'Harizi, qui traduit:
nit^"»!:!: ^y ]ryin mvir (lisez nû:î) id:d ^:D::*n -ivi:i n^c^ni: h^ty^
iniriD nnDJ< rirn^ K^ «Ti:nn. Mais si l'auteur avait voulu parler de Dieu en particulier, il se serait exprimé plus clairement, et il n'aurait pas manqué, tout au moins, d'ajouter après ^^T^i^ le mot ^7î<yn. Le sens que nous avons donné à ce passage nous paraît pleinement confirmé par la manière dont l'auteur s^exprime un peu plus loin :
t^nn'Tii^D DriD"'').
(1) Littéralement: liirés, transmis. Ces mots que fauteur a écrits en hébreu renferment une allusion a ce passage talmudique ÇHaghigâ, fol. 13c): 'IDI mm nnO pDID ;"'fc<. Voy. le chap. suiv. vers la fin.
(2) Littéralement : quand ils (ces secrets) lui donnent Vé^^eil les uns sur les autres, c'est-à-dire quand il les devine lui-même en les combinant les uns avec les autres. Le suffixe dans i<ni?i;3 se rapporte à
mm nno.
(3) Voyez ci-dessus, p. 9.
118 PREMIÈRE PARTIE. C.llAP. XXXIU, XXXl\ .
connaissances dans lesquelles on puise les notions préliminaires de la spéculation; 2M'étre intelligent, pénétrant et d'une perspicacité naturelle , saisissant un sujet par la plus légère indication, et c'est là le sens des mots : comprenant par sa propre intelligence. La raison pour laquelle il est interdit d'instruire les masses selon la véritable méthode spéculative, et de les mettre à même, de prime abord, de se former une idée de la véritable nature des choses (*), et pourquoi il est absolument nécessaire qu'il en soit ainsi et pas autrement (2), (tout cela) je veux te l'expliquer dans le chapitre suivant.
Je dis donc :